Orig., De Prindp
2. Même doctrine dans Jude, 6. — M. Lesêtre, dans le Dictionnaire de la Bible fart. Dénions, p. 1371), écrit: « Ils sont habituellement enchaînés dans les prisons infernales. » Cet « habituellement > n'est autorisé par aucun texte ; c'est un pieux expédient de l'exégèse orthodoxe pour dissimuler la contradiction entre l'enchaînement des anges coupables et les promenades continuelles de Satan parmi les hommes.
3. Jean .\ir, 31 ; XIV, 30. Cf. If, Cor., IV, 4 ; Ephés., II, 2.
tifier cette interdiction, il rappelle tout d'abord la formule baptismale d'abjuration : « Quand nous entrons dans l'eau, dit-il, nous faisons profession de foi chrétienne suivant les paroles prescrites par la loi, en déclarant que nous avons renoncé au diable et à sa pompe et à ses anges {renuiitiasse nos diabolo et poinpae et ange lis ejics ore nostro contestai/m?) . Or, l'idolâtrie n'est-elle pas la chose principale, essentielle, à laquelle nous renonçons en renonçant au diable, à sa pompe et à ses anges, l'idolâtrie, d'où provient pour ainsi dire tout esprit immonde et malfaisant ? {Qiiid erit sumnium ac praecipiitim, in que diabolus et pompa et angeli eJNS censeantur, quain ido/atria, ex qua omnis itnuiundiis et neqiiain spiritus, lit ita dixerim . ..?} Si donc il est établi que tout l'appareil des spectacles est fondé sur l'idolâtrie, ill'est aussi que notre abjuration dans le bain se rapporte aux spectacles, qui, par suite de l'idolâtrie, sont asservis au diable, à sa pompe et à ses anges (igitur si ex idolatria universom spectaculorum paraturam constare constiterit, indubitate praejudicattini erit etiain ad spectacula pertinere renuntiaiionis nostrae testimoniiim iit lavacro, quae diabolo et poinpae et angelis ejus sint mancipata, scilicet per idolatriam). »
Autant que le mot « clair » convient à un passage quelconque de Tertullien, on peut dire que celui-ci marque clairement la signification de la formule à'abrenuntiatio. Renoncer à Satan, à sa pompe et à ses anges, c'est abjurer l'idolâtrie, ex qua omnis itnmundus et nequam spiritus. Ces derniers mots indiquent que l'idolâtrie est un hommage ou un culte rendu à diverses espèces d'esprits immondes et malins ; il faut donc que les trois éléments dont se compose la formule désignent des esprits de ce genre, et non autre chose. Pour Satan et ses anges, cela ne fait pas de doute ; donc, il en est de même du troisième terme, de la pompe, c'est-à-dire du cortège de Satan.
Les jeux de l'amphithéâtre, dit encore Tertullien {Spe tac, xii), ont été institués en l'honneur des morts, ou pour apaiser leurs mânes; or, c'est là de l'idolâtrie et un culte rendu aux démons. Quant aux processions solennelles qui accompagnent
ces jeux, elles ne sont pas moins suspectes dans leur splendeur ; les repas sacrés de la veille ne vont pas sans la pompe du diable, sans l'invitation des démons : Fuites pridianac sine pompa diaboli, sine itivitatione daenioninn non sunt. Dans l'amphithéâtre même, il y a autant d'esprits immondes que d'assistants: tôt illic iininundi spiriliis consistunt quain lioniines capit amphitlieatrutn.
Ce passage semble ne comporter aucune ambiguïté. Il est vrai que TertuUien y parle de cérémonies païennes, mais ce ne sont pas ces cérémonies qui constituent la pompe du diable ; elles lui donnent seulement l'occasion de se déployer. La phrase sine pompa diaboli, sine invitatione daemonuvi non sunt, implique que ces deux expressions sont synonymes : la pompe du diable, ce sont les démons invités, c'est le cortège de Satan. Et ce cortège est si nombreux qu'il remplit tout l'amphithéâtre ; il y a autant de démons que de spectateurs. M. Monceaux, paraphrasant ce passage sans idée préconçue et sans s'être interrogé sur le sens liturgique de pompa diaboli, a écrit, avec un sentiment très juste de la pensée de l'auteur: «Ils comptent sans leurs hôtes, sans le cortège du diable et de ses invités ' ».
