Byz. Zeitschrift, 1896, p
392 I-K CHRISTIANISME A BYZAXCE
E'iffis, publié par Boissonade, inspirés l'un et l'autre de la Ni-kyornaiitic de Lucien '.
Nous sommes malheureusement mal informés des caractères intellectuels de cette renaissance du x» siècle, qui se poursuivit et s'accentua, malgré le cléricalisme étroit d'Alexis l*^', pendant l'époque des Comnènes -. Mais il semble bien qu'elle exerça ses effets jusqu'au delà des frontières de l'Empire, dans une ville qui avait été longtemp.^ byzantine et était restée en rapports étroits avec Byzance, à Ravenne. Là vivait, vers 970, le grammairien Wilgard. Enthousiaste de la science qu'il enseignait, il fut séduit, nous dit le moine Rodolphe ^, par des esprits malins, qui lui apparurent en songe sous les traits des anciens poètes, Virgile, Horace et Juvénal. Ils le remercièrent de ce qu'il faisait pour eux et lui promirent qu'il participerait à leur gloire s'il persévérait dans la même voie. Wilgard commença dès lors à s'écarter ouvertement de la doctrine chrétienne et à enseigner que ces poètes avaient plus de droit à la confiance des hommes que les Livres Saints. L'évéque de Ravenne, Pierre, se hâta d'intervenir et réduisit Wilgard au silence. Le moine Rodolphe ajoute qu'à la même époque d'autres partisans de la même doctrine furent mis à mort par le glaive ou conduits sur le bûcher. Cependant, trente ans plus tard, l'abbé Romain Léon rencontra encore, des deux côtés des Alpes, certains grammairiens non moins exaltés que Wilgard, qui se réclamaient de Platon, de Virgile et de Térence plutôt que de l'Ecriture et de l'Eglise. Il semble que Gfrôrer n'a pas eu tort de, soupçonner l'existence d'un lien occulte entre ces humanistes de l'Italie et l'école à laquelle appartenait le Critias du Philopatris. Le fait riue Léon nomme Platon, inconnu aux théologiens occidentaux du X* siècle, parmi les auteurs préférés des grammairiens
1. Cf. Krwin Rohde, loc. laiiJ., p. 15 et Nicolaï, Griech. Liler,tliiif;ciil: , 1. II, p. 487.
2. C'est surtout au milieu du XI« siicle que se dessine un mouvement pliilosophi<iuc animé d'une tendance hostile h l'Église. Cf. Krumbaclier, Cescli. lier byz. Litt., 2o éd., p. 445.
3. Dom. Bouquet, Keciieil, t. X, p. 23; Gfnirer, Byz. Gescli., t. Jli, p. 77.
qu'il dénonce, autorise, en effet, à croire que ces derniers
entretenaient des relations plus ou moins directes avec les maîtres des écoles byzantines de ce temps.
Ce qui précède nous permet d'aborder la dernière question générale que soulève le Philopatris, celle du rapport logique entre les deux parties si différentes dont il se compose. Dire, avec quelques critiques récents, qu'il n'y en a aucun, que tonte la première partie, c'est-à-dire les deux tiers de l'opuscule, n'est qu'un jeu desprit et un hors-d'œuvre, c'est traiter l'auteur anonyme, quelque médiocre qu'il soit, avec une sévérité vraiment excessive. Cet homme a beau être dépourvu de talent, de goût et de toutes les qualités de l'écrivain : il sait ce qu'il veut et n'écrit pas seulement pour le plaisir de noircir du parchemin. J'ai déjà montré que son œuvre se termine par un appel peu dissimulé à la libéralité de l'empereur Nicéphore. C'est comme patriote, comme œiXôr'atpK;, qu'il demande l'aumône ou une pension ; mais la patrie byzantine n'était pas tout entière là où l'empereur et l'armée combattaient pour la défense des frontières. L'Empire d'Orient reposait sur deux piliers, l'orthodoxie et l'autorité impériale ; pour être 'iiÀôrcaTptç dans toute l'acception de ce terme, l'auteur devait se montrer également soucieux de l'empereur, chef militaire suprême, et des intérêts de la religion. Or, à l'époque de Nicéphore, aucune hérésie dangereuse ne menace l'orthodoxie dans l'Empire ; tout ce qu'elle peut craindre, c'est cet humanisme de pédants de collège qui tend à substituer à nouveau Zeus et les autres dieux de l'Olympe à la divinité triple et une du christianisme. Le loyaliste mendiant auquel nous devons le 4>!.Xo7:aTp'.c a combattu l'humanisme dans la première partie de son dialogue, l'esprit de révolte et de trahison dans la seconde. Avec ce dernier, point d'accommodement : c'est une dénonciation en règle. Mais l'humanisme n'est pas un ennemi bien redoutable ; c'est en badinant qu'on le met à la
raison ; d'ailleurs, les deux interlocuteurs sont des sophistes, nourris également d'Homère et d'Euripide, qui ne tardent pas à se trouver d'accord, et cette première partie, d'où la formule du dogme chrétien sort victorieuse, se termine par un accommodement cordial. En somme, et malgré l'extrême maladresse de la composition, le dialogue justifie ainsi son titre principal : le patriotisme byzantin s'y affirme successivement sous ses deux aspects, l'un spirituel, l'autre temporel : l'Eglise et l'armée.
