‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 201 sur 232 · l'aul, II Corinth., XII · texte numérisé non relu

l'aul, II Corinth., XII

3. Tischendorf, /Ict. apocr., p. 41; cf Kohde, hn. laiitt., p. 11.

4. Le même argument a déterminé certains savants d'autrefois à placer le Philopatris sous Néron (Fabricius, Bililioth. graeca, t. III, p. 54).

5. « Der Ver/asser hdlt sein altcrtiimluhes Mnsl-enspiel iiicht /est. » (E. Rohde, loc. laud., p. H).

6. « Er hàlt das altertiimliche A'oitiiiu tiur eheii solange /est als is scitien Zweeken ,iie>it. » (E. Rohde, ibid.).

avoir oublié que le Philopatris était destiné à être lu et à être compris, ce qui exigeait, de la part de l'auteur, un certain respect des vraisemblances. L'interprétation littérale qu'il a donnée du passage sur le Galiléen est inadmissible. Le texte dit simplement : T^vtxa 3s [j.ot TaXiIaloç èvétOy^sv àva'raXavtiaç, è7C'!pr/.voç, èç Tpixov oCipavov à;prjpaT7)-5aç. Les lecteurs pouvaient comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une rencontre proprement dite, de même que si j'écris aujourd'hui: «Fénelon m'a appris la simplicité », cela ne signifie point que j'aie vécu dans la société de Fénelon '. Triéphon parle d'une lecture — différente de ses lectures habituelles de sophiste — celle des Epîtres de saint Paul, qui ont, dit-il, changé sa manière de voir. Par un dernier scrupule de sophiste, qui ne veut se servir que de noms antiques, il désigne Paul sous le nom du Galiléen et, comme ce vocable pourrait faire songer à Jésus, il ajoute des détails caractéristiques, àva-pa^avriaç, èïïi'ppivoç, qui ne devaient laisser aucune équivoque dans l'esprit de ses lecteurs informés.

Mais il y a plus : l'allusion à la rencontre avec saint Paul est faite en termes qui sont une imitation évidente du Pliilo- /iV«rt'cJ de Lucien (chap. xiii) : «Je ne croyais pas à tout cela plus que toi, mais lorsque je vis voler en l'air cet étranger venu des pays barbares, qui se disait hyperboréen, alors je crus, etc.» ^. Cette observation, faite par feu Aninger, mais qui a échappé à Rohde, ne laisse presque rien subsister de l'épisode de saint Paul, comme le centon de phrases poétiques signalé plus haut enlève toute valeur à la phrase sur le toit dore de la maison où se réunissent les devins.

Je maintiens, pour ma part, que le dialogue se passe tout entier au xe siècle, que Critias n'est pas moins chrétien que son interlocuteur ïriéphon et qu'ils sont l'un et l'autre des

i. Dans la fameuse inscription d'Abercius (Marucchi, /iléii:. iParchéol. chi ctienne, t. I, p. 296), il est également question de la compagnie de saint Paul, alors qu'il s'agit seulement de celle de ses œuvres.

2. 'Ey<ù 5i f.a: a'jxciç àit".3T&TEfo; ùJv sou -à/v«'. ta toiaOxa — u))i:r^^ -jà^ o'jZt'i: '/.rjytn oDvaTOv Y'-yvEcOa'. âv aùtà ntoTe'Jaa'. — &jiu)5 ôxe Ti itpùiTov eiSov itsTf<|j.EVOv TC.V 4^vov Tov pàpôafiov — l| 'ïitEpôops'ojv Se '^v, o'j; ï'fazy.tv — Èittaxsuoa.

sophistes, avec cette différence que Critias trouve spécieuses et agréables les conceptions de la mythologie hellénique, tandis que Triéphon les déclare absurdes et révoltantes. La divergence de vues qui les sép'are, et qii'un autre que l'auteur du Philopatris aurait su rendre très intéressante, est, en somme, celle qui se dessina, dès les premiers temps du christianisme, entre les intransig-eants qui condamnaient les lettres classiques comme entachées d'idolâtrie et ceux qui, plus nombreux heureusement, continuèrent à voir en elles le fondement de toute éducation libérale '. De tous temps, ceux qui enseignaient aux enfants les généalogies, les attributs et même les amours des dieux ont été suspects de complaisance pour le paganisme et ont eu tort à faire pour écarter cette accusation. Je crois pouvoir affirmer que le paganisme de Critias est tout littéraire, que ses prétendues railleries à l'égard du christianisme ne sont qu'un badinage aussi dépourvu de fiel que d'esprit, enfin que sa conversion finale, ne portant que sur la formule d'un serment, n'est pas plus sérieuse que sa prétendue idolâtrie.

