Dictionnaire de la Bible, t. I, p
et la sagesse de ses préceptes. Pour l'alimentation, il indique avec soin les animaux dont il sera permis de faire usage. Cette idée des maladies parasitaires et infectieuses qui a conquis une si grande place dans la pathologie moderne, paraît l'avoir vivement préoccupé ; on peut dire qu'elle domine toutes ses prescriptions hygiéniques. Il exclut du régime hébraïque les animaux qui sont particulièrement envahis par les parasites, et spécialement le porc. Le lièvre et le lapin seraient passibles du même reproche, d'après le D"" Leven ; ils sont interdits, etc. •
Ainsi, rationalistes et orthodoxes se trouvent d'accord pour faire de Moïse un précurseur de Pasteur ; mais, par là, ils épousent une des pires erreurs du XVIII" siècle, consistant à se figurer les législateurs religieux, qu'ils s'appellent Moïse, Zoroastre ou Pythagore, comme des espèces de fourbes bienfaisants, trompant le vulgaire — ce que Voltaire appelait « la canaille » — pour lui assurer la .santé et le bonheur. En un mot, ils attribuent à ces hommes du passé le plus lointain l'état d'esprit qu'ils constatent en eux-mêmes ; ils les retirent du milieu historique (jui les a produits pour les déguiser en encyclopédistes, en libres penseurs épris du bien public et ne dédaignant pas de faire appel à la superstition pour l'assurer. Cette manière de voir n'est pas seulement injurieuse pour ceux que l'on accuse ainsi d'imposture ; elle est un scandale pour le sens historique et conduit, sous couleur de vraisemblance, à ériger en système d'exégèse les plus invraisemblables anachronismes.
Les érudits anglais contemporains, comme Mac Lennan, Robertson Smith et Frazer, qui travaillèrent à bannir ces erreurs de la science, eurent, comme nous l'avons vu, des précurseurs parmi les Grecs, qui ont su chercher à des faits religieux les seules explications qui leur conviennent, à savoir des explications religieuses. En revanche, les théories des hygiénistes, quoique pressenties aussi pat les Grecs ', n'ont guère prévalu que depuis le XVllI® siècle; ainsi les rabbins du moyen âge
1. Voir, dans le passage cité de Plularque, le discours de Lamprias (Th. Reinach, op. latid., p. 140). Même opinion (que les Juifs s'abstiennent du porc parcequ'il donne la lèpre) dans Tacite, Hist., V, 4 (Th. Reinach, p. 305).
motivaient les interdictions alimentaires non par de prétendues considérations d'hygiène, mais par l'idée qu'en mangeant un animal impur, tourmenté de passions mauvaises, on risquait de s'assimiler son impureté ou ses passions'. Quelque absurde que soit cette explication -, elle a du moins l'avantage de rendre compte d'une superstition primitive en alléguant une idée de primitifs qui est encore, d'ailleurs, assez répandue. Ainsi un voyageur anglais a rapporté que chez une tribu sauvage du nord de l'Inde, les hommes mangent du tigre alors que leurs femmes s'en abstiennent, parce que, prétendentils, la chair de tigre leur donne du courage, alors qu'elle rendrait leurs femmes querelleuses. Le véritable motif est naturellement tout autre et, soit dit en passant, ne pouvait être allégué par
1. Quelques théologiens juifs Fig- *■ - Çlieval de bronze, découvert à ^'<'uvy- - ^ 6 J en-Sulliai. Musoo d Orléans (cf. p. 64).
ont cependant émis à ce sujet
des idées raisonnables. Ainsi
Saadia pense que le but de la Loi est de détourner les hommes du culte des animaux, « car l'homme n'adorera ni ce qu'il mange, ni ce qu'il rejette comme impur » l'cité par Katzenelson, J>ie rituellen Reinheitsgesctze, dans la Monahschr:ft fur GeschichU und Wissenschaft des Judentums, janv.-mai 1899).