Le sous-titre est plus difficile à expliquer : tp'.X&uaTfiiç y] Ei5ac3xoiievoç. L'homme qui s'instruit, StSo((jy.ô|j.ïvoç, est sans doute le même que le '^'.Xàizaipiç ; mais est-ce Triéphon, qui apprend de Critias les menées des ennemis de l'Empire, ou Critias, qui apprend de Triéphon à jurer par le Fils du Père et non par Zeus ? La question, du reste, est de trop mince importance pour qu'il soit utile de la discuter.
Je suis loin d'avoir épuisé tout l'intérêt qui s'attache à ce méchant opuscule ; mais je crois avoir fait l'essentiel en le replaçant dans son milieu et en montrant les enseignements qu'on en peut tirer pour deux études considérables qui attendent encore un historien : celle de l'opposition et celle de l'humanisme à Byzance.
Les Apôtres chez les Anthropophages'.
Caius Plinius Secundus, que nous appelons Pline le Jeune, était, en 112 ap. J.-C, gouverneur romain de la Bithynie, c'est-à-dire du nord-ouest de l'Asie Mineure. A peine installé, il dut écouter les doléances des propriétaires et des marchands de bestiaux ; leur commerce souffrait, parce qu'on n'achetait plus de victimes pour les sacrifices ; une secte religieuse nouvelle, celle des chrétiens, s'était à tel point multipliée que les temples perdaient leur clientèle et devenaient déserts-. Quatrevingts ans plus tard, vers l'an 200, Tertullien, prêtre en Afrique, disait que les chrétiens, bien que datant delà veille, avaient déjà rempli le monde [liesterni sumiis et vestra oinnia iinplfvimus ^). Cette dernière expression semble quelque peu hyperbolique ; mais les témoignages de Pline et de Tertullien se confirment l'un l'autre. La propagation du christianisme à travers le monde romain fut très rapide ; au commencement du II" siècle, les chrétiens sont déjà assez nombreux en Asie pour inquiéter les intérêts des païens ; à la fin du siècle, ils se croient la majorité ; un siècle encore, et ils seront les maîtres de l'Empire.
Comment cette propagation s'est-elle accomplie ? Pour la seconde partie du u" siècle, époque où les textes chrétiens
1. Conférence faite au Musée Guimet, le 17 janvier 1904. Depuis, M. Reitzenstein a développé mes conclusions sur quelques points (Ilelleinslische WuiiderirzShliinge'i, Leipzig, 1906, p. 131).
2. C'est à M, Ramsay qu'est due, je crois, cette explication ingénieuse du motif qui porta Pline le Jeune à s'occuper des chrétiens et à en entretenir Trajan.
3. Tertull., Apoloi^., XXXVII: « Les Maures, les Marcomans, les Parthes, quelque nation que ce soit, est-elle plus nombreuse qu'une nation qui n'a d'autres limites que l'univers ? Nous ne sommes que d'hier et déjà nous remplissons tout, vos villes, vos îles, vos bourgs, vos municipes, vos comices, vos camps, vos tribus, le palais, le sénat, le forum : nous ne vous laissons que vos temples. >
sont déjà abondants, nous le savons dans une certaine mesure ; mais pour le 1er siècle, qui fut l'époque décisive, notre ig-norance est presque complète. Jésus, disait-on, avait eu douze disciples appelés apôtres auxquels il commanda de répandre sa doctrine à travers le monde. Mais, de ces douze apôtres, il y en a deux seulement dont nous puissions esquisser la biographie: saint Pierre et saint Jean. Il faut naturellement ajouter saint Paul, l'apôtre des Gentils, dont la vocation est postérieure à la mort du Christ, mais qui, grâce à ses Epîtres et aux Actes, nous est le plus familier de tous. En revanche, que sa,vons-nous de Philippe, d'André, de Mathias, de Jacques, de Barthélémy et des cinq autres ? Nous ne savons rien, rien que leur vocation et leurs nonis.
Notre ignorance, à cet égard, ne tient nullement au fait regrettable que la littérature chrétienne du n" siècle ne nous est pas parvenue tout entière. Eusèbe, évéque de Césarée, écrivant vers 330 et disposant d'une des plus riches bibliotlièques de l'Asie^ n'en savait pas plus long que nous. Au commencement duIIF livre de son Histoire de V Eglise, il s'exprime ainsi: " Les saints apôtres et les saints disciples du Sauveur se répandirent par toute la terre. Thomas, comme nous l'avons appris de nos pères, eut en partage le pays des Parthes, André celui des Scythes, et Jean l'Asie. » Puis il parle des missions de Pierre et de Paul et ajoute : « Origène rapporte tout ceci dans le livre troisième de ses commentaires sur la Genèse. » Or, Origène, docteur chrétien d'Alexandrie, vécut de 185 à 254 ; c'est à lui qu'Eusèbe est obligé d'emprunter les très maigres informations qu'il nous donne. C'est donc qu'il n'en connaissait pas d'autres qui lui parussent dignes de foi.
