‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 28 sur 232 · Revue Celtique, t. VIII, p. 181 ; t. X, p · texte numérisé non relu

Revue Celtique, t. VIII, p. 181 ; t. X, p

{Brannogeniuin en Grande-Bretagne), *Vidu-genos {Gtiid-iige), * Vermo-getios {GuerH-ge?i). Je n'insiste pas sur ces faits linguistiques, n'ayant rien à ajouter à ceux que M. d'Arbois a réunis; mais j'observe qu'un nom propre, attestant une filiation animale ou végétale, peut toujours être considéré sinon comme une preuve, du moins comme un indice de totémisme. Ce principe a été appliqué par Robertson vSmith et d'autres à la démonstration du totémisme primitif des Hébreux, seule explication rationnelle des interdictions alimentaires qui pèsent encore sur leurs descendants '.

Nous allons montrer que le témoignage de l'archéologie confirme et complète celui de l'onomastique.

A en croire les chroniqueurs du moyen âge, le duc de Zaehringen, Berthold V, vicaire de l'Empereur, aurtiit, en 1191 après J.-C, fait creuser un fossé pour protéger le village établi auprès de son château dëNydeck; la ville ainsi délimitée aurait reçu le nom de Berne, du nom signifiant ours en allemand [Baer) et en souvenir d'un plantigrade gigantesque que le duc Berthold avait tué près de là. Cette histoire a été répétée par tous les historiens de Berne et l'on explique ainsi pourquoi la ville entretient, depuis des siècles, des ours qui inspirent aux Bernois un vague sentiment de respect et d'affection.

Or, l'histoire de Berthold V n'est pas moins légendaire et ^/'/V)/(9^/(7//<' que celle des oies du Capitole ; il s'agit d'un culte totémique, antérieur de plusieurs dizaines de siècles à Ber-

1. Indiquée en 1870 par Mac Lennan [Fortnight/hy Review, 1870, I, p. 207), la théorie da totémisme bébraïque » été développée par Robertson Smith (yournal of Fhilology^ 1880, p. 75). acceptée par Stade {Gesch. Israels, t. 1, p. 408) et soumise à une critique approfondie par Joseph Jacobs {^Studies in bihlical archaeology, Londres, 1804, p. 64-103). Cf., en dernier lieu, L. Lévy, Revue des Etudes juives, 1902, I, p. 13 et suiv. — Sur la tyrannie des lois alimentaires, qui pèsent d'un poids si lourd sur les Juifs pauvres et pieu.t dans leur latte pour l'existence, voir le courageux ouvrage du rabbin Wiener, Die jiidischen Sfeisegesetze (Breslau, 189,5) et l'article trop peu remarqué que lui a consacré M. Claude Montefiore {jfewish Quarterly Review, IbUG, p. 392-413).

lliold ; un hasard lieureux veut que nous puissions aujourd'hui en fournir la preuve.

Au mois de mai 1832, on découvrit à Mûri, village situé dans les environs immédiats de Berne, un lot de statuettes romaines en bronze qui sont conservées aujourd'hui au musée bernois. Parmi cets statuettes, il y avait une figure d'ourse, qui fut prise d'abord pour celle d'un gros dogue ou d'un hippopotame (1), une déesse assise tenant une patère et des fruits, ane tige surmontée d'un panier avec des fruits, un arbre tortueux, enfin un piédestal avec l'inscription de.\E ARTIOXI LICINIA SABiNiLLA. On ne tarda pas à reconnaître que la déesse, le panier et l'arbre avaient leur place marquée sur le piédestal, mais on ne songea pas à y placer l'ourse, bien que Studer en 1 840 et Bachofen en 1863 eussent exprimé l'opinion que cet animal appartenait au groupe. Enfin, en 1899, M. le pasteur Paul Vionnet établit, sans contestation possible, que les pattt's de l'ourse avaient laissé leur trace sur le piédestal, entre l'arbre et la déesse ; le groupe put alors être reconstitué dans son intégrité, tel que le'reproduit notre gravure (p. 31, fig. 1) '.