2. Si l'on admettait, en effet, que le principe du tabou alimentaire est la crainte de s'assimiler un défaut (malpropreté, lubricité, timidité, etc.), il faudrait croire, en même temps, que les primitifs ont volontiers fait leur nourriture des animaux les plus forts et les plus courageux, pachydermes, félins, oiseaux de proie. Or, ce sont précisément ces animaux qui sont le plus généralement tabous. — J'ajoute cette note parce que, contrairement à mon attente, la théorie qu'elle écarte a trouvé un partisan au cours d'une discussion académique provoquée par la lecture du présent mémoire.
38 LES SURVIVAN'CES DU TOTÉMISME CIIICZ LES ANXIENS CELTES
ces sauvages, pas plus que la vraie raison de l'abstinence des Bretons n'aurait pu être donnée par eux à César; c'est, en effet, une loi générale que les hommes sont incapables d'expliquer les vieilles coutumes auxquelles ils obéissent, parce que les coutumes demeurent figées alors que les idées religieuses et sociales se transforment incessamment, là même où elles ne tendent pas à s'améliorer. A l'origine de la coutume constatée dans le nord de l'Inde, il y a ce qu'on appelle depuis Frazer un tabou sexuel. Une certaine classe d'hommes, qui avait pour totem le tigre, mangeait périodiquement et rituellement un animal de cette espèce, pour renouveler, par une sorte de communion primitive, sa force divine, sa provision de sainteté; avec le temps, ces fêtes religieuses se sont multipliées et les hommes du clan ont mangé du tigre toutes les fois qu'ils l'ont pu. Mais ces hommes étaient exogames, c'est-à-dire qu'ils épousaient des femmes appartenant à un autre clan, n'ayant pas le même totem, à qui la participation au festin rituel était interdite. Cette prohibition a survécu longtemps après que l'on en eut oublié la cause ; tout ce que savent encore ces sauvages, c'est que les hommes peuvent manger du tigre, que les femmes n'en doivent pas manger, et ils ont inventé une raison spécieuse pour justifier cette différence à leurs propres yeux. Pour en revenir aux Bretons de César, ce que nous connaissons aujourd'hui touchant le totémisme et les tabous alimentaires qui en dérivent nous permet d'affirmer que, chez certaines tribus tout au moins de la Bretagne, le lièvre, l'oie et la poule étaient des animaux sacrés, c'est-à-dite des totems'.
1. Je rappelle que l'existence du totémisme chez, les Iroquois a été reconnue des 1724 par le P. Lafitau, qui proposa le premier d'expliquer par ce phénomène un fait de mythologie grecque. Il émit l'idée que la Chimère, à la fois lion, chèvre et serpent, pouvait représenter une ligue de trois tribus totémiques, exactement comme le loup, l'ours et le pigeon représentent la ligue iroquoise. Dès 1570, Gar.;ilas«o délia Vega, sans connaître le mot, avait, signalé la chose chez les Péruviens ; ils croient, dit-il, descendre de sources, de rivières, de lacs, de la mer et surtout d'auimaux et ^'oiseaux de proie (Lang, Mytk and Ritwil, 2" éd., 1'. 7.Î, 77V Lang a aussi cité un témoignage du missionnaire jésuite Le Jeune, remontant à 1636. « Les sauvages se pirsuadent que non seulement les hommes et les autres animaux, mais aussi que toutes les autres choses sotit
On commet souvent, en parlant de totems, une erreur contre laquelle il ini[iorte de se mettre en garde, d'autant plus que Lubbock, Herbert Spencer et Frazer lui-même n'y ont pas toujours échappé. On s'imagine que l'animal totem est l'ancêtre mythique de ceux qui lui rendent un certain culte et l'on suppose que le clan totémique obéit au même sentimc-nt qui inspirait aux Eumolpides, par exemple, le cuite de leur ancêtre Eumolpos. Or, cette erreur a précisément pour cause la méconnaissance de la ^
loi énoncée plus haut, à ^.^1*1 savoir que l'explication '<^^~';^ d'une coutume, recueillie j^J
de la bouche des primi- ■
tifs, ne doit jamais être tenue pour exacte. Les premiers Européens qui ont constaté des faits de totémisme parmi les Indiens de l'Amérique du Nord, ont généralement reçu d"eux cette réponse :
« Nous avons pour totem l'ours, ou le buffle, ou le serpent, parce que nous sommes des ours, des buffles ou des serpents, parce que nous descendons d'un de ces animaux et que nous en avons conservé le souvenir. » Cette explication est purement anthropomorphique : le sauvage, no comprenant plus le lien mystique et traditionnel qui l'unit à l'animal, assi-
animées ... Ils tiennent les poissons raisonnables comme aussi les cerfs. > C'est l'aninisme, principe et stibsiritiuiii du totémisme, qui paraît n'avoii pas été moins universel que lui. « Totfinisiu being found su widely disiributed \Aiiilraliit. Aj'rica America, IheOceanic Iflands^ Indla, North Asià\is a pronf of the existence 0/ 'hnt Savage mental condition in Ivhich no Une is dra7on betwccn men and other things in the ruorld. This confusion is one of thc c/iaracteristics nf myths m ail races > (Lang, Op. laud., t. I, p. viu).