Eusèbe était un savant et se résignait à ne point tout savoir. Mais les ignorants, les humbles, le peuple enfin, ne se résignent pas volontiers à cela. Dans tous les pays où le christianisme avait pris pied au ii'' siècle, il se forma des légendes sur les origines locales de ce mouvement. Une rivalité bien naturelle poussa les Églises à se réclamer d'illustres fondateurs ; et quels fondateurs plus illustres que les apôtres, ceux qui avaient recueilli directement de ses lèvres l'enseignement
de Jésus ? Les Actes des Apôtres qui font suite à nos Évangiles ne s'occupent guère que de saint Paul et de saint Pierre; on se mit à en composer d'autres, où la mission des autres apôtres était racontée. En l'absence de tout témoignage précis, les imaginations se donnèrent libre cours et il y eut comme une surenchère de merveilleux. L'Eglise vit naître ces compositions avec d'autant plus de méfiance que la doctrine en était souvent suspecte ; les sectes, si nombreuses dès les premiers temps du christianisme, avaient chacune une littérature pieuse, des Evangiles, des Actes, des Lettres, qui étaient tout imprégnés de leur esprit. Toutefois, l'Église, victorieuse du» paganisme au iv» siècle, ne fit pas disparaître, du moins en général, les ouvrages qu'elle n'approuvait pas ; c'eût été d'ailleurs très difficile, tant ces récits merveilleux étaient répandus. On se contenta d'éliminer ou d'atténuer ce qui, dans les discours prêtés à Jésus ou aux apôtres, choquait trop ouvertement l'orthodoxie ; mais les histoires elles-mêmes furent considérées comme inoffensives. De ces histoires d'apôtres, que l'on appelle les Actes apocryphes, nous possédons un grand nombre en diverses langues, grec, latin, copte, syriaque, arabe; il ne se passe presque pas d'année qu'on n'en découvre de nouveaux fragments et tout ce que l'on possède en ce genre n'a pas encore été publié. C'est une littérature très curieuse, très instructive môme, qui ne nous renseigtie pas, bien entendu, sur ce qu'ont vraiment fait et pensé les disciples de Jésus, mais qui nous apprend ce que l'on croyait à leur sujet dès le IV» siècle, dans les classes inférieures des communautés chrétiennes, et aussi quel singulier mélange de piété et de romanesque séduisait les imaginations de ce temps-là.
Cela dit, je vais vous exposer un de ces récits, intitulé « Les actes d'André et de Mathias dans la cité des Anthropophages » '. Pour que vous puissiez en saisir nettement le caractère, je raconterai sans m'interrompre pour commenter ; à la fin seulement, je vous présenterai quelques observations
1, Cet apocryphe a été étudié en dernier lieu par Dobschiitz, Deutsche Kundscliau, avril 1902, p. 87-107. Je n'ai lu le mémoire du savant allemand qu'après avoir écrit le mien.
39!i LES APOTRES CHEZ LES ANTHROPOPHAGES
propres à préciser l'origine et les sources de cette composition anonyme, dont on possède de nombreux manuscrits en plusieurs langues et même une vieille traduction anglosaxonne.
Les apôtres, s'étant réunis en un même lieu, tirèrent ..au sort pour se partager les pays où ils devaient aller enseigner le christianisme. La contrée des Anthropophages échut à Mathias, celui qui avait remplacé Judas après sa trahison. Ces Anthropophages étaient de terribles gens ; ils ne mangeaient pas de pain, ne buvaient pas de vin, mais se nourrissaient de .la chair et du sang des hommes. Quand un étranger entrait dans leur ville, ils le saisissaient, lui crevaient les yeux et lui donnaient à boire une drogue magique qui lui ôtait la raison. Dès que Mathias eut franchi la porte de la ville, ils le saisirent, l'aveuglèrent, lui firent boire la drogue, le conduisirent en prison et lui apportèrent de l'herbe à manger. Mathias ne mangea point, mais, dans sa détresse, adressa de ferventes prières à Jésus.
Pendant qu'il priait dans sa prison, il vit tout à coup une grande lumière et de cette lumière sortit une voix qui lui dit : « Cher Mathias, recouvre la vue ». Et immédiatement il vit clair. Puis la voix l'exhorta à prendre courage et lui promit qu'il serait sauvé par l'apôtre André, qui arriverait après vingt-sept jours et le délivrerait de sa dure captivité.
Mathias s'assit dans sa prison et chanta. Lorsque les bourreaux entrèrent, cherchant les victimes désignées pour ce jour là, Mathias ferma les yeux, afin qu'ils crussent qu'il était encore aveugle. On lui avait attaché à la main droite une étiquette " où la date de .son emprisonnement était inscrite ; il devait, comme une bête à l'engrais, attendre ainsi trente jours révolus, après quoi on l'emporterait pour le tuer et le dépecer.
Le vingt-septième jour, le Seigneur apparut à André et lui ordonna de partir avec ses disciples pour le pays des
1. Cette «étiquette est dite zà'Aa ; on appelait ainsi le.î planchettes portant des noms que l'on fixait aux momies égyptiennes (Le Blant, J?ev. archéol., 1874, I, p. 244).
LES APOTRESi CHEZ LES ANTHROPOPHAGES 399
Anthropophages, afin de délivrer Mathias ; il fallait que cela fût accompli dans le délai de trois jours. L'apôtre répondit qu'il était prêt à partir, mais que le pays des Anthropophages était trop loin, qu'il était impossible de s'y rendre dans un si bref délai et que le Seigneur ferait mieux de charger un ange de cette mission. « Obéis, lui répondit le Seigneur. Lève-toi de bon matin et te rends sur le rivage avec tes disciples : tu y trouveras un bateau. •> Et, après avoir béni André, il remonta au ciel.
