‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 5 sur 232 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

céréales ; et comme il est certain, d'autre part, grâce aux observations répétées des voyageurs, que tabous et totems subsistent presque exclusivement dans les pays où les animaux domestiques et les plantes cultivées font défaut, il en résulte, comme l'a vu M. Jevons, que là où le totémisme n'a pas laissé de traces évidentes dans les idées ou les rites, il s'affirme d'autant mieux par la civilisation même qui les a si profondément modifiés.

C'est à Robertson Smith que revient l'honneur d'avoir mis en lumière les conséquences religieuses du totémisme, qui font encore sentir leur influence au sein de nos sociétés policées. L'animal ou le végétal totem, considéré comme un réservoir de sainteté et de force, était généralement épargné ; exceptionnellement, et pour se sanctifier, les hommes du clan le tuaient et le mangeaient en cérémonie. Peu à peu, en se multipliant, ces festins religieux devinrent des ripailles ; puis, avec les progrès du rationalisme, on oublia la sainteté des animaux et des plantes pour ne songer qu'à leur utilité. Mais la tradition des festins religieux, célébrés dans des circonstances exceptionnelles, ne disparut point, non plus que l'idée si simple et si séduisante de la manducation du principe divin. La théophagie et la communion sont des survivances de ces croyances de sauvages, qui semblent de plus en plus avoir trouvé des adeptes dans l'ancien monde, à mesure que s'accroît notre connaissance des religions antiques en ce qu'elles ont de vraiment populaire et de primitif. L'humanité n'est jamais séduite par des idées nouvelles, mais par des formes plus évoluées de vieilles idées qui se transmettent dans son sein.

On trouvera, dans ce volume et dans les suivants, bien des applications et des confirmations de ces principes, quelques-unes nouvelles, d'autres entrevues ou exposées déjà par divers savants. Si je les avais formulés le premier, je serais un des plus grands esprits de mon temps et la modestie seule m'empêcherait de le dire tout haut. En réalité, je ne sais pas au juste qui les a découverts, bien que les noms de Mac Lennan, de ïylor, de Lang, de Smith, de Frazer, de Jevons se présentent à ma mémoire ; mais je suis bien sûr que ce n'est pas moi. Mon rôle s'est borné à les comprendre et à les faire comprendre de mon mieux, d'abord à mon cours de l'École du Louvre, puis à l'Académie des Inscriptions et dans de nombreuses Revues tant populaires que savantes. Tout cela était si peu connu chez nous, lors de mes premières publications à ce sujet, qu'il me fallut, à la de-

VI lNTROJ)UCTION

mande de M. Charles Riohet, expliquer ce que signifiait le mot totémisme avant de consacrer à ce groupe de phénomènes, dans la Revue scientifique, le mémoire qu'on lira plus loin. A l'Académie des Inscriptions, en 1900, MM. Maspero et llamy furent les seuls à ne point croire que j'avais perdu la tête lorsque j'y lus quelques essais sur les tabous bibliques et sur le totémisme des Celtes. Les savants allemands que je voyais à la même époque, Mommsen entre autres, n'avaient jamais entendu parler d'un totem. La question des tabous et des totevis de la Bible, principe de ces intei dictions alimentaires où l'ignorance voit des jiréceptes hygiéniques, me mit en conflit avec les théologiens juifs et me fit même traiter par l'un d'eux â!anlisèmite, épithète dont m'avait déjà gratifié mon éminent ami Victor Bérard pour avoir contesté, dans le Mirage Oriental, la haute antiquité et l'ubiquité du commerce phénicien. A cette heure, les ignorants parlent moins haut. Grâce à la diffusion des ouvrages anglais dont je me suis inspiré, grâce aux travaux de feu Marillier et des rédacteurs de l'Année sociologique, grâce peut-être aussi à ma propagande de néophyte, poursuivie jusque dans les universités populaires, les plus récalcitrants d'autrefois veillent bien reconnaître que le système d'exégèse anthropologique est « à la mode » et qu' « il y a du vrai >- dans les totems et les tabous. En Angleterre, où les relations de la Métropole avec les colonies lointaines avaient depuis longtemps familiarisé le public avec ces idées, il ne manque pas aujourd'hui de gens pour se plaindre qu'on ait déjà abusé des totems autant que des mythes solaires'; signe caractéristique d'une réaction, certains écrivains tout récents sur la mythologie grecque évitent de prononcer le mot de totem qui, par un singulier retour des choses, devient tabou. Cette réaction n'est pas plus scientifique que l'abus auquel elle prétend répondre. Il me semble que le terrain gagné, et bien gagné, ne doit ni être élargi par des usurpations téméraires, ni abandonné. Le système des tabous et des totems n'est pas une clef bonne à ouvrir toutes les serrures ; il y a, dans l'ensemble si complexe des phénomènes religieux, des mythes et des cultes, bien des choses qui doivent s'expliquer autrement et, dans le domaine mythologique en particulier, je pense que les systèmes antérieurs, notamment celui de l'exégèse iconologique, peuvent revendiquer leur droit à l'existence par d'irrécusables arguments,

1. A. Lang, Man, 1901. p. 12. Mais le même savant a eu raison d'écrire {ibid., 1902, p. 86) : « Without toteinisni, one can harjly see hoiv e<irly hiivtan Society was ever organized al ail, »

Page 1