Fijj. 5. — Côi'f de bronze, clicou/ort âNeuvycn-Sullias. Mnséo d'Orléans (cf. p. 61)-
mile ce lion au sentiment naturel de respect ou d'affection qu'il éprouve pour son père et son grand-pèae. En cela, le sauvage est très excusable ; mais le civilisé l'est moins quand il admet, les yeux fermés, une explication de sauvage. Tout ce qu'on peut dire, parce qu'on en a de nombreuses preuves, c'est que les membres de clans totémiques croient d'ordinaire descendre du totem ; mais loin que cette opinion rende compte du totémisme originel, il est, a priori, impossible qu'elle en paisse donner la vraie raison. D'autre part, certains primitifs
l'ig. I). — Mulet de bronze découvert ii Uolar près de Nuits (cf. p. 64).
considèrent les animaux totem, ou, pour mieux dire, les animaux du clan totémlque, comme leurs frères et non comme leurs cousins; preuve que l'idée anthropomorphique de la filiation est loin d'être précise à leurs yeux. Enfin, il existe toute une série de traditions totémiques où l'animal totem n'est nullement un ancêtre, mais un bienfaiteur ou, au contraire, un protégé du clan. Un des personnages du dialogue de Plutarque dit que les Juifs vénèrent le porc parce qu'il leur a appris à cultiver la terre, en la fouillant avec son groin, et Tacite, traduisant quelque Grec d'Alexandrie, prétend que les mêmes Juifs vénèrent l'âne, parce que des ânes firent découvrir une source à Moïse. Une tribu indienne, qui a pour :otem l'écrevisse, rapporte que ses ancêtres ont apprivoisé
des écrevisses et- les ont graduellement transformées en hommes. Ainsi l'on ne peut même pas alléguer que l'idée de la filiation soit inséparable des coutumes totémiques et nous avoHS toute liberté d'en chercher une explication ailleurs. Sans vouloir donner ici les raisons qui me font repousser les
Fig. 7. — Le Taureau aux trois graes. Musée des Thermes (voir p. 01).