Le lendemain matin, à la première heure, André et ses disciples descendent au rivage et voient un petit bateau dans lequel sont assis trois hommes. ■•' Où allez-vous, frères ? » leur demanda-t-il. « Nous allons, répondit le pilote-patron, au pays des Anthropophages. » « Moi aussi, dit André. » « Mais, dit le pilote, tout le monde évite d'aller dans ce payslà; pourquoi donc y vas-tu ? » «J'y ai quelque affaire, répondit André, et je voudrais que tu nous prisses à bord, mes compagnons et moi. » « Entrez donc, dit le pilote. »
« Avant d'entrer, reprit jVndré, il faut que je te dise que nous n'avons pas d'argent pour payer notre passage ; nous n'avons même pas de pain à manger. » — « Comment alors peusez-vous embarquer et faire la route ? » demanda le pilote. — « Ecoute, frère, nous sommes les disciples du Seigneur Jésus-Christ, le bon Dieu, qui nous a ordonné d'aller prêcher, mais nous a interdit d'emporter avec nous de l'argent, de la nourriture, ni même un vêtement de rechange *. Si tu veux nous accepter tels que nous sommes, dis-le nous; sinon, nous devrons chercher un autre moyen. » — « Si c'est là l'ordre que vous avez reçu, dit le pilote, et que vous vous y conformiez, je suis heureux de vous recevoir à bord, bien plus que ceux qui me donnent de l'or et de l'argent ; car c'est une joie pour moi de voir dans ma barque un apôtre du Seigneur. » André le remercia, le bénit et tous s'embarquèrent.
« Va chercher trois pains à fond de cale, dit le patron à un
1. MaU., X, 10 : < Ne prenez ni or ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni sac pour le voyage, ni deux habits, ni souliers, ni bâton ; car l'ouvrier doit recevoir la nourriture qu'il a méritée. > Cf. Marc, vi, 9.
des matelots ; il faut que nos passagers en mangent, afin de pouvoir supporter le mouvement des flots et le mal de mer. » — « Frère, dit André, puisse le Seigneur te faire participer au pain céleste !» — « Si tu es vraiment un disciple de Jésus, dit le patron, raconte donc les miracles de ton maître à tes disciples, afin qu'ils se réjouissent en leur cœur et cessent de craindre la mer>» Déjàlebateau avait quitté le rivage; André rappela à ses disciples, qui étaient inquiets et mal à l'aise, comment un jour, étant sur le lac avec Jésus, ils avaient éprouvé une forte tempête, que le Seigneur avait aussitôt apaisée. Puis André fit une prière et demanda que ses disciples s'endormissent. Il n'avait pas encore fini qu'ils dormaient profondément.
La barque filait comme une flèche sur une mer d'huile. « Comme tu gouvernes bien ta barque ! dit André au pilote ; je navigue depuis seize ans et n'ai jamais vu un jDilote aussi habile. » — « Nous aussi, répondit le pilote, nous avons souvent navigué et couru des dangers ; mais comme tu es un disciple de Jésus, vois, la mer a reconnu que tu es un homme juste et elle ne s'est pas soulevée en flots irrités. » ' Merci, Seigneur, s'écria André, de m'avoir fait rencontrer un homme qui glorifie ton nom ! »
« Dis-moi, disciple de Jésus, ton maître n'a-t-il pas fait d'autres miracles que ceux dont on parle ? » André, après avoir un peu hésité, consent à satisfaire la curiosité du pilote. Un jour, avec les Douze, Jésus entra dans un temple des païens, devant lequel il y avait deux sphinx. Jésus ordonna à l'un des sphinx de se lever de son piédestal et de venir convaincre les prêtres de sa mission divine. Le sphinx obéit et parla d'une voix humaine. Puis Jésus dit au sphinx d'aller dans le pays de Chanaan, au champ de Mambré, de réveiller dans leur tombe Abraham, Isaac et Jacob et de les amener au temple. Le sphinx obéit encore et revint avec les trois patriarches. Puis Jésus renvoya les patriarches et ordonna au sphinx de reprendre sa place à la porte du temple. < Il a fait bien d'autres miracles, ajouta André, mais si je les racontais.
tu ne supporterais pas mon bavardage '. » '<• Tu te trompes, répondit le pilote, car j'aime toujours écouter des discours utiles. >
Cependant le bateau approchait du rivage. Le pilote pencha sa tête sur Tépaule d'un des matelots et resta silencieux. André se tut également et s'endormit. Quand il le vit dormir, le pilote dit à ses matelots : « Ktendez vos mains sous son corps et portez André et ses disciples devant les murs de la ville des Anthropophages ; puis revenez à moi. » Les matelots déployèrent leurs aiies, qu'ils avaient cachées jusque-là, obéirent et revinrent. Alors Jésus — car, vous l'avez deviné, le pilote du mystérieux bateau était Jésus lui-même — remonta au ciel avec ses anges qui étaient les matelots.
Voilà, certes, un admirable tableau. Si Benozzo Gozzoli ou Memling avaient connu cette légende, quels chefs-d'œuvre ils auraient pu en tirer !
Au point du jour, André se réveilla par terre et vit ses disciples endormis autour de lui. «Levez-vous, dit-il, et sachez que nous avons été conduits sans le savoir par le Seigneur lui-même, qui s'est humilié, a pris figure de marin et nous a mis à l'épreuve. » Puis il fit une prière et supplia le Seigneur de se manifester à lui. Jésus apparut sous les traits d'un enfant d'une merveilleuse beauté. André demanda pardon de ne l'avoir pas reconnu. « Tu n'as pas péché, répondit Jésus ; mais tu as douté que tu pusses aller en trois jours au pays des Anthropophages et je t'id montré que je pouvais faire toutes choses. Maintenant, va à la prison de Mathias et déhvre-le, ainsi que tous les étrangers qui sont avec lui. Tu seras cruellement torturé, ton sang coulera à flots, mais tu ne mourras point, car les habitants de cette ville sont destinés à devenir des croyants. » Et ayant ainsi parlé, il remonta au ciel.
