‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 193 sur 232 · B. Aube, Ilist. des persécutions, t. II (1878,', p · texte numérisé non relu

B. Aube, Ilist. des persécutions, t. II (1878,', p

allusions à la haine des chrétiens contre l'emperenr régnant, alors absent et embarrassé dans une guerre lointaine, la prédiction et l'espoir empressé de la défaite prochaine, l'indication que cette guerre a lieu en Perse, tous ces détails conviennent bien au iv» siècle, après les débats de Nicée, et particulièrement au règne de l'empereur Julien. » En note, Aube renvoie à la dissertation de Gesner, réimprimée dans le Lucien de Lehmann (1822-1831).

Le caractère anti-chrétien du Philopatris a été, jusqu'en ces derniers temps, si généralement admis que les ouvrages d'enseignement les plus autorisés l'ont présenté comme une vérité incontestable. Pour ne pas accumuler les citations d'auteurs modernes, je me contente de traduire quelques lignes de l'article consacré à Lucien, dans le Dictionary of Christian Biography (1882), par M. Mozley, fcllow de Cambridge ' :

« Le Philopatris est une attaque évidente (a distinct attack) contre le christianisme : c'est là le seul motif de cet opuscule. Il trahit d'ailleurs une connaissance si exacte de la doctrine chrétienne que, si Lucien en était réellement l'auteur, on serait conduit à soupçonner qu'il avait vraiment commencé par être chrétien. »

Et plus loin : « Le seul grief, en dehors de simples persiflages, que l'auteur invoque contre le christianisme, est tiré des prophéties de malheur que les Chrétiens, en partie sous l'influence de songes et de visions, semblent avoir répandues contre l'Empire païen. »

De l'hypothèse de Hase reprise par Niebuhr, il n'est pas plus question dans l'article précité que dans les grands ouvrages d'Ernest Renan et d'Aubé. Preller, dans l'article Lucianus de l'Encyclopédie de Pauly, publié en 1846, s'était contenté de la mentionner en passant, après celle de Gesner, à laquelle il semblait donner la préférence. Évidemment, le respect qui s'attache aux noms de Hase et de Niebuhr empêchait de traiter cette hypothèse de folie ; mais on ne s'arrêtait

1. Smith's Diclioiiary oj Christian Biografhy, t. Il, p. 746.

pas à la disci^ter. Une fois que le Philopatris était considéré unanimement. comme un pamphlet païen, il était oiseux de vouloir démontrer qu'il n'appartenait pas à un siècle où le paganisme hellénique n'existait plus.

Cette considération paraissait si forte que lorsque l'illustre Gutschmid, en 1868, dans un court article critique du Centralblatt ^, eut l'occasion d'exprimer un avis sur le Philopatris, il attribua cet opuscule, par de médiocres raisons, au règne d'Héraclius, parce qu'alors il pouvait encore, suivant lui, exister quelques païens dans l'Empire d'Orient. Plus récemment, en 1894 et en 1896, la thèse de Gutschmid a été reprise par M. Crampe, qui allègue également, pour mettre le Philopatris au vjle siècle, cet argument en apparence sans réplique : « Le Philopatris ne pouvait être écrit qu'à une époque où il y avait encore des païens-.» L'existence de païens au vile siècle à Constantinople, où se place la scène du Philopatris^ n'est cependant pas généralement admise ; pour nous persuader qu'il y en avait encore, Gutschmid et Crampe ont demandé aux textes, et plus particulièrement à certains textes obscurs, bien plus qii'on ne doit raisonnablement en tirer. On peut, en effet, à la grande rigueur, admettre qu'il y eût encore quelques païns hellénisants dans des coins perdus de l'Empire grec au vile siècle; mais l'idée qu'il y avait alors, à Constantinople même, ime nombreuse communauté païenne, est absolument inconciliable avec le silence des textes historiques à cet égard.

Nous avons montré que la manière dont on interprétait le Philopatris a influé et influe encore sur la question de la

1. Cenlralblatl, 1868, p. 641 (= Gutschmid, Kleine SchrifUn, t. V, p. 434).

2. Rob. Crampe, Philopatris, ein luiJnischts Konventikel des VII. Jalirhunilerts ZH Konstantinopel^ Halle. 1894 (cf. Neuraann, Byz. Zeitschrift, 1896, p. 165 et 1897, p. 144, réponse de Crampe à Neumann). Un article de R. Garnett, intitulé Abus Jor oblivion, dans le Corn/iiil^s Magazine de mai 1901 (p. 616 — 629), n'est qu'un résumé de la brochure de Crampe, avec cette différence que l'auteur place le Philûpaliis en 028 et non en 623.

date ; peut-être n'est-il pas inutile de préciser cette interprétation traditionnelle, que nous croyons fausse, en la résumant d'après un savant autorisé, le professeur Ramsay de Glasgow '.