hypothèses émises, à ce sujet, par Lubbock, Herbert Spencer, Grant Allen, Lang et d'autres, je dirai que le totémisme ne me paraît pas autre chose qu'une hypertrophie de l'instinct social *. L'homme primitif, parce qu'il est social, Cwov zolitixôv,
1. M. Goblet d'Alviella {Revue de l'Vniv. de Ih-uxelles, 1898, p. 503) a cité fort à propos le passage suivant d'un ethoographe américain, M.Frank Cushing:
constitue des clans; parce qu'il est social, il cherche à établir des liens entre son clan et les clans d'hommes voisins; parce qu'il est social jusqu'à l'excès, jusqu'à l'aberration, il noue des pactes avec tel clan d'animaux ou même, plus rarement, avec tel clan
de végétaux, qui ne lui semblent pas séparés du sien par l'abîme que la science seule rous a révélé et que tend à combler d'autre part, la doctrine scientifique de l'évolution ^. Cette hypertrophie de l'instinct social a subsisté à travers les siècles, mais, comme tous les sentiments de l'homme, en se transtormant : elle est devenue la charité et l'amour. Nous aussi, ou du moins les plus sensibles d'entre nous, nous
< [Les Peaux Rouge? dits Zunis] admeUent que le soleil, la lune, les étoiles, le ciel, la terre et la mer, tous les phénomènes et tous les éléments rentrent dans un même système de vie connexe et consciente. Le point de départ est l'homme, ijui passe pour le plus bas des organismes, parce qu'il est le plus dépendant et le moins mystérieux. Eu conséquence, les animaux sont réputés plus puissants que l'homme, les éléments et les phénomènes plus puissants que les animaux.»
(l'tiiluntiONS vf Ihe Bureau of Elhnolo«y, Washington, 1883, t. II, p. 9).
1. R. Virchow a déjà vu cela en 1888 (Zeilschi i/i fur Elhnologit, t. XX, p. 164). «M. Frazer, dit-il, n'a pas remarqué qu'il y a, dans le totémisme, comme un sentiment obscur du darwinisme, lequel unit les différents êtres vivants par les liens d'une parenté ou même d'une descendance commune. De même que l'homme conslmit anthropomorphiquement ses relations avec Dieu ou avec les dieux, il en vint tout naturellement à construire zôomorphiquement ses relations avec le monde animal. Des qu'il personnifia ces relations, il eut des totems.»
Fig 8. — Basreliel dn Musée de Trêves (cf. 11. 6fi).
sommes d'accord avec certains Peaux-Rouges pour traiter les animaux de « frères mineurs » et l'on se souvient que saint François d'Assise appelait les hirondelles ses sœurs, sororcs meae hinindines . . . La poésie, écho ou survivance des sentiments primitifs de l'homme, a bien des fois exprimé l'ardeur delà sympathie humaine pour la fleur fauchée parla charrue, purpurejis flos succisus aratro, le pavot abattu par l'ouragan ou le chêne « en proie à la cognée ». Ce serait mal connaître
Fig. P. — Rcliei i\\ vase d'argent de Gundestrap. Musée de Coiienhague (cf. p, 66).
le fond permanent du genre homo que de voir seulement de la « littérature • là où il y a surtout de la très vieille religion. •L'antiquité classique nous offre un exemple remarquable à l'appui de ce que je viens de dire. On sait que la fève était tabou pour les Pythagoriciens et les Orphiques, que c'était un crime inexpiable d'en manger. Les anciens ne comprenaient pas cette interdiction et ont allégué, pour l'expliquer, des raisons extravagantes, d'autant plus extravagantes qu'elles étaient plus hygiéniques ou utilitaires. Ainsi l'un d'eux nous dit que les fèves servaient à voter et que Pythagore a voulu
éloigner ses adeptes des luttes politiques; un autre assure que la fève provoque des flatuosités et qu'elle doit être, pour cela, bannie du menu des sages, dont elle pourrait gêner les méditations. Les modernes n'ont pas dédaigné des hypothèses du même ordre. Un de nos savants contemporains, et non des moindres, a ajouté les lignes que voici à raiticle Fa/m du Dictionnaire des Antiquités, qui avait été préparé par feu Lenormant : « Il y a sans doute, au fond de toutes ces légendes, une simple prescription hygiénique, comme l'abstinence de la chair du porc chez les Hébreux, prescrijjtion sur laquelle la superstition antique avait brodé des thèmes très variés '. » Cette erreur est instructive, parce qu'elle est le type de beaucoup d'autres, caractérisées non seulement par l'anachronisme dont il a déjà été question, mais par 1'dots[-ov îtfv6:êpov qui consiste à voir dans la superstition une corruption de la science, alors. que la science est la descendante lointaine, on pourrait dire la fille posthume de la superstition, si la superstition pouvait mourir. Le bon Larcher, dans son commentaire d'Hérodote, a naïvement exlufi'arcl^orrngricf^p'&tprimé Cette idée bizarre de l'antériorité de la science, qui a dominé au xviiie siècle et dont nous avons montré l'influence jusque chez Renan. Il s'agit des Egyptiens, qui ne mangeaient pas de vache (Hérod., 11,4 1 ), parce que, suivant saint Jérôme, ils voulaient que l'espèce se conservât. « Ce règlement, observe Larcher, qui, dans son principe, était très sage, dégénéra peu à peu en superstition ... .