Dans le même livre (c. xxiv), TertuUien déclare que les spectacles ont été institués pour le diable, propter diabolunt, et ont été organisés au moyen des choses qui relèvent de lui {ex diaboli rebiis instructa). Donc, c'est là cette pompe du diable à laquelle on a formellement renoncé lors du baptême et il n'est pas admissible que l'on ait commerce avec les choses que l'on a abjurées: Hoc erit pompa diaboli, odvcrsus quam in signaculo fidei ejeramus; quod autan ejeramns m que facto, neque dicto, neqiw visn, nequc prospectn participare debtmus. L'expression rcs diaboli est très vague ; dans ce passage, elle est synonyme de diaboli pompa et semble impliquer que le sens de ces mots s'est élargi, qu'ils désignent non-seulement le cortège des démons, mais tout ce qui se rapporte à Satan ou dérive de lui. Remarquons, toutefois, que TertuUien
1. Monceaux, Hisloiie lilléraiic de i'A/ti(jui chrétienne, I, p. 26i.
parle ici du diable, mais non des démons, dont il a cependant sig'nalé avec insistance le rôle prépondérant dans les spectacles; il en résulte que les res diaboli comprennent, au premier chef, ces génies du mal qui relèvent de Satan et sont les serviteurs de ses noirs dessein?. Entendue au sens large, la pompa diaboli peut comprendre à la fois des choses et des personnes ; mais elle comprend surtout des personnes, qui sont les démons.
Il est encore question de diaboli pompa dans le traité de \ Idolâtrie (x). Des maîtres d'école, dit Tertullien, sont en contact perpétuel avec les idoles, qui se mêlent à leur enseignement et à toute leur activité. Ainsi, ils doivent célébrer les anniversaires de l'idole (sans doute de la divinité tutélaire du Indus) et alors < toute la pompe du diable est fréquentée » : Idem fit idoli iiatali; omnis diaboli pompa frequentatur^. Cette expression bizan-e ne peut, à mon sens, signifier qu'une chose: c'est que la fête de l'idole est célébrée en l'honneur, ou avec l'assistance de tous les démons. On pourrait traduire librement : « Il lie commerce, à cette occasion, avec toute la séquelle de Satan. >>
Un passage du traité De Picdicitia (v) n'est pas moins formel. Tertullien relève le fait que, dans le Décalogue, la prohibition de l'adultère est précédée de celle de l'idolâtrie et suivie de celle du meurtre. « J'observe, dit-il, une certaine pompe, une certaine dignité de l'adultère; d'une part, l'Idolâtrie lui montre la voie ; l'autre part, le Meurtre le suit. Il occupe la place qu'il mérite entre les deux crimes les plus éminents, etc. » l^ompam quamdain atqne suggestum aspicio moechiae^ hinc ducatmn idolatriae antecedentis, hinc coinitaiinn homicidii inseqjieutis. N'est-il pas évident que la pompa moechiœ est assimilée ici à la pompa diabolt, qu'il ne s'agit ni d'une cérémonie païenne ni d'un étalage de vanité mondaine, mais simplement d'un cortège où les deux compagnons de l'Adultère sont l'Idolâtrie et l'Homicide ?
Si l'expression pompae diaboli, au pluriel, ne se trouve
1. Ce passage suffirait à prouver que Tertullien, quand il parle de la/cw/fl diaboli^ n'a pas en vue la poinfa cirei,
pas, à ma connaissance, dans TertuUien, ce n'est pas qu'il recule devant l'emploi, d'ailleurs classique, du pluriel pompae. Dans le traité De cultii femiiiariun (II, 9), il demande s'il est raisonnable pour une femme de se montrer avec un visage simple et modeste, alors qu'elle pare le reste de son corps de toute la frivolité du luxe et de la mollesse : « Qiiid prodest faciein quideiii frugi et expeditani et siniplicitatem condignain divinae disciplinae exhibere, cetera vero corporis laciniosis pompartini et dclitiaruni ineptiis occupare? »^. Donc, pour TertuUien, pompae, c'est le luxe, ce sont les ornements inutiles et, dans le même passage, il qualifie de pompaticae les femmes qui se parent avec excès. Il résulte de là que le pluriel pompae, dans le sens actuel de vanités mondaines, était connu de TertuUien, mais que, transcrivant la formule de la renonciation à Satan" ou y faisant allusion, il s'est toujours servi du singulier pompa, employé dans le sens plus primitif et peut-être plus populaire de cortège ou d'escorte. On conçoit combien la confusion devait être prompte à s'établir, dans la formule liturgique elle-même, entre cette escorte de Satan, pompa, et les cérémonies et vanités de tout genre, pompae, qui relevaient de l'Esprit malin et de son culte.
