Frazer, Le Tolémhmi, p. 6 et suiv
4. C'est à bon escient que je ne fais pas figurer l'exogamie parmi les développements logiques du totémisme. X-'exogamie, comme l'horreur de l'inceste qui en est une allénuation, dérivé du taliau du sang clannique. Or, comme les membres d'un clan se reconnaissent à la communauté d'un totem, il est naturel que le totémisme et l'exogamie marchent souvent de pair ; mais l'exogamie ne découle pas du totémisme et n'en est pas inséparable (cf. Année Sociologique, t. III, p. 218).
De ce qui précède il résulte avec évidence que les différentes régions du monde antique offrent des vestiges non équivoques de iaboits et de coutumes analogues à ceux des religions totémiques modernes, et qu'il y manque seulement la constatation expresse du pacte qui nous a semblé être l'essence même du totémisme. Or, il faut bien dire que cette idée primitive n'est nettement formulée nulle part, même en pays totémique ; presque partout, elle a été remplacée par celle d'une parenté ou d'un très ancien échange de services, c'est-à-dire par une hypothèse destinée à expliquer de vieux tabous..
Mais comme l'idée de pacte est la seule qui rende compte de tous les faits de totémisme, on peut toujours, en bonne logique, remonter de ces faits à la conception d'où ils dérivent. Nous avons montré que ces faits ne sont pas rares dans le monde méditerranéen avant l'ère chrétienne ; il semble donc très légitime de conclure qu'ils sont les fruits — desséchés, mais authentiques — d'un état d'opinion semblable à celui qu'on a constaté de nos jours dans les deux Amériques, une partie de l'Asie, en Afrique et en Océanie. Si cette conclusion ne peut avoir la rigueur d'une démonstration mathématique, elle participe du moins de ce degré élevé de vraisemblance auquel se "oorne à prétendre, dans les cas les plus favorables, l'investigation des faits religieux et sociaux.
On peut, d'ailleurs, aborder la question d'un autre côté, à un point de vue plus général et plus philosophique, et montrer que l'hypothèse du totémisme primitif s'imposerait, alors même qu'on ne disposerait pas de faits ethnographiques et de témoignages littéraires pour l'appuyer.
Ceux qui ont essayé de définir V hovio sapiens se sont arrêtés à cette formule: «L'homme est un animal religieux». Cette définition est très exacte, à la condition de prendre le mot de religion dans son sens le plus général et de n'y point chercher l'expression d'une doctrine théologique analogue à celles des peuples modernes. Dans son principe, la religion est essentiellement un ensemble de freins spirituels qui restreignent l'activité et la brutalité de l'iiomme, c'est-à-dire un
système de tabous. Les premières législations religieuses sont des recueils de défenses et d'interdictions, dont la plus universelle et la plus ancienne prohibe l'effusion du sang à l'intérieur d'un groupe que les liens de sang ont constitué. Mais les entraves mises par la superstition à l'énergie de l'homme protègent contre elle tous les domaines où cette énergie peut s'exercer; les tabous portent à la fois sur le règne humain, le règne animal et le règne végétal, que le sauvage, nécessairement animiste, est incapable de distinguer avec précision. Or, dans la mesure où le système des anciens tabous concerne les relations de l'homme avec l'homme, il forme le noyau du droit familial et social, de la morale et de la politique ; dans la mesure où il concerne le monde animal et végétal, il constitue le totémisme. Le totémisme, c'est-àdire l'ensemble des prohibitions qui mettent un frein à l'activité humaine dans ses relations avec les animaux et les végétaux, n'est pas seulement corrélatif du droit et de la morale à leurs débuts, mais se confond avec eux, exactement comme, aux yeux du primitif et même de l'enfant, hommes, animaux et végétaux ne forment qu'un seul règne, où circule le même esprit vital.
Nous avons dit que les tabous les plus anciens ne protègent que les membres d'un clan ; même dans le Décalogue, les mots « Tu ne tueras point » n'ont pas la portée générale que nous leur attribuons — du moins en théorie. Mais, à l'époque du Décalogue, le clan est déjà devenu le peuple, après avoir franchi l'étape intermédiaire de la tribu. L'alliance des clans, forme primitive du synœcisme, a été nécessitée de bonne heure par la lutte pour la vie: les clans qui sont restés isolés ont disparu et les groupes d'hommes n'ont survécu qu'à proportion des instincts sociables qui les animaient. Or, lorsque la distinction entre les règnes de la nature était tout à fait confuse, il est naturel que les clans humains n'aient pas seulement contracté alliance entre eux, mais qu'ils aient fait alliance qui avec un clan animal, qui avec un clan végétal, qui avec l'un et l'autre; d'où ce résultat que les tabous tutélaires en vigueur dans le clan humain ont été étendus au clan ani-
mal ou végétal qu'il s'agrégeait et dont il attendait aide et protection *. Ainsi s'explique, pour ainsi dire a priori, le pacte fondamental qui constitue le totémisme et qui n'est que l'extension du tabou universel et primitif: «Tu nS tueras point » .
1. Ces alliances primitives n'ont rien, à vrai dire, de plus étrange que le fait bien connu de l'alliance d'Israël avec Jehovah, qui est au fond de la religion mosaïque. Pas plus de Jehovah que d'un clan d'animaux ou de végétaux, les hommes n'ont pu attendre de secours efficace, soumis au contrôle de l'expérience ; ils y ont cru cependant, et ils ont puisé dans cette croyance une force durable qui les soutient encore aujourd'hui dans leurs épreuves.
Les survivances du totémisme chez les anciens Celtes i.
Jules César, décrivant les mœurs des Bretons, note ainsi l'une de leurs coutumes particulièi-es^: « Leporem et galliiiatn et anserem gustare /as non pîitant; hacc tamen alunt aniiiii vohiptatisque canner. » Ainsi les Bretons considéraient comme interdit par la religion (ne/as) de manger du lièvre, de la poule et de l'oie ; néanmoins, ils élevaient ces animaux parce qu'ils y trouvaient plaisir. C'est ainsi, en effet, qu'il convient de traduire aninii vohiptatisque causa. L'expression aiihni causa signifiant « pour le plaisir » se retrouve au livre VII des Commentaires^; Critognat demande aux Gaulois s'ils pensent que les Romains travaillent à de nouveaux retranchements « pour le plaisir » : Roinanos in illis ulterioribus munitionibus aniinine causa cotidie exerceri putatis? Le mot voluptatis. dans la phrase relative aux Bretons, ne fait que préciser la signif.cation à'animi catcsa.
Cette courte phrase de César est le seul témoignage classique que nous possédions au sujet des interdictions alimentaires chez les Celtes. Elle mérite donc d'être pesée avec soin.
Remarquons d'abord qu'elle ne comprend pas moins de trois éléments complexes, qu'il importe de distinguer et d'analyser:
1° César atteste une interdiction d'ordre religieux, comme l'in'dique clairement le mot fas. Cette interdiction consiste en ce que les Bretons s'abstiennent de manger {gustare) le lièvre, la poule et l'oie. Mais une interdiction alimentaire n'est pas un