1. Dans son récent ouvrage, Ântike Crmmrn (t. III, p. 263), M. Fuitwaenfjler, venant à parler du Pytbagorisme, qu'il croit d'origine indoue (!), estime quÉ la défense de manger des fèves a pour cause « la ciainte de troubler les sacrifices par des flatuosités. » De pareilles aberrations attestent la nécessité d'introduire la paléontologie sociale dans le cycle des études philologiques.
Ce qui s'était pratiqué, dans le commencement pour un moti) d'utilité, le fut depuis par superstition. » Est-il nécessaire de montrer encore que toutes les" explications de cette espèce vont droit au rebours de l'histoire et du bon sens *?
Un des biographes de Pythagore rapporte que, lors du soulèvement de Crotone, comme le législateur fuyait devant les insurgés en armes, il rencontra un champ de fèves et que, n'osant s'y aventurer, de peur d'écraser ces plantes saintes, il fit un détourqui permit aux sicaires de le rejoindre ^. Cette anecdote est fort intéressante. Elle nous montre d'abord qu'on cultivait des fèves en pays pythagoricien, tout comme on élevait des lièvres et des oies en Bretagne, bien qu'on n'en mangeât point ^ ; c'est donc que cette plante n'était pas considérée comme impure ni comme malsaine, mais comme sacrée. Or,
, , . , i^'ig. 11. — Diane celtique
C est précisément parce que Uronze du Musée de Saint-Oermain (cf p. G7)
des plantes, parce que des
animaux ont été regardés à certaines époques comme sacrés, que l'homme primitif a réfréné ses appétits gloutons, qu'il a cultivé les unes et laissé croître et multiplier les autres : le culte a précédé la culture, il l'a motivée, et c'est par une singulière inversion des vraisemblances qu'on fait dériver les
1". Sunmer Maine {Ancient f.aw, p. 15) n'est pas moins loin de la vérité quand il déclare que les usages d's sociétés primitives sont fondés sur leur utilité physique et morale. « Mais, continue-t-il, la grande masse du peuple, en acceptant ces usages, n'en comprend pas la portée et leur attribue des motifs surnaturels. Alors commence le processus que l'on petit caractériser ainsi: des usages raisonnables donnent lieu à des usages déraisonnables . . . Des mesures laisonnables, imaginées par le goût de la propreté, donnent lieu, avec le temps, à des cérémonies compliquées de lustrations solennelles.» Impossible de déraisonner plus lourdement.
2. Diogène Laerce, VIII, 89 ," cf. Chaigriet, Pythagore, t. I, p. 90.
.S. Il en était de même de la mauve, que Pythagore prescrivait de cubiver et défendait de manger (Orelli, Ofuscula Graecontm velerum, t. I, p. 66, u. 40).
religions agraires ou zôomorphiques de l'introduction des céréales ou do celle des animaux domestiques. M. Frazer, en quelques lignes pleines de pensée, a, de nos jours, indiqué cette solution, la seule acceptable, du problème que soulèvent l'oiigine des plantes cultivées et la domestication des animaux'. Ici encore, l'antériorité chronologique de la religion sur la science est évidente, comme elle devait l'être a priori. En second lieu, nous voyons par le récit de la mort de Pythagore que la défense de manger des fèves n'était que secon-
Fii^. 12 — La puriiicatiou d'Orosto. Vase du Louvre ^cf. p. 70).