Vers 230 se place la rédaction des Canons de Saint-Hippolyte, qui ne sont connus que par une traduction arabe, laquelle a été retraduite en latin. Voici le passage qui nous intéresse : Qiiod si vero aliquis in fide vera erraverit, recipiatur cum gaudio interrogeturque de opificio, instritaturqiie per diaconum discatque in ecclesia RENUN TIARE SATANEE ET POMPM EjfUS TOTn. Il est évident c\\ie pompa ejiis tota désigne tout le cortège de Satan, c'est-à-dire tous les anges rebelles et tous les démons; je ne vois pas qu'une autre interprétation soit possible.
Saint Basile, né en 329, écrivait un siècle et demi après TertuUien ; mais quand il s'occupe des usages et de la liturgie
1. Litlré cite un texte du XV siècle où les pompes des femmes signilient leurs parures. Il est bien probable que c'est h l'imitation de TertuUien.
2. Duchesne, Orig. du culte chrétien, 2'no i^'d. (1898), p. 508, canon (il ; cf. Harnack, Altchrislliche I.ilteratur, p. 643.
du christianisme primitif, ce n'est pas un témoin qu'on puisse récuser, d'autant plus qu'il avait, dans la bibliothèque de Cesarée, bien des ouvrages qui ne nous sont pas parvenus. Dans son traité sur le Saint-Esprit (xi), il parle des apostats qui renient l'Esprit, oi Tiapafiàta'. ot to îivî6[j.a à,ovo'j[j.avot, et leur rappelle les engagements solennels qu'ils ont pris au moment de leur baptême : « Qu'ont-ils confessé, et à quelle occasion ? Ils ont confessé qu'ils croyaient au Père, au Fils et au Saint Esprit, lorsque, renonçant au diable et à ses anges, ils ont fait entendre ces paroles de salut » ('QjAoXo'-f/jaav Se tî, r) 7r6TS ; |['.aTe'J£i.v el; Tratépa xaî ûiov xaî ay-ov jiVîùjAa, ors à7roTaSàjj.sv« wp 8'.ai36X<|) X7.Î toi; «YY^^'^'-Ç aôtoO, xi^v oodtTiP'.'jv IxeîvtjV àpfjV.av rpwvTjV). Il résulte de ce passage qu'aux yeux de saint Basile la formule imposée aux catéchumènes impliquait la renonciation au diable et à ses anges ; il n'est pas question de la 3ro[J.aïj. Sans doute, il ne transcrit pas la formule complète, mais il en donne la partie essentielle, et s'il ne parle ni de la pompe de Satan, ni de ses œuvres, ni de son ciilte, c'est que tout cela lui semble impliqué dans la mention du Tentateur et des anges rebelles. Plus loin, dans le même traité (xxvii), il aborde la même question que TertuUien, celle des usages très anciens de l'Eglise qui ne sont pas prescrits par des textes formels des Ecritures. Comme exemple il cite la renonciation à Satan et à ses anges et considère cette formixle comme transmise par l'enseignement secret remontant à la tradition des Apôtres (ta Ix f^ç twv àico'jToXwv TîapaSôasoiç 5'.aSo6évTa r^fAîv). On peut contester, et l'on a contesté récemment encore, la réalité de cette discipline de l'arcane et d'un enseignement esotérique du christianisme ; mais là n'est pas pour nous la question. L'essentiel c'est qu e saint Basile, bien placé pour- savoir en quels termes les catéchiimènes renonçaient au paganisme, déclare expressément que la formule employée par eux, où il est question de Satan et de ses anges, remonte à l'âge héroïque du christianisme. Voici le texte : 'A:ro'cà'3as56ai ko Saiavcj. xai toîç àY^éXotç aôtoO, s/, itoîaç lati Ypa'fYjÇ; o'jx lAZffi à3?;jj.oc3t£ÔTOo ta'JxTjg xat àjto^jpY|TOU Sioaa/.ocXîaç, fjv iv à;:oXorpaY[J.ovYjt(i> xat à.TCEp'.spYàatii) otYfl ol itaTîpe; '^[awv ItpûXa^av. Ce qui vient d'être dit nous permet d'aborder un passage