André et .ses disciples parvinrent inaperçus jusqu'à la prison. Elle était entourée de sept gardiens ; André pria, et ils tombèrent morts ; il fit le signe de la croix sur la porte, et la
1. Jean, XXI, 25 : « Il y a aussi beaucoup d'autres choses que Jésus a faites; et si elles étaient écrites en détail, je ne pense pas que le monde ptit contenir les livres qu'on en écrirait.»
porte s'ouvrit. lié trouvèrent Mathias assis et chantant et ils s'embrassèrent; la promesse du Seig-neur à Mathias s'était accomplie avant le trentième jour.
Dans la même prison il y avait des hommes et des femmes tout nus qui mangeaient de l'herbe ; c'étaient des étrangers à l'engrais, que les sauvages avaient abrutis et aveuglés, André leur rendit la vue en touchant leurs yeux et la raison en touchant leur poitrine ; de la sorte, deux cent soixantedix hommes et quarante-neuf femmes furent délivrés par l'apôtre. André leur ordonna de sortir de la ville et de s'asseoir sous un grand figuier, dont les fruits, miraculeusement multipliés, ne cesseraient de suffire à leur nourriture : puis il fit descendre du ciel un nuage qui emporta Mathitis et ses disciples sur une montagne auprès de saint Pierre. André resta seul dans la ville. Il aperçut un pilier de bronze sur lequel était une statue et s'assit derrière le pilier pour observer ce qui se passait.
Les bourreaux, étant allés à la prison chercher des victimes, trouvèrent les gardes étendus morts et les cellules vides. Alors ils firent leur rapport aux magistrats, qui furent très alarmés. « Retournez à la prison, dirent-ils aux bourreaux, et ramenez les cadavres des gardes, afin que nous les mangions aujourd'hui même. Puis, nous réunirons les vieillards de la ville et nous tirerons au sort parmi eux afin d'en manger sept tous les jours. Cela nous suffira pendant quelque temps ; dans l'intervalle, nous équiperons des navires ; nos jeunes gens pourront partir en expédition et nous ramener des prisonniers à manger. »
Les bourreaux firent ce qui leur était ordonné et se mirent en devoir de dépecer les sept gardes; mais tout à coup leurs couteaux tombèrent et leurs mains se pétrifièrent. « Malheur à nous 1 » crièrent les magistrats, « il y a des magiciens attachés à notre perte ! Mais allez vite réunir les vieillards ! »• Aussitôt dit, aussitôt fait. On trouva deux cent dix-sept vieillards et le sort en désigna sept pour être mangés ce jour-là. L'un d'eux supplia les bourreaux de l'épargner et offrit à sa place son fils et sa fille. Les magistrats acceptèrent l'offre ; mais
les pauvres enfants se lamentaient piteusement et demandaient avec des larmes qu'on les laissât grandir. Nonobstant, on les traîna au lieu du sacrifice, où il y avait un four pour cuire la viande et un bassin pour recevoir le sang. Alors André, qui voyait tout sans être vu, pria le Seigneur. Une fois de plus, les couteaux tombèrent des mains des bourreaux. « Malheur à nous ! » s'écrièrent les magistrats, « faudra-t-il donc que nous movirions de faim ? »
Comme ils se désolaient ainsi, le diable leur apparut sous les traits d'un petit vieillard. « Cherchez donc par la ville, leur dit-il, un certain étranger du nom d'André et le mettez à mort ; car c'est lui qui a délivré vos prisonniers et qui, par ses sortilèges, vous réduit à la famine. » Mais André était invisible. On ferma les portes, on fureta partout, mais en vain. Alors le Seigneur apparut à André et lui dit: « Lèvetoi et montre-toi maintenant à ces hommes. » « Me voici ! cria André, c'est moi que vous cherchez ! » A l'instant la multitude l'entoure et l'on se met à délibérer sur le genre de mort qu'il convient de lui infliger. C'était trop peu de le tuer : il fallait le faire souffrir longuement. Un homme, en qui le diable était entré, conseilla de lui passer une corde autour du cou, de le traîner à travers les rues et les ruelles de la ville et, après l'avoir ainsi tué, de le manger. La foule applaudit et aussitôt le supplice d'André commença ; la chair de l'apôtre fut horriblement meurtrie sur les pierres et le sang coula de son corps comme de l'eau. Mais il ne mourut pas et, le soir venu, on le jeta dans la prison, les mains attachées derrière le dos. Le lendemain matin, on recommença à le traîner ; il ne cessait, dans sa peine, de prier le Seigneur. « Frappez-le sur la bouche, dit le diable, afin qu'il se taise ! » Le soir venu, on le ramena à la prison. Le diable s'y rendit avec sept démons pour insulter André et pour essayer de le tuer, mais ils ne purent approcher de lui, car il portait sur le front le sceau du Seigneur. Le troisième jour, le supplice recommença, et on le ramena le soir à la prison. Il était épuisé de fatigue et couvert de plaies ; mais le Seigneur lui apparut, lui prit la main et lui rendit toute sa force. André se leva et aperçut,
au milieu de la prison, un pilier sur lequel était posée une statue d'albâtre. C'était probablement, bien que le texte ne le dise pas, une de ces statues de fontaines qui répandent de l'eau, d'ordinaire par la bouche, et dont le type, très fréquent à l'époque romaine, est représenté par de nombreux exemplaires dans nos musées. André ordonna à la statue de cracher de l'eau par la bouche jusqu'à ce que les habitants de cette ville impie fussent châtiés. Aussitôt la statue obéit et commença à vomir des torrents d'eau. C'était une eau corrosive, qui mangeait la chair des hommes, et elle coulait sans interruption.