daire : le tabou primitif interdisait de les tuer. Elles étaient donc considérées non seulement comme vivantes, mais comme animées de la même vie que les hommes, comme affiliées ou apparentées aux tribus primitives chez qui le meurtre d'un parent, d'un membre du clan était seul considéré comme un crime. C'est parmi elles que prit naissance l'interdiction alimentaire dont l'orphisme et le pythagorisme se sont fait l'écho. Le tabou de la fève se retrouve en Egypte, où les anciens ont supposé à tort que Pythagore avait appris à le connaître *. Mais d'autres indices nous persuadent qu'il a été très général en Italie, dès une époque bien antérieure au pythagorisme. A Rome, le flami-n dialis ne devait ni manger, ni
1. Frazer, Le totémisme, trad. fianç., p. 135. Cf. F.-B. Jevons, Introduction to the hisiory of religion, p. 113 et suiv., qui a développé la théorie de M. Frazer.
2. Cf. l'art. Faba du Dict. dis An ii/uités, par F. Lenormant.
même nommer une fève ' ; ce sont là, chez les primitifs, les tabous les plus fréquents du culte totémique. Un autre caractère consiste en ce que le clan totémique prend le nom de son totem et le communique à ses membres: l'Indien Serpent appartient au clan du Serpent, qui a le serpent pour totem. Or, parmi les vieux clans romains, qui sont les getites de l'histoire, il y a des Fabii (clan de la fève). On constate aussi des clans totémiques parmi les 7év(j d'Athènes, témoin les <î>r;Yociû5 (clan du chêne), desquels je crois qu'il faut rapprocher les Drtiidae celtiques. Mais tenons-nous en aux Fabii ^ et remarquons encore que, dans les clans totémiques, prévaut souvent l'idée que les morts du clan humain entrent dans les corps du clan animal ou renaissent sous cette forme *. On comprend dès lors le vers orphique, qui assimile l'acte de manger (c'est-à-dire de tuer) une fève à celui de manger la tête d'un de ses parents*; on comprend aussi le vieux rituel des Lemuralia, au cours duquel le père de famille romain, jetant des fèves noires derrière lui en pâture aux Ombres, croyait ainsi se racheter et racheter les siens :
Ni', inquit, ridhno nuque meosi/ue fabis '.
l..GeU.. X, 15, 12; PUne, //is(. nat., XVIII, 119; cf. Frazer, GoUUn Bough, t. I, p. 118.
2. Pour bon nombre de coi;n<imina romains, tels que Lintulus (lentille), Citepio (oignon), Anser (oie), Galîus (coq), etc , il y aurait lieu de se demander si ce sont bien, h l'origine, des cognoinina^ et s'il ne faut pas y voir plutôt des subdivisions àegenies primitives — auquel cas le témoignage de ces noms appuierait l'hypothèse qu'on a fondée sur celui des Fabii.
3. M. Tylor a pensé que cette idée de la métempsycose ou de la transmigration, si répandue chez les primitifs, était à l'origine du totémisme; je crois, pour ma part, qu'elle n'en est qu'une conséquence, car l'idée que les morts d'un clan deviennent les membres d'un clan animal ou végétal présuppose elle d'une certaine fraternité entre le clan humain et l'espèce dont il s'agit. Diogène Laërce dit très bien que l'interdiction de toute nourriture animale chez les Pythagoriciens est fondée ?nr l'opinion qu'ils soutiennent de l'identité de nature entre l'homme et les bêtes, -/.M-^'a-j Siy.oi^ov Tjpv tyyr.tn'f ij"-)/,!^;. Même dans la littérature gre, que classique, il y a des traces d'une vieille croyance à l'intimité entre les hommes et les bêtes {Iliadt, XIX, 40,), idée que la fable animale a perpétuée dans Ja littérature.
4. 'laov TOI xuâjiou? te <^a.•\^\•^ xEçaXâ; ts Toxrjiuv. — AsiXo: jtctvSEt/.o;, y.j'ijxuiv waa X^-P"? i'/j-zht. Cf. Abel, Orù/iica, p. 259.