célèbre des Leçons mystagogiqncs de saint Cyrille, évêque de Jérusalem, qui était né en 315 et, par conséquent, de quatorze ans plus âgé que saint Basile. Ces Leçons mystagogiques, au nombre de cinq, s'adressent aux nouveaux baptisés ([J.oata"((o- 7.'X.at xaTïjy^TjOêiç îtpàç toùç vsoftu'c/o'cooc) et font suite aux dix-huit Leçons catc'cliétiqiies {y.').vrçf^(f,&.% (po)xiCo[JSV[ov) ' qui s'adressent aux catéchumènes. Dans la première Leçon mysiagogique (i, p. 307), il précise le rituel et le formulaire de la renonciation. Le catéchumène dit d'abord ■}Je renonce à toi, Satan (àitMda-s&fi.at OM, ilatavi) ; puis il ajoute : et à toutes tes œuvres (xat uâoi xotç So-jO'.ç ooo) ; puis: et à toute ta pompe iy.rtX uâo'îj tyj j:o|X7r"^ tsoij); puis: et à tout ton culte {f.o.1 itâ'jfl tfj Xocrpeie;. cou). L'auteur a pris la peine d'expliquer ce qu'il fallait entendre par ces mots. Les œuvres de Satan .sont toutes les erreurs morales (uâaa t^ â[j.apih.); sa pompe, ce sont les théâtres, les cirques, les chasses et toutes les vanités de ce genre ; ce sont aussi les marchés tenus aux fêtes des idoles et tout ce qui est souillé par l'invocation des démons ; enfin, le culte de Satan, ce sont les hommages rendus aux idoles, les prières qu'on leur adresse, les offrandes, l'art augurai, l'usage des amulettes, des imprécations, des formules magiques, etc. Des anges de Satan, il n'est plus question et sa pompe n'est plus son cortège, mais l'ensemble des plaisirs interdits qui sont souillés par l'invocation des démons (t) à'XXa xv.œna [navùàvta t/j rwv îro((i(iià(>(<jV imxXY,asi Sx'.jj-ôvwv). Ces derniers mots seuls sont un souvenir de la conception première, qui fait figurer les démons, a titre exclusif ou à titre essentiel, dans la pompe ou le cortège de Satan -. Saint Ambroise, né vers 340, a parlé deux fois de la formule de renonciation. Dans le premier passage {De Sacrant., 1,2), il est question de renoncer au diable, à ses œuvres, au
1. ^u>T'.^&|jisv&'. =^ les compétents (Duchesne, Orig. du culte chiélie/i, p. 816).
2. Les Constitutions apostoliijues (l\'e siècle) donnent la foimule suivante: « Je renonce à Satan, à ses œuvres, à ses pompes, à ses cultes, à ses anges, à ses inventions et .i tout ce qui est de son domaine > (VII, 41). ('A!i:oTà30'j;j.ai xô) i^fZTavâ xa'i toï; sfY'-''? '''J't'.''J '"■''' ta!; itonnaig aôtoy xa\ xaie Xatpsiai? aito') ■i.ù\ xats àYYs"'-o'.; aÔTOô xa'i Tcit; èifEupÉGESiv a'JXoO, xat nâot t&îç On' aÛToô.) M. l'abbé Duchesne, en traduisant ce passage, a imprimé usages au lieu à^inges, (Orig. du mite chrétien, t. I, p. 317.)
