Bossuet, éd. Gaurae, t. Vil, p
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des fondateurs du chi-istianisme, l'état de virginité était plus conforme à la perfection que celui du mariage : iwli quœrere iixorevi. La théorie dualiste de l'antagonisme de l'esprit et de la chair, qui est plutôt latente que formulée dans les Évangiles, éclata dans toutes les hérésies gnostiques et manichéennes que l'Eglise naissante eut tant de mal à réprimer. Cette doctrine n'a pas laissé de traces dans le Vieux Testament. Elle est essentiellement grecque d'origine. De Platon, elle avait passé à Philon, aux néoplatoniciens, et florissait dans tout l'hellénisme oriental où le christianisme se développa d'abord. On voulut ériger en règle l'idéal de pureté, faire de la virginité une loi absolue, jeter l'anathème sur l'union sexuelle, même sanctifiée par le mariage. Dans l'Evangile apocryphe selon les Egyptiens, Salomé demande à Jésus jusqu'à quand régnera la mort. Il répond : tant que les femmes eufanteront Le même Evangile lui faisait dire qu'il était venudétruire les. (jeuvres de la femme, à savoir la génération et la mort. «Mon règne arrivera, aurait-il dit encore à Salomé, quand vous foulerez aux pieds le vêtement de la pudeur, quand deux seront un, quand ce qui est extérieur sera semblable à ce qui est intérieur, et que le mâle uni à la femelle ne sera ni mâle ni femelle. » C'était comme la vision d'un hermaphroditisme final, correspondant à l'hermaphroditisme initial du mythe platonicien. Dans les Actes non moins apocryphes de Thomas, l'apôtre arrivait en Inde à la cour d'un roi, au moment où l'on se préparait à célébrer les noces de sa fille. Le saint homme persuada si bien aux fiancés que le mariage est une souillure qu'ils passèrent la nuit assis à côté l'un de l'autre et, le lendemain, étonnèrent leurs parents par le triomphant aveu de leur continence. Le christianisme occidental ne resta pas étranger à ces tendances. « Le mariage, écrit hardiment Tert tullien, est une espèce de mal inférieiar, né de l'indulgence. » - Et plût au ciel, s'écriait saint Augustin lui-môme (il avait été longtemps séduit par le manichéisme), que tout le monde voulût s'abstenir du mariage ! La Cité de Dieu se remplirait bien plus vite et la fin du monde serait avancée d'autant ! » A cela vinrent se joindre de bonne heure des spéculations
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sur le péché originel. Des espritssérieux refusaient d'admettre que le récit de la Gmcse dût être inteq^rété littéralement : le fruit défendu, c'était l'union sexuelle, et la preuve, disait-on, c"est que, sitôt le péché commis, Adam et Eve avaient eu le sentiment de la pudeur. Saint Augustin a longuement traité ce sujet: tout en admettant l'interprétation littérale, il affirme que l'effet du péché, c'est-à dire de la première désobéissance, a été de soustraire à la volonté de l'homme les mouvements tumultueux de ses sens'. Platon, dans le Banquet, avait développé une autre doctrine : suivant le mythe qu'il rapporte, Thomme aurait été créé hermaphrodite, et la différence des sexes, que l'amour tend à rapprocher, serait un châtiment infligé par Jupiter à Torgueil humain. L'idée platonicienne pouvait trouver un appui dans un passage même de la Genèse : Dieu avait créé l'homme mâle et femelle, il avait créé la femme en prenant un coté (et non iine c^/^) d'Adam — ce qui mettait la Bible et Platon d'accord. Au moyen âge, cette doctrine paraît avoir pénétré en Occident par les écrits rabbiniques ; elle y donna naissance à des hérésies que ravivèrent les Platoniciens de la Renaissance et auxquelles se rattache, par des liens invisibles, celle d'Antoinette Bourignon.
En 1205, on condamna à Paris l'hérétique Amaury de Chartres, suivant lequel, à la fin du monde, les deux sexes seraient réunis dans une même personne ; il ajoutait que si l'homme était demeuré dans l'état où Dieu l'avait produit, il n'y aurait eu nulle distinction de sexes. Au xvi® siècle, Paracelse avait proposé une théorie bizarre, très difficile à énoncer décemment, qui voyait aussi, dans la distinction des sexes, un effet du péché originel ^. Antoinette Bourignon, qui n'avait presque rien lu en dehors de l'Evangile, ne peut avoir subi l'influence ni de Platon, ni d'Amaury, ni de Paracelse : c'est la méditation qui l'a conduite à une doctrine voisine des leurs,
1. Saint Augustin, t.a Cilé de Dieu, livre XIII, chap. XIII (p. 410 de l'cdition Kisard.)
2. D'autres passages des écrits de Paracelse ont autorisé Schopenliauer à le compter parmi les prédécesseurs de sa Métaphysique de f Amour {^H'elt ah IVille, t. Il, p. 631i.
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doctrine dont Bayle et Voltaire se sont moqués, que l'auteur d'une litude anonyme sur Antoinette a passée sous silence, mais qu'il est possible de résumer sans faire injure à la chaste fille qui l'a conçue.
Antoinette croit que le règne du Christ est proche, que ce règne sera terrestre, mais succédera à la destruction du mal sur la terre. La nouvelle humanité sera le rétablissement de l'homme dans un état d'innocence d'où le péché originel l'a fait déchoir. « La résurrection des morts est le retour des corps au premier état où Dieu les avait créés. » Cet état d'innocence n'est pas celui de l'asexualité, mais une sorte d'hermaphroditisme. « Les hommes, dit-elle, croient avoir été créés de Dieu comme ils se trouvent à présent, quoique cela ne soit véritable, parce que le péché a défiguré en eux l'œuvre de Dieu. Au lieu d hommes qu'ils devaient être, ils sont devenus des monstres dans la nature, divises en deux sexes imparfaits, impuissants à produire leurs semblables seuls, comme se produisent les arbres et les plantes, qui, en ce point, ont plus de perfection que les hommes ou les femmes, incapables de produire seuls, mais par conjonction d'un autre et avec douleurs et misères. » Et ailleurs: « J'attends un temps auquel on ne se mariera plus et où l'on sera délivré de ce pesant joug, pour multiplier comme les anges d'une génération éternelle. Ce sera dans le Royaume de Jésus-Christ. Mais les ignorants ne le savent comprendre, tournant en raillerie ce qu'ils n'entendent point. C'est de ces moqueurs qu'il est dit qiiils seront moqués. »
Il est plus difficile d'expliquer, sans blesser les convenances, comment Antoinette vit en extase la beauté du premier monde et Adam tel qu'il était avant la chute : « 11 était fait comme seront rétablis nos corps dans la vie éternelle et que je ne sais si je dois dire. » Ce qui suit est trop hardi, mais peut être résumé brièvement. Antoinette se figurait Adam comme un ovipare, que rendait fécond non pas un désir brutal, mais " l'amour de son Dieu, le désir où il était qu'il y eût d'autres créatures que lui, pour louer, pour aimer et pour adorer cette grande Majesté ». Mais Adam a-t-il engendré avant le péché?