Dès le début de la discussion, on voit qu'il ne s'agit pas de doctrine, mais de la considération ou du crédit que méritent les imaginations des poètes grecs. Triéphon, parlant à Critias de l'agitation qui le secoue, dit qu'il a sans doute écouté jusqu'au bout des ongles, Sià zm vjùyu)'^, les propos qui l'ont tant bouleversé. Critias répond qu'il n'est pas plus étonnant d'écouter avec ses ongles que de porter un enfant dans sa cuisse ou dans sa tête, on encore de changer de sexe ; car, ajoute-til, toute la vie est pleine de prodiges, s'il faut en croire les poètes, ei fo'JXs'. ^t'.otsûî'.v tôt; TtdiTjtctlg. Est-ce là le langage d'un pa'ien convaincu? Ne sent- on pas le professeur de mythologie — à! histoires, comme on disait à Rome — qui a envie de débiter sa marchandise? Peu après, Critias jure par Zeus aérien, v/; Tov A'.à Tov a'.Ojpiov, de ne pas faire de mal à son interlocuteur en lui racontant son aventure. « Tu m'effraies encore plus, dit 'Iriéphon ; qui pourrait te protéger si tu violais ton

1. Voir Boissier, l.a fin du faganisme, t. I, p. 234: et suiv.

serment ? Car je sais que tu n'ignores rien au sujet de ton Zeus. » Cela signifie peut-être que Critias risque d'être foudroyé et que sa compagnie deviendrait alors fort dangereuse. A ce propos stupide, qui voudrait être spiritu^, Critias répond : « Que dis-tu? Zeus ne pourrait-il pas m'envoyer dans le Tartare ? Ignores-tu qu'il a précipité tons les dieux du seuil divin, qu'il a foudroyé l'autre jour Salmonée, qui voulait tonner comme lui, et qu'il foudroie encore aujourd'hui les insolents ? N'est-il pas nommé Titanokrator et Cygantolctl-s par les poètes, et en particulier par Homère? » Sur quoi Triéphon rappelle savamment les métamorphoses et les débauches de Zei^s, et Critias, au lieu de lui répondre, propose de jurer par Apollon. L'ennuyeuse conversation continue; à un moment, Critias atteste le Dieu Inconnu d'Athènes, vrj tov a'/vw^Tov sv ' AC-^va'.ç ', et ïriéphon, sans y taire attention, recommence à l'interroger sur la Gorgone. Les choses ont l'air de prendre une tournure plus sérieuse quand Triéphon débite ses vers sur le dieu triple et un, par lequel seul il convient de jurer. On a singulièrement exagéré la portée de la réponse de Critias : « ïu m'apprends à calculer ; ton serment est une arithmétique et tu calcules comme Nicomaque de Gérasa. Je ne sais ce que tu dis, un trois, trois un. Est-ce que tu parles de la tétrade de Pythagore, ou de son ogdoade, ou de sa triakade ? » Ce n'est pas là une réponse d'anti-chrétien, mais de sophiste, qui, habitué à jurer par les dieux de la mythologie, feint de s'étonner qu'on lui demande de jurer par une formule aux allures arithmétiques. Du reste, Triéphon ne le laissera pas continuer sur ce ton : il cite aussitôt un vers d'Euripide pour lui imposer le respect des choses sacrées:

Xi-fa ta vépOs yjjX ta 'Z'.jf^ oi^ta

1. Il n'est pas nécessaire d'entendre par là le Dieu Inconnu de saint Paul {Actes des Afotres, X"VII, 28), car il y avait à Athènes d'autres autels du Dieu Inconnu que celui dont a parlé l'Apôtre. M. Crampe (p. 14) rappelle à propos un texte de Philostrate [Vit. A poil. ^ VI, 3): Ka\ Twjta 'AO^^v-rjoiv, fr') v.at à^viooTiuv îaijio'vcuv Puijxo'i iSp'jvxat. Ne sachant plus par quel dieu jurer, Critias atteste celui qui n'a ni nom, ni légende; de celui-là, du moins, son interlocuteur ne médira pas.