siècle et à ses voluptés [diabolo et operibus ejus, saecitlo et voluptatibits ejus). Saeculum et voltiptates sont ici l'équivalent de la pompe et du culte dans Cyrille. Le second passage {Hexani., i, 4, 14) est ainsi conçu : Abreniintio tibi, diabole, et angelis tiiis et operibus tuis et imperiis tuis. Mais les éditeurs bénédictins font observer que quatre des meilleurs manuscrits suppriment les mots et angelis tuis ; nous avons donc encore, comme dans le premier texte, le diable et ses œuvres, mais, au lieu du siècle et de ses voluptés, il est question des iinperia du diable, ce qui répond au mot XaTpsîx de Cyrille, le culte et l'obédience étant presque synonymes. Dans la liturgie romaine actuelle, la formule, déjà usitée au moyen-âge, est la suivante : Abre?iuntias Satanae ?* Abrennntio. Et omnibus operibus ejus? Abrenunlio. Et omnibus povipis ejusf Abrenunlio i La renonciation porte sur Satan, ses œuvres et ses pompes, ce dernier mot désignant évidemment non les démons, mais les cérémonies et les vanités qui relèvent de Satan, c'est-àdire l'équivalent de ce que Cyrille appelle tcojj.ki^ et XatptCa, Ambroise imperia diaboH et voluptates saeculi. Ainsi l'évolution du sens est accomplie, le singulier est devenu un pluriel -, les anges de Satan et les innombrables démons ne sont plus nommés et la nenonciation à Satan, leur chef hiérarchique, paraît suffisante pour impliquer toute rupture avec la noblesse ou la plèbe du monde infernal. Le langage de la chaire, dont s'inspirera le langage usuel, fera un pas de plus et entendra par les pompes de Satan non pas ce qui est entaché d'idolâtrie ou de dépravation, mais le luxe et l'éclat du monde en tant qu'ils s'opposent à l'idéal ascétique du christianisme.
Si ces modifications du sens de iro;j.-r, ont pu se produire.
1. Duchesne, Origines du culte chrctieii, p. 293. C'est le formulaire dont l'abbé Domenech s'est servi réceniment en admettant au baptême le journaliste Israélite Pollonais, converti au catholicisme, dans l'église de Saint-Thomasd'Aquin, le 29 octobre 1902. Elle aurait sans doute bien étonné les premiers Pères de l'Église, car la renonciation à Satan ne saurait être imposée qu'A des p.iïens, non à des juifs. L'assimilation du Dieu d'Israël à Satan est une hérésie manichéenne, cent fois condamnée par l'Eglise elle-même.
2. I-e singulier ■s.ri\i.T.'i] se trouve encore dans saint Jean Chrysostôme, homel. 21 aux Antiochiens.
cela tient sans doute à l'équivoque inhérente à ce mot, qui signifie un cortège, en particulier un brillant cortège, et a fini par désigner tout ce qui est brillant et magnifique ; mais cela tient aussi à l'emploi même de pompa, entendu au sens de cortège, dans la formule de la renonciation.
En effet, il n'est pas admissible que cette formule ait jamais cessé d'impliquer, en même temps que la renonciation à Satan, celle aux démons qui participent de sa nature et s'associent à ses malfaisants desseins. Il aurait fallu, pour cela, que la démonologie chrétienne tendît à disparaître, alors qu'au contraire elle est allée se développant. Donc, si l'on a cessé, au iv^ siècle, de mentionner les anges rebelles et les démons, c'est qu'on sentait qu'ils étaient suffisamment désignés par le mot pompa, dans le sens général de cortège de Satan, Xatpetot, ce à quoi l'on eût difficilement songé si le mot pompe avait été pris dès l'abord dans l'acception que lui attribue saint Cyrille. En un mot, la renonciation aux anges n'a pu disparaître que parce que la renonciation à la pompe de Satan a semblé en tenir lieu, ce qui prouve, comme nous avons essayé de le démontrer, que la pompe de Satan était un cortège, en particulier un cortège de démons. Mais quand la mention des anges rebelles n'est jilus intervenue pour préciser celle de la pompe de Satan, on a bientôt attribué à ce mot un sens conforme à celui des autres vocables de la formule, l'pfa, opéra diaboli^ voluptates saeculi, et l'on a perdu de vue les démons, absorbés dans la personnalité de leur chef.
Il me reste à dire quelques mots sur l'origine de la formule dont j'ai essayé de préciser le sens primitif.