<• Triéphon, qui appartient à l'Eg-lise chrétienne, rencontre son ami Critias et lui demande la raison de sa mine effarée, de sa démarche hâtive. Après quelques discours au sujet du paganisme et du christianisme, Critias raconte qu'il a été dans une assemblée de chrétiens, où il a entendu prédire des malheurs affreux à l'Empire et à ses armées. Cette histoire achevée, Cléolaos, un troisième personnage, entre en scène et annonce certains succès militaires obtenus en Orient par l'Empereur. Tout cet opuscule est écrit d'un ton ironique et témoigne d'une connaissance du christianisme qiie n'a guère pu posséder une personne non initiée à cette religion. »

En présence de l'unanimité des critiques à placer dans la bouche de chrétiens, et de chrétiens militant contre le paganisme, des propos de haine et de trahison à l'adresse de l'Empire, je crois pouvoir déclarer, avant d'aborder le tond de la question, que pas un mot du Philopatris n'autorise un aussi singulier accord. Les prophètes de malheur qui sont en scène peuvent être ou n'être pas des chrétiens : l'auteur ne fournit pas la plus légère indication à ce sujet. Toute l'argumentation fondée sur la tendance anti-chrétienne du Philopatris résulte d'une idée préconçue que les textes visés ne justifient en aucune façon.

Reprenons donc la méthode dont il semble qu'on n'aurait pas dû s'écarter. Essayons d'abord de dater le Philopatris par les allusions historiques qu'il contient ; nous verrons ensuite à concilier la date obtenue avec le texte du dialogue, quitte à avouer notre ignorance si la conciliation est impossible, mais en maintenant fermement les conclusions chronologiques qui s'imposent avec une évidence absolue.

Au cours de la discussion entre Triéphon et Critias, où il est question des dieux du paganisme, la conversation tombe

1. Smilh's Dictionary oj Gnek und Roman biography^ t. H, p. 814.

OU plutôt s'égare sur la Gorgone. Critias affirme qu'elle était vierge et que la puissance de sa tête coupée s'explique ainsi *. « Quoi, répond Triéphon, en coupant la tête à une vierge, on se procure un épouvantail ? Moi qui sais qu'on a coupe dix mille vierges par morceaux

Dans l'ile aux bords fameux qu'on appelle la Crète

(citation d'un vers d'Homère), si j'avais su cela, mon bon Critias, que de Gorgones je t'aurais rapportées de Crète ! J'aurais fait de toi un général invincible ; les poètes et les rhéteurs m'auraient mis au-dessus de Persée, parce que j'aurais trouvé un bien plus grand nombre de Gorgones. Mais puisque nous parlons de la Crète, je me souviens qu'on m'y montra le tombeau de ton Zeus et les bois éternellement verts qui ont nourri sa mère « -. ••

Ce passage capital prouve que l'un des interlocuteurs, Triéphon, est censé avoir séjourné en Crète, probablement en qualité de fonctionnaire et non de soldat (car il ne dit pas avoir lui-même coupé de têtes). Il a résidé dans cette île au moment d'un effroyable massacre où dix mille vierges ont été décapitées. Jusqu'au commencement du xixe siècle, aucun texte publié ne mentionnait une pareille catastrophe en Crète et l'un des anciens commentateurs de Lucien avait même émis l'idée bizarre qu'il y avait là une allusion au massacre de sainte Ursule et de ses onze mille compagnes. Il est à ])eine besoin d'avertir que cette opinion est insoutenable, car la légende de sainte Ursule ne remonte pas au delà du vu* siècle et n'a jamais pénétré dans l'hagiographie orientale. Gesner ne pouvait que confesser son embarras à découvrir une explication du passage cité. Mais, en 1819, Hase publia V Histoire encore inédite de Léon le Diacre, ouvrage qui parut de nouveau en 1828, dans la /vj'5',7«/mé' de Bonn, accompagné d'un poème d'un autre diacre nommé Théodose, sur la con-

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