L'ÉVOLUTION EN THÉOLOGIE
des Écritures et celle des Ecritures fondée sur l'autorité de l'Eglise. Les savants protestants ont été les premiers à dénoncer ce cercle vicieux. Ils ont rejeté l'autorité de l'P-glise et ont cherché une certitude restreinte dans l'étude directe et personnelle desEcritures. Mais la littérature religieuse et populaire que nous appelons ainsi est d'une qualité si médiocre, au point de vue historique, qu'il reste à peine, après un siècle d'exégèse protestante, quelques débris flottants auxquels les naufragés se raccrochent. Ceux qui ne veulent pas sombrer dans l'agnosticisme font des efforts désespérés pour sauver ces épaves et, par une singulière inconséquence, se trouvent presque amenés, dans leur détresse, à invoquer l'autorité de l'Eglise. C'est ce qui est arrivé à l'illustre Reuss, lorsque, à la fin de son commentaire sur les Evangiles synoptiques, il se trouva en présence des récits relatifs à la résurrection de Jésus. « Prises à la lettre, avoue-t-il, ces traditions s'excluent et se contredisent ». Mais, à la page suivante, on lit cette phrase, sous la plume d'un des grands théologiens du protestantisme : « Il resterait toujours ce fait incontestable, que l'Eglise qui subsiste depuis dix-huit siècles a été bâtie sur ce fondement, qu'elle en est donc pour ainsi dire une attestation vivante, et qu'à vrai dire c'est elle qui est sortie du tombeau du Christ, avec lequel, selon toutes les probabilités, elle serait autrement restée enterrée à jamais. »
M. l'abbé Loisy n'a pas rappelé ces lignes et je ne me souviens pas de les avoir vu citer par l'apologétique orthodoxe. Elles sont cependant bien caractéristiques et l'on peut dire qu'elles contiennent en germe un peu de la théologie de M. Loisy. Étudiés en eux-mêmes, comme ils doivent l'être, à la lumière de la critique historique, à la façon de textes quelconques, les divers livres qui composent le canon des Ecritures ne nous démontrent ni l'existence de Dieu, ni la réalité des prophéties et des miracles, ni la divinité et la résurrection du Christ, ni sa présence dans l'Eucharistie ; ils nous offrent un mélange, souvent fort difficile à débrouiller,d'histoire,delégendes, d'allégories, de prédications, le tout avec des contradictions, des puérilités, des anachronismes qui rendent à jamais impossible le retour aux vieux expédients concordistes. Il faut les étudier non comme un bloc intangible.
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mais comme des produits d'époques différentes, de mouvements divers des esprits qui les ont marqués à leur empreinte. M. Loisy n'a jDas hésité, dès 1893, à déclarer que le Pentateuque ne pouvait être l'oeuvre de Moïse, que les premiers chapitres de la Genèse ne contiennent pas l'histoire réelle des origines de l'humanité, que tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament n'ont pas le même caractère historique, enfin que « l'histoire de la doctrine relitfieuse contenue dans la Bible accuse un développement réel de cette doctrine dans tous les- éléments qui la constituent: notion de Dieu, de la destinée humaine, des lois morales ». Voilà la brèche par où l'idée de l'évolution est entrée dans le vieil édifice. Depuis, M. Loisy Ta singulièrement élargie en contestant d'une manière absolue, comme beaucoup de prote.stants l'avaient fait avant lui, le caractère historique du plus populaire, du plus influent des Évangiles, celui dit de saint Jean. Non seulement il ne croit pas que ce livre soit l'œuvre d'un des apôtres, mais il déclare que « l'auteur, quel qu'il fût, n'écrivait pas d'après ses .souvenir.s, qu'il avait conçu et rédigé une interprétation théologique et mystique de l'Évangile. » Le Jésus du quatrième Kvangile n'est pas celui de l'histoire, mais de la foi.
C'est ici que M. Loisy trouve une planche de salut, si l'on peut dire,. dans l'idée même qui a dirigé son travail critique. A côté ou au dessus du Christ charnel, qui a paru et qui est mort, il y a le Christ éternel auquel on a cru, dont l'idéal plane sur l'Europe depuis dix-huit siècles et qui s'est comme objectivé et réincarné dans le développement de l'Iiglise. « L' Kglise, écrit-il ailleurs — d'accord avec un théologien catholique allemand — a été la forme nécessaire du royaume de Dieu, V Evangile en action. • Ceux qui croient que « le pur Évangile ■» fou ce qu'ils entendent par là) e.st destiné à dissoudre les Églises, sont victimes d'une illusion, « l'Évangile, après tout, n'ayantvécu et duré jusqu'à présent que par l'Église >. Citons encore : «- La. plupart des théologiens, et les catholiques aussi bien que lesprotestants, ont besoin maintenant qu'on leur rappelle que le christianisme est entré dans le monde comme une espérance et qu'il est, aujourd'hui encore, une espérance pour ceux qui croient réellement à la parole du Christ... Le nerf de l'Évangile n'a jamais été seulement dans le repos de
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l'âme en Dieu, mais encore et surtout dans l'espérance du règne de justice. C'est de cette espérance que le christianisme a vécu : c'est dans l'élaboration et l'application de cet idéal qu'il a sa raison d'être ^ ».
Ainsi, Dieu et Jésus sont vivants et existent dans l'Église, non dans une Eglise immobile et figée en formules, mais dans l'universalité des fidèles qui se meuvent et se transforment, dont les horizons se modifient et s'élargissent. L'Evangile est la racine ou la graine, l'Eglise est l'arbre, un arbre dont les rameaux abritent, depuis de longs siècles, des millions d'âmes en qui vivent Dieu et le Christ. « L'institution divine de l'Église est un objet de foi, non Tin fait historiquement démontrable. .. L'institution divine de l'Église se fonde sur la divinité du Christ, laquelle n'est pas un fait d'histoire, mais une donnée de foi dont l'Église est témoin et qui apparaît avec l'Église elle-même, on peut dire dans la naissance et la perpétuité de l'Église... La mission des apôtres est celle de l'Eglise : apôtres et Église la tiennent du Christ ressuscité... La résurrection du Sauveur n"est pas proprement un fait d'ordre historique, comme a été la vie terrestre du Christ, mais un fait d'ordre purement surnaturel) supra-historique ; elle n'est pas démontrable ni démontrée par le témoignage de l'histoire, indépendamment du témoignage de la foi, dont la force n est appréciable que pour la foi même. Je dis la même chose pour l'institution de l'Église, en tant que cette institution répond aune volonté formelle et spéciale du Christ, jjuisque cette volonté n'est pas plus vérifiable pour l'historien que la gloire même de Jésus ressuscité... L'Église proclame que la vérité de la Révélation n'est pas tout entière dans l'Ecriture. Cette vérité n'est pas non plus tout entière dans la tradition du passé, ni dans l'enseignement du présent ; en tant que tous les croyants y ont part, elle se fait perpétuellement en eux, dans l'Eglise, avec le secours de l'Écriture et de la tradition... La vraie règle de foi doit être vivante comme la foi même : c'est la révélation chrétienne actuellement interprétée par l'Église catholique et reçue dans la conscience de ses enfants ».