Si les témoignages de ïertullien et de saint Basile ont l'autorité que je leur attribue, la formule à! abrenimtiatio présentait, à l'origine, un caractère purement théologique. L'initié renonçait à Satan, aux démons et aux anges rebelles; il affirmait son détachement à l'égard de ces esprits de perdition, sans qu'il fût question d'institutions ni d'usages nouveaux, de répudiations ni d'engagements de nature morale. De la sorte, il y avait une exacte analogie entre la formule de V abreniintiatio et celle de l'exorcisme du baptême, avec cette seule différence
SATAN p:r SES POMPES 369
que la première était prononcée par le néophyte lui-même, tandis que la seconde devait l'être nécessairement par le prêtre, l'enfant étant encore incapable de parler. L'idée dominante, c'est que les hommes, avant d'avoir été régénérés par le baptême, sont les sujets des démons et que, pour entrer dans le royaume de Dieu, ils doivent commencer par briser le lien qui les rattache aux puissances de l'enfer. La liturgie du baptême des enfants compte différentes formules d'exorcisme, mais qui ont toutes pour objet de renoncer et d'éloigner Satan : Exi ab eo, imnmnde spiritus, et da Iocudi spiritii sancto; audi, maledicte Satana . . . exorcisa te, immunde spiritus, in nomine
Patris et Filii et Spiritus Saiicti Ergo maledicte diabole
audi sententiam tiiatn . . . et recède ab hoc fantulo dei^. Ainsi, au cas où l'on voudrait soutenir encore que la pompe du diable signifie des cérémonies païennes, et non des démons, il faudrait admettre un défaut de parallélisme tout à fait choquant entres les formules apotropiques du baptême, suivant qu'elles s'appliqueraient à des enfants ou à des adultes.
Ces démons que le prêtre exorcise, et auxquels déclare renoncer le néophyte, ne sont pas seulement les serviteurs de Satan et ses acolytes : ce sont aussi les faux dieux du paganisme, suivant la théorie indiquée parle Psalmiste et acceptée par l'Église : o'i Osot twv î&vwv ûai[j.6vta (Ps. 96, 5). C'est à ces démons-là que l'on songe surtout lorqu'on prononce la formule de Vûbretiuiitiatio, qui a été certainement instituée, comme nous l'avons dit, à l'usage des païens qui se convertissaient au christianisme.
Cet ordre d'idées est assez étranger aux Evangiles : Jésus ne conseille pas, à ceux qui le consultent sur la manière de vivre, d'abjurer le culte des démons, dont il n'est pas question, mais de suivre la Loi et de renoncer au monde et à ses vanités. Pour trouver des conceptions analogues à celles qui se reflètent dans les formules de Vabrenuntiatio et de l'exorcisme, il faut avoir recours aux épitres de saint Paul.
Dans l'œuvre de cet apôtre, l'idée de la lutte contre les dé-
1. Voir l'article lixorclsmus dans la Realencyklofàdie /àr Théologie de Herzog et Hauck.
mons joue un rôle très considérable, dont le retentissement devait être immense dans la pensée chrétienne des premiers siècles. Paul dit avoir reçu lui-même des soufflets d'un ange de Satan, èSoOrj [j,ot oxoXoij) t^j aapxt [loo âyjeX.'iç SaTWà, ?V7 [is y.oXa'f (T{j (II Cor., xii, 7). Seule, sa foi inébranlable l'a persuadé que ni la mort ni la vie, ni les anges, ni les prhicipantcs ni les puissances ne nous pourront séparer de l'amour de Dieu {Rom., VIII, 38-39). Dans ce dernier passage, les expressions qu'il adopte, o'JTÊ afYsXoi oute à[,ya.l outs èjf-uaia'. désignent des ang-es rebelles et des démons, ministres de Satan, entre lesquels une démonologie plus savante que populaire commençait à établir des distinctions hiérarchiques. Il est remarquable que le texte porte aYfeXoi sans épithète, alors cependant qu"il ne s'agit que des anges révoltés. Ce passage prouve que, dans la pensée de saint Paul, le grand ennemi, que les croyants devaient combattre, ou plutôt le seul ennemi, n'était pas la concupiscence de la chair, ou l'ambition, ou l'amour du monde, mais la coalition des différentes catégories de démons. La mAme idée revient, avec beaucoup plus de netteté encore, dans la lettre de Paul aux Éphésiens (vi, 14, 12) : « Revêtez- vous de toutes les armes de Dieu, afin que vous puissiez résister aux embûches du Diable. Ca7- ce nest pas contre la chair et le sang que notis avons a combattre, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Princes des ténèbres de ce siècle, contre les esprits de malice dans les lieux célestes ».
'EvSuoaoÔs TYjV TtavojtXfav toô SsoG irpôç tô. S'jvaiOa'. ôiiâç ar?;vat irpôç là? ji=OoSs(aç toO 8ia^6),o'j, oti ow. scstt,' ô[j,tv \ Tfikq jtjiôç aiaa xai aàpxa, à>,/,à;rpc/ç làç àp-y^àç xot èSousCaç, Tcpôç toôç xoajJ-oxpâTopaç toô axétoo toÛTOO, xpôç ta 7tV£op.auxà t^;: irov/jpia; sv t^Iç ÈKO'ipavîoiç.