Alors même que le nom de la déesse ne serait pas donné par l'inscription et qu'on y verrait simplement, 'comme l'ont fait les premiers commentateur.-;, une Pomone, les conclusions qui se dégageraient de cet ensemble seraient assez claires. L'ours n'est pas et n'a jamais été un animal domestique ; s'il est représenté ici s'approchant d'une déesse pour manger les fruits qu'elle tient dans la main, c'est qu'il est conçu comme un animal apprivoisé. Mais cet animal est nourri par une déesse; il participe donc à son caractère de sainteté. Ce caractère a subsisté à travers les siècles ; les ours, objets d'un culte ])opulaire, ont donné leur nom à Berne et sont encore entretenus aux frais des habitants de cette ville, comme l'étaient, dans certains nomes de l'P'gypte, les crocodiles, les chacals et les chats'.

1. Dans le Répertoire de la statuaire, t. Il, p. 258, 1 et p. 729, 3, j'ai reproduit séparément l'ourse et le reste du groupe; le rapprochement de ces morcea x n'avait pas encore été tenté.

2. Chez les primitifs, l'animal totem est souvent gardé et nourri par ses

Le nom de la déesse, Artio, a été rapproché, dès l'époque de la découverte, du nom indo-européen de l'ours, en grec 5px:oç, en celtique artos, féminin arta. Le suffixe -w{n), qui est fréquent dans les noms de lieux celtiques comme dans les noms de personnes, exprime une relation assez vague, à

Fig. 15 — Dieu tricépbale tenant an perpent cornu. Bas-relief découvert à Paiis. Mubée Carnavalet (cf. p. 73).

fidèles. Un clan de Samoa nourrissait des anguilles, un autre des éorevisses. Chez les Kalangs de Java, dont le totem est le chien rouge, chaque famille possède un chien rouge, que personne n'a le droit de battre ni de maltraiter. Dans quelques villages Moquis, on lient en cage et on nourrit des aigles (comme à Genève). Des Ainos du Japon et les Gilgaks, peuple de l'Amour inférieur, tiennent en captivité des ours ; les femmes Ainos vont jusqu'à allaiter des oursons ! (Frazer, Lt tolùmisme, trad. fr., p. 21 et suiv,, où l'on trouvera les références).

la façon du suffixe ios; Ariio est à Artos comme Hippios, surnom de Poséidon, est à Hippos et signifie: « la déesse ursine». Cela est tellement évident qu'on hésiterait à y insister si une antre explication ne tendait à prévaloir, sans doute à cause de la répugnance qu'éprouvent certains philologues à reconnaître les faits totémiques dans le domaine européen. M. Rhys a proposé de faire dériver le nom d'Artio du celtique «r, signifiant « terre arable ou labourée ' », et M. Ihm a écrit, à l'article Artio, dans la dernière édition de la Realencyclopaedie de Pauly : « L'étymologie du nom est peut-être l'irlandais art (pierre, terre), de sorte que nous aurions affaire à une divinité de l'abondance ». Ces hypothèses auraient sans doute été épargnées à la science si la reconstitution du groupe avait eu lieu assez tôt pour être connue de MM. Rhys et Max Ihm.

Artio est une déesse ni- sine, comme Apollon, par exemple, est un dieu lupin, Aûxio;. Quand le totémisme primitif fut oublié, ces épithètes restèrent attachées aux noms des divinités et provoquèrent diverses explications. Tantôt le dieu ou la déesse est l'ennemi d'un animal, protège le pays ou la cité contre ses atteintes; tantôt il en fait son compagnon ou sa monture; tantôt il exige qu'on le lui offre en sacrifice dans des circonstances solennelles ou à des fêtes périodiques. Ainsi Hécate est dite xovosx af-r,?, « se complaisant aux sacrifices de chiens », et nous savons, en effet, que jusqu'à la fin de l'antiquité on sacrifia des chiens à Hécate. Mais Porphyre nous apprend que, dans le culte d'Hécate, on invoquait la déesse en l'appelant « chienne » ^, et Nonnos l'appelle 'X,ùooy.6).aê c'est-àdire «aimant les chiens»^. Hécate, déesse infernale, déesse à trois faces, toujours accompagnée de chiens, ressemble singulièrement à Cerbère, le chien infernal à triple tête. Evidemment, c'est l'invocation rituelle qui a conservé le plus ancien souvenir de la nature primitive d'Hécate, antérieure à la pé-

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