Quand le jour parut, les habitants s'aperçurent que la ville était inondée et se mirent à fuir dans toutes les directions, pour chercher refuge ailleurs. Alors André pria le Seigneur: « Ne m'abandonne pas. Seigneur, mais envoie ton archange Michel dans un nuage pour tracer une enceinte de feu autour de la ville afin que personne n'en puisse échapper. » Aussitôt la ville fut entourée de feu, et l'eau, qui montait jusqu'au cou des habitants, leur rongeait les chairs. « Malheur à nous! disaient-ils ; tous ces fléaux se sont déchaînés à cause de l'étranger qui est dans la prison ! Allons le délivrer, sans quoi nous sommes tous perdus. »
Ils coiTrurent vers la prison, criant à tue-téte : « Dieu de l'étranger, délivre-nous de cette eau ! » André les entendit et, les voyant dans l'affliction, dit à la statue d'albâtre : « Cesse de répandre de l'eau, car il semble que les habitants de cette ville veulent embrasser la vraie foi ; j'y bâtirai une église et je te placerai dans cette église, pour reconnaître le service que tu m'as rendu. » La statue cessa de vomir de l'eau. Les habitants se rendirent à la porte de la prison et prièrent humblement le dieu de l'étranger d'avoir pitié de leur infortune. André sortit et marcha vers eux ; comme il marchait, l'eau s'écartait de ses pieds. Toute la multitude l'implora de la prendre en pitié. Parmi ceux qui le suppliaient ainsi était le vieillard r^ui avait livré son fils et sa fille. « Comment peux-tu invoquer ma pitié, dit André, toi qui as été sans pitié pour tes enfants? Aussi, je te le dis, quand cette eau rentrera dans
l'abîme, tu y entreras avec elle, et avec toi les quatorze bourreaux qui tuent des hommes tous les jours. » Alors André leva les yeux au ciel, la terre s'ouvrit et l'èau s'y engouffra avec le vieillard et les quatorze bourreaux.
« Cet homme vient de Dieu ! » s'écrièrent les sauvages, il va nous tuer tous, il va faire descendre le feu pour nous brûler !» — « Soyez sans crainte, mes enfants », répondit André, et il rendit d'abord à la vie tous les hommes, femmes et enfants qui s'étaient noyés au cours de l'inondation. Puis il dessina le plan d'une église et la fit bâtir. Ensuite il baptisa tout le monde et prêcha les enseignements de Jésus. Cela fait, il décida de partir. Vainement ils essayèrent de le retenir auprès d'eux. « Je dois, dit André, aller retrouver mes disciples », et il sortit de la ville, laissant les nouveaux, convertis dans la douleur de l'avoir perdu si tôt.
Jésus, sous la forme d'un petit enfant, apparut alors à André : «Poi^rquoi, lui dit-il, n'as-tu pas accordé à ces gens un délai de quelqiies jours ? Leurs cris et leurs plei^rs sont montés au ciel jusqu'à moi. Reviens dans la ville et restes-y sept jours, jusqu'à ce que leurs cœurs soient confirmés dans la foi. ïu y prêcheras mon Evangile et tu ramèneras à la lumière ceux qui sont dans l'abîme. »
André rendit grâces au Seigneur, qui voulait ainsi que toutes les âmes fussent sauvées. Il fut accueilli dans la viHeavec des transports de joie et y resta sept jours, prêchant la parole divine et enseignant. Puis, quand il sortit de nouveau^ tous lui firent escorte, depuis les petits enfants jusqu'aux vieillards, en disant : « Il est un seul Dieu, le Dieu d'André, et un seul Seigneur Jésus, auquel soient la gloire et la puissance à jamais. Amen ! »
Eclaircissons d'abord la géographie de ce singulier récit.
Dans une composition qui fait suite à celle-là et qui est intitulée : « Le martyre de saint Mathias l'apôtre », la ville des Anthropophages est appelée Myrnc\ d'autres auteurs la nomment Myrmcnè ou Myrmidona. Gutschmid a reconnu sous ces.
noms corrompus celui de Mynitccion dans la Chersonnèse taurique, c'est-à-dire en Crimc-e. Dès l'époque d'Hérodote, les Grecs croyaient que plusieurs tribus de la Russie actuelle étaient anthropophages ' ; bien entendu, il n'y avait plus d'anthropophages en Scythie à l'époque où est censée se passer cette histoire, mais j'ai à peine besoin de prouver qu'elle est fondée sur une légende de navigateurs qui doit être de bien des siècles plus ancienne. Le point de départ d'André et de ses compagnons, c'est une ville d'Asie sur la côte de la mer Noire, probablement Sinope. De Sinope en Crimée, même avec un vent très favorable, un bateau ne peut se rendre en trois jours; ainsi s'explique, au début du récit, l'hésitation d'André. S'il fit le voyage en moins d'un jour, c'est (^u'il était dans une barque conduite par Jésus.