Ain.si l'auteur de cette homélie épistolaire déclare que la lutte n'est pas contre le sang et la chair, mais contre Satan et son cortège, contre les démons dont il précise la nature et indique la hiérarchie. Ce sont ces puissances là qu"il s'agit de briser ou d'écarter. N'est-ce pas exactement le même esprit que nous avons reconnu dans la formule &ahrenitntiatio, où le néophyte n'a pas à déclarer qu'il renonce aux plaisirs, aux
impuretés, à la vanité du siècle, mais seulement qu'il rompt tout commerce avec Satan et les siens?
Cette tourbe de Satan, pour Paul comme pour le rédacteur de la formule de V abrenuntiatio, comprend, au premier chef, les dieux des gentils. Il est vrai que Paul conteste éneryiquement l'existence des dieuxpaïens: o'iôa[j.sv ou oùoÈv swwXov èv x6ajj.(;) y.at oti oôSstç Oeôç el iiï, sîç {Cor.,i, vili, 4); èSooXsûoate vÀc, (pues- |iTj oôow Osolç (Crt/., I, 4, 8); mais il n'en croit pas moins que les sacrifices et les hommages qu'on leur offre sont reçus et, pour ainsi dire, recueillis par les démons: ïî odv; !pYj[i.i ott sISluXôOuTov l'csTiv Ti, \ ôii tïStoXov ^anVTi ; 'AXX'oti, a 06ou-:w ta è'ôVKj Satjj.ovîoiç Ooooaw xal 0') Osô). ()'j OsXo) 5è 'j(j.â; y.otvtov'j'jç toiv Saiji/jvîcov fîvEo'Jat ... o'j SôvaîOe TpairéCïjç xopioo [j.Eî5-/£tv xaî Tpa7rsCT,ç Sa'.jxôvwv (I Q>/-., X, 19, 21). « Que dis-je donc/ Que l'idole soit quelque chose? ou que ce qui est sacrifié à l'idole soit quelque chose r" Non. Mais je dis que ce que les gentils sacrifient, ils le sacrifient aux démons et non pas à Dieu. Or, je ne veux pas que vous ayez communion avec les démons . . . Vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à la table des démons. »
Telle est donc, suivant Paul, l'erreur qui domine toutes les autres, celle dont l'abandon s'impose comme le premier des devoirs : la communion avec les démons. Qu'exigera-t-on tout d'abord de l'initié, du païen qui se convertit au christianisme ? Qu'il désavoue formellement toute communion avec les démons, avec ceux qu'il a servis jusque-là. Ce désaveu, c'est la formule ^ abrenuntiatio telle que nous l'avons expliquée, mais non telle qu'on l'explique d'ordinaire, car si la pompe de Satan est la vanité du monde, ou si elle signifie l'ensemble des cérémonies du culte païen, cette mention introduit une idée étrangère qui déborde, pour ainsi dire, le cadre purement théologique tracé avec une parfaite netteté par saint Paul. • Peu importe, dans l'e-spèce, que l'Epître aux Ephésiens, d'où nous avons extrait la citation la plus concluante à l'ap-. pui de notre thèse, soit ou non du même auteur que les Epîtres aux Corinthiens et aux Galates. Le passage que nous avons allégué est môme, on l'a déjà remarqué, de ceux qui militent contre l'attribution traditionnelle, car l'auteur y parle
862 SATAiV ET SES POMPES
du diable, Siâ^SoXoç, tandis qu'ailleurs, dans les lettres de saint Paul, le même personnage est appelé Satan. Mais il est certain que, dès l'an 140 environ, Marcion comprenait cette lettre, qu'il croyait adressée aux Laodicéens, dans son canon des épîtres pauliniennes ; l'influence exercée par elle sur les an ciennes ]{glises d'Asie doit donc avoir été considérable et remonter à la première partie du second siècle.