et poursuit par une citation d'Aristophane : « Il ne s'agit pas de mesurer ici le saut d'une puce. » Puis il parle de sa rencontre avec saint Paul, qui nous a rertouvelés, dit-il, par l'eau du baptême, et fait une profession d'orthodoxie à laquelle son interlocuteur n'oppose rien. Mais il se garde de citer la Bible ou les Evangiles ; le nom même de Moïse eût choqué sa pudeur de sophiste ; il l'appelle le B'cgicc, p[ja5'rcXu)a50ç, et il explique l'origine du monde en citant deux vers des Oiseaux d'Aristophane. N'est-il pas évident que ces deux hommes font plutôt assaut de pédantisme que de doctrine ? Ce qui suit, sur les Parques, le destin et les registres des péchés des hommes tenus au ciel, n'est encore qu'une chaîne de citations. Il se trouve cependant, dans cette discussion sans objet, un mot qui paraît significatif. Triéphon dit que Dieu a formé (s|j.ôp(f waev) les étoiles fixes « que tu considères comme des dieux», oGç où Oîfîrj Oso'jç. Mais, à y regarder de près, ce propos ne peut s'interpréter à la lettre : le pîi'ien hellénisant n'est pas un adorateur des planètes. Cela signifie simplement que les noms des planètes sont ceux des dieux du paganisme, noms qui, suivant Triéphon, ne doivent pas être invoqués dans les serments solennels comme ceux de divinités. Du reste, il marque nettement lui-même le caractère de cette discussion toute scolastique quand il dit, après avoir réfuté les théories du paganisme sur le destin : « Ne vois-tu pas combien sont incohérentes et peu solides les inventions des poètes? Laisse de côté tout cela, afin d'être inscrit dans les registres célestes des bons. » Et plus loin, pillant encore Lucien : « Tes dieux sont depuis longtemps un cottabe (nous dirions mic tctc de Turc) pour tous les hommes de bon sens. » Là-dessus, Critias déclare qu'à l'inverse de Niobé il sent que de pierre il est devenu homme et prête serment par le Fils qui procède du Père. La controverse est apaisée et Critias peut commencer son récit. Je ne veux pas nier qu'en certains passages l'inepte auteur de ce dialogue ait oublié que son propos n'était pas sérieux, qu'il ait élevé la voix et enflé le ton comme s'il voulait convertir un infidèle. Mais s'autoriser de ces quelques lignes ou de ces quelques mots pour conclure que l'un des interlocu-

teurs est un défenseur du paganisme, qu'il y avait encore des païens à l'époque où a été écrit le Pltilopatris, c'est méconnaître, le caractère d'une composition dont le fond solide, si tant est qu'il en ait un, est une discussion plutôt littéraire que religieuse sur l'emploi d'une formule de serment.

On rapporte que Constantin V, l'empereur iconoclaste et rationaliste (740-775), raillait impitoyablement ses courtisans lorsqu'ils invoquaient, en sa présence, l'aide de la Sainte Vierge. On ajoute qu'il tournait en ridicule ceux qui mettaient quelque affection à éviter toute expression licencieuse '. Ces traits, joints à son goût pour la musique et pour le théâtre, le faisaient qualifier de païen par les orthodoxes plus rigoureux. Cette accusation de paganisme ne visait pas une doctrine religieuse définie, mais un penchant, jugé excessif, vers ce qu'on pouvait appeler l'hellénisme et qui ne différait guère de ce qu'on nomme l'humanisme en Italie au xv* siècle. Sathàs, dans la préface du septième volume de sa Msaa'.wvixYj ij'.^XwOTjXt,, publié en 1894, a prétendu discerner, pendant toute l'histoire byzantine, deux courants contraires, l'un romain, l'autre hellénique, dont la lutte aurait constitué toute, la vie intellectuelle et morale de cette époque. L'esprit hellénique n'a jamais été étouffé, mais il a été refoulé et réduit à l'impuissance par l'esprit romain, dont le triomphe du christianisme avait assuré la suprématie. La Renaissance a été le réveil de l'hellénisme; les grandes controverses religieuses, telles que la querelle des iconoclastes, sont moins des disputes sur des points de dogme que des épisodes du long combat entre l'hellénisme et le romanisme. Bien que Sathas ait allégué, à l'appui de sa thèse, des arguments dont la plupart ne supportent pas l'examen^, il faut, croyons-nous, y reconnaître un fond de vérité. La

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