Dirons-nous que la légende a pris naissance en Crimée, dans une ville où une église, renfermant une statue d'albâtre, était placée sous le vocable de l'apôtre André et passait pour avoir été fondée par lui ? Assurément, cette légende a pu y devenir populaire, mais il n'est guère possible "qu'elle vienne de là. En effet, dans le récit que fait André à Jésus dans la barque, il est question d'un temple gardé par des sphinx. Le seul pays où un pareil détail ait été intelligible pour tout le monde, c'est l'Egypte -. Or, depuis l'époque des Ptolémées, les navigateurs égyptiens ont été par excellence les rouliers des mers et, à une époque plus ancienne encore, les marins de Phénicie, au service des rois d'Egypte, ont dû introduire dans ce pays mille récits extraordinaires, comme, depuis Ulysse, aiment en raconter les navigateurs.
1. Hérodote, IV, 106 (cf. IV, 18 et .")3) : « H n'est point d'hommes qui aient des mœurs plus sauvajjcs que les Andropha^^es. Ils ne connaissent ni les lois, ni la justice ; ils sont nomades. Leurs habits ressemblent à ceux des Scythes ; mais ils ont une langue particulière. De tous les peuples dont je viens de parler, ce sont les seuls qui mangent de la chair humaine. > Sur les anthropophages <ie la Scythie et du nord de l'Europe, voir Miillenholï, Di-iiische Allertumskunde, t. U, p. 183.
2. Je dois pourtant rappeler le texte d'Héroilote (IV, '79) sur le palais entouré de sphinx et de griffons qu'aurait fait constiuire le roi des Scythes Skylès. SouwarofT a prétendu découvrir une tête de sphinx sur le Kouban (Olcnine, 'l'our in 'laiirida, Londres, 1802, p. 413); cf. Ritter, /-o/-/m//^, p.226.
Je conclus donc que le fond de l'histoire d'André n'est qu'un conte de marin ayant fréquenté les parages de la mer Noire, où habitaient des tribus d'anthropophages, et que des histoires analogues, encore dépourvues de l'élément chrétien, ont dû circuler autour du port d'Alexandrie'.
De tous les peuples qui adoptèrent le christianisme, les Égyptiens sont ceux qui possédaient les plus anciens recueils de contes mis par écrit ; outre ceux qu'a recueillis Hérodote, nous en avons conservé un certain nombre, que M. Maspero a traduits et où l'on peut discerner beaucoup d'éléments des récits populaires qui n'ont cessé de se répandre à travers le monde. Quelques-uns sont sûrement antérieurs à l'an 1400 avant J.-C.
Mais ici se place une observation essentielle. Un des traits les plus curieux de l'histoire d'André et de Mathias, c'est celui de ces malheureux qu'un breuvage magique prive de leur raison et qui, transformés en brutes, restent pendant trente jours à manger de l'herbe jusqu'à ce qu'ils soient en état de servir aux repas des anthropophages. Mathias, lui, se garde de manger ce qu'on lui offre. Or, ce trait se rencontre aussi ailleurs : dans le troisième Voyage extraordinaire de Sindbad le marin, qui fait partie du recueil arabe des Mille et une Nuits ^.
Un naufrage jette Sindbad et ses compagnons dans une île peuplée de sauvages noirs et tous nus. « Sans dire un seul mot, raconte Sindbad, ils s'emparèrent de nous et nous firent pénétrer dans une grande salle où, sur un siège élevé, était assis un roi. Le roi nous ordonna de nous asseoir. On apporta des plateaux remplis de mets que de notre vie entière nous n'avions vus ailleurs. Leur vue n'excita guère mon appétit, contrairement à mes compagnons, qui en mangèrent glou-
1. M. l'abbC- Lcjay m'a fait remanjuer l'analogie de l'histoire d'André avec celle de Circé dans VOiiyssée. On conçoit, en effet, une forme plus grossière de ce conte où la magicienne mettait à l'engrais, pour les manger à son heure, les hommes qu'elle métamorphosait en animaux.
2. Trad. Mardrus, t. VI, p. 137. L'analogie a déjà été signalée par Gutschmid.
tonnoment. Quant à moi, mon abstention me sauva la vie. En effet, dès les premières bouchées, une fringale énorme s'empara de mes compagnons et ils se mirent à avaler pendant des heures tout ce qu'on leur présentait, avec des gestes de fous et des reniflements extraordinaires. Pendant qu'ils étaient en cet état, les hommes noirs apportèrent un vase rempli d'une sorte de pommade dont ils leur enduisirent tout le corps et dont l'effet sur le ventre fut extraordinaire : il se dilata dans tous les sen.s, jusqu'à devenir plus gros qu'une outre gonflée, et leur appétit augmenta en proportion. Je persistai à ne pas toucher aux mets et je refusai de me laisser enduire de pommade. Et vraiment ma sobriété fut salutaire, car je découvris que ces hommes étaient des mangeurs de chair humaine et qu'ils employaient ces divers moyens pour engraisser ceux qui tombaient entre leurs mains. Je constatai bientôt une diminution notable de l'intelligence de mes compagnons, au fur et à mesure que leur ventre grandissait. Ils finirent même par s'abrutir complètement à force de manger et, devenus absolument comme des bêtes d'abattoir, ils furent confiés à la g-arde d'un berger qui tous les jours les conduisait paître dans une prairie ».