Si l'on réfléchit maintenant que la formule â,' abrenuntiatio a dû être composée pour les païens, et non pour les juifs; que, d'autre part, le caractère^ essentiel du Paulinisme, c'est de chercher des recrues non dans la synag'ogue, mais dans le monde gréco-romain, l'analogie que nous avons signalée entre la formule et plusieurs passages des Epîtres de saint Paul ouvre le champ à d'intéressantes conjectures. La formule à' abreiumtiatio est d'origine paulinienne ; c'est dans l'école de Paul que les termes en ont été arrêtés. Peut-on aller plus loin et en attribuer la rédaction et la diffusion au plus actif et au plus influent des continuateurs de Paul, à Marcion ? L'hypothèse n'aurait rien d'invraisemblable ; l'Église de la seconde moitié du second siècle a fait assez d'emprunts à Marcion pour qu'on n'hésite guère à lui en attribuer un de plus. Mais, pour la justifier, il faudrait entrer dans l'examen long et difficile des rapjDorts de la secte marcionite avec l'orthodoxie, ce qui nous ferait perdre complètement de vue le sujet modeste et limité de cette étude. Nous avons voulu préciser la signification primitive du mot pompe dans une formule encore en usage aujourd'hui et montrer comment cette signification s'est altérée ; l'excursion dans le domaine de l'histoire religieuse 'n'a eu pour but que de préparer les voies à la solution d'un petit problème de sémantique ^
1. M. Joseph Offord a bien voulu me signaler un passage du livre du^ Dr Wordsworth, Bishof Serapioii's prayer book, où l'inlerprélation cjue j'ai proposée de la pnnifa de Satan se trouve nettement, quoique brièvement indiquée. P. 70 : < The earliest form of the Baftisnial Frayer is in the Canons of IJippolytiis, XIX, 119: « / renoimce thee Satan with ail thy Company (pompa)>, a remarkable phrase froin which contes ont laplismal phrase ahout the ponips and vanilies of tkis evil IVorld. > Ainsi, la < priorité > du Dr Wordsworth est incontestable; si j'ai raison, il a eu raison avant moi. — 1904.
Le Christianisme à Byzance et la question du Philopatris
Dans son Histoire des origines du Christianisme, Ernest Renan a cité quatre fois le Pliilopatris -, dialogue qui nous est parvenu à la suite des œuvres de Lucien et sous le nom de ce satirique ^. Renan savait que le Philopatris n'est pas de Lucien et il prend soin d'en avertir à plusieurs reprises ; mais il l'attribue, sans hésiter, à l'époque de l'empereur Julien, siaivant la thèse soutenue, dès 1714, par le savant Gesner. Dans son volume Les Apôtres, publié en 1866, il écrit "•: « Philopatris, dialogue attribué faussement à Lucien et qui est, en réalité, du temps de Julien >. Même opinion dans Marc-Aurèle, qui est de 1882 ■' : « Nous ne parlons pas ici du
1. [/\'ivt/â airhéûlogijue, 1902,1, p. 79-110. Ce râcmoire a été honoré d'une approbation sans réserves par M. Krurabacher, Byzantinische Zeitschrijt, 1902, p. 578-580.]
2. Renan, Hist. des origines ilu christia/iisine, t. II, p. 235; t. VI, p. 297 ; t. VII, p. 374, 593.
3. Dans l'édition princeps de Lucien (Florence, 1496), on lit, à la fin du Philopatris-, o'jto; i >.o'(n: w (loi SoxsT slvat toO Xvr/.Kwim. Les éditions aldines de 1503 et de 1522 portent: c<'Jxo; ù ).oyo; vciOsùsTai toù (ou xûivj .Vo'jv.'.avoO. La première rédaction prouve qu'il s'agit d'une observation de l'éditeur, et non d'une note ayant figuré sur un ms. perdu. L'auteur de l'article Lucianits dans le Dict. oj biogr, de Smith dit à tort que cette mention se lit « sur les manuscrits. » Nous ne connaissons encore (\vCiin seul manuscrit du Philopatris (Reitz, praef., ap. Lehmann, I, p. CLIV, parlant du Vaticanus 3, chart. 4°, no 88, solus codex qui hune Dialogiim habeat). Un élève de M. Krumbacher, M. Paul Marc, veut bien me faire observer que, dans ce ms. de .S16 feuillets, le <I>'.).oitaTp'.5 occupe les feuillets 308-315, ce qui paraît prouver qu'il ne nous est pas parvenu partni les œuvres de Lucien, mais à la suite. Depuis Reitz, personne ne s'est occupé de la tradition manuscrite dn 'I>iX6iiaTf/'.;. [M, Sternbach m'en signale un ms. à l'Escurial.]