Ainsi, le parallélisme, l'identité foncière des deux contes est incontestable : les victimes humaines sont réduites par leurs bourreaux à la condition de ruminants qui mangent de l'herbe. Une telle analogie ne peut être l'effet du hasard ; un même conte de navigateur a inspiré les épisodes correspondants dans les Actes de l'apôtre André et dans le troisième "Voyage de Sindbad.
A en croire beaucoup de critiques, le fond des Mille et une Nuits serait d'origine indoue ; une école très nombreuse de folkloristes, depuis Benfey, cherche dans l'Inde le point de départ des contes populaires qui, disséminés dans les trois parties de l'ancien monde, révèlent à l'étude de si surprenantes analogies. C'est une opinion née à l'époque où la haute antiquité de la civilisation de l'Inde ne faisait doute pour personne, où beaucoup croyaient qu'elle était la source des races et des langues d'une partie de l'Asie et de l'Europe. Ce préjugé a *
survécu à la démonstration de l'opinion contraire, qui a été l'œuvre de ces trente dernières années. Mais quelque antiquité que l'on soit disposé aujourd'hui à accorder aux civilisations de l'Europe, il est certain que celle de TÉgypte est plus ancienne encore et que nous possédons des contes égyptiens bien antérieurs à ceux de ITnde brahmanique. D'autre part, nous .savons que l'Inde, jusquà une époque relativement récente, n'a eu ni marine, ni grand commerce, tandis que l'Egypte, à l'époque ptoléma'ique et à l'époque romaine, envoyait en Inde des métaux, des vins, des objets fabriqués et en rapportait des produits du sol. Il est plus naturel d'attribuer la diffusion des contes aux pays commerçants qu'à ceux où le commerce d'exportation n'existe pas. Tout semble donc indiquer que l'Egypte est la patrie des contes, que les contes indiens sont d'origine égyptienne et qu'il en est de même du fond de ces contes arabes, si goûtés encore aujourd'liui, qui composent le recueil des Mille et une Nuits.
Ainsi nous arrivons par deux voies diff"érentes au même résultat. La légende d'André et de Mathias esf égyptienne d'origine, parce qu'on y trouve des traits égyptiens ; elle l'est encore parce qu'elle a un élément commun avec un conte des Mi/le et une Nuits, qui paraît dériver d'un conte égyptien de navigateur.
Je pourrais compléter ma démonstration en vous montrant le rôle important qu'a joué l'Egypte dans la constitution du grand cycle de légendes qui entoure les premiers siècles du christianisme; mais cela m'entraînerait beaucoup trop loin. Mon but essentiel a été de vous offrir un spécimen d'une littérature jadis très populaire, aujourd'hui fort oubliée, mais dont l'histoire des religions ne doit point faire fi. Si je vous ai inspiré le désir de lire quelques Actes apocryphes d'apôtres, soit dans l'édition grecque de MM. Lipsius et Bonnet, soit dans la traduction anglaise fort commode publiée par Walker à Edimbourg en 1890, je croirai que cette heure, prise sur votre temps et sur le mien, n'a pas été inutilement employée.
L'évolution en théologie
L'fetude des sciences naturelles, avec I.amarck et Darwin, a lancé dans le monde des esprits l'idée la plus puissante qui l'ait ébranlé depuis Aristote, celle de l'évolution. A partir du milieu du xiXo siècle, elle a conquis lentement, mais sans jamais perdre de terrain, tout le domaine des sciences physiques etbiologiques; depuis 1870 environ, elle s'est insinuée dans la philosophie avec Herbert Spencer, dans l'iiistoire religieuse avec Renan, dans, l'histoire littéraire avec Brunetière, dans l'histoire politique avec Fustel de Coulanges, dans l'histoire de l'art avec Woelftlin et d'autres (ces noms pourront être contestés, car l'avenir seul reconnaîtra sûrement les initiatives). La plus ancienne dessciences, longtemps ennemie acharnée de l'évolution, la théologie, en subit aujourd'hui les atteintes ; et, comme pour rattraper le temps perdu, elle s'avance à grands pas dans la voie qu'elle a si obstinément dédaignée. Du coup, les affirmations et les négations brutales sont éliminées, Cornélius a Lapide et d'Holbach réduits ensemble au silence ; une manière nouvelle se fait jour de considérer les problèmes que le scepticisme et la foi tranchaient avec une égale impertinence. Commencée en Angleterre, je crois, avec le cardinal Newman, cette pénétration de la théologie par l'idée de l'évolution se poursuit en France avec M. l'abbé Loisy ; voilà pourquoiilest permis et même nécessaire dédire quelques mots du dernier livre de ce théologien, dans un recueil auquel les progrès de la cause évolutionniste ne sauraient rester indifférents.
L'apologétique catholique, pendant des siècles, a vécu sur un sophisme transparent : l'autorité de l'Église fondée sur celle
1. Alfred Loisy, Autour ifiin petit livre, Paris, Picard, 1903, in-12, XXXVl- 221 p. — Le « petit livre > est le volume intitulé : UEvangile et ï' Eglise, qui a été censuré par plusieurs évêques et dont une seconde édition a paru en 1903. Ni la première ni la seconde édition ne sont plus dans le commerce. IL' Anthropologie, 1903, p. 608-611.]