INTRODUCTION VU
dont j'ai moi-même foixrni quelques spécimens. Mais partout où les éléments du mythe ou du rite comportent un animal ou un végétal sacré, un dieu ou un héros déchiré ou sacrifié, une mascarade de fidèles, une prohibition alimentaire, le devoir de l'exégète informé est de chercher le mot de l'énig-me dans l'arsenal des tabous et des totems. Agir autrement, après les résultats acquis, c'est tourner le dos à l'évidence, je dirais presque à la probité scientifique.
Les anciens systèmes d'exég'èse, depuis ceux d'Evhémère et des Stoïciens jusqu'à ceux de Creuzer et de Max Millier, offraient ce caractère commun de considérer les mythes et les religions comme les produits d'une faculté spéciale de l'homme, mise en mouvement par quelque impression du dehors, par quelque souvenir historique, par quelque idée abstraite, ou même égarée par une équivoque du langage. La grande supériorité de la nouvelle exégèse, c'est qu'elle met en évidence les liens étroits qui rattachent l'évolution des cultes et des mythes à l'ensemble des facultés humaines, aux progrès de la civilisation morale et matérielle. La vie primitive de l'humanité, dans la mesure où elle n'est pas exclusivement animale, est religieuse ; la religion est comme le bloc d'où sortent tour à tour, par des spécialisations successives, l'art, l'agriculture, le droit, la morale, la politique et même le rationalisme, qui doit, tôt ou tard, éliminer les religions. Car, à l'origine, le rationalisme consiste à deviser des moyens rituels pour échapper à des contraintes passivement subies, pour accroître la liberté de l'homme de ce qu'on enlève à la rigueur des tabous. L'instrument de cette émancipation fut le sacerdoce, qui servit la cause de la liberté iivant d'en devenir l'oppresseur et qui, en fixant le rituel, pendant que se poursuivait l'évolution des croyances, eut encore le mérite de rendre plus sensible et, avec le temps, plus intolérable l'antagonisme entre ces deux éléments de la religion.
Les lecteurs attentifs, si ce livre en trouve, remarqueront qu'il n'est pas exempt de répétitions. Cela était inévitable, chaque mémoire ou chapitre formant un ensemble qui doit se suffire. La résignation au rabâchage, que Villemain prêchait comme une vertu aux professeurs de son temps, n'est pas moins nécessaire aux écrivains qui se préoccupent de servir le public et cherchent à faire pénétrer, dans les cercles où l'érudition n'entre pas, les résultats d'une science dont on peut dire, comme autrefois de la philosophie, qu'elle n'est pas seulement libérale, mais libératrice.
Paris, 1,") novembre 1904. S. R.
Quelques observations sur le Tabou \
Comme le mot polynésien tabou est sans doute destiné à prendre, dans le langfage philosophique et anthropologique du XX® siècle, la place que réclame l'expression d'un concept aussi répandu, il n'est pas inutile d'en préciser la signification, afin d'éviter à la fois qu'on en abuse et qu'on manque à l'employer là où il convient.
Un tabou est une interdiction ; un objet tabou ou taboue est un objet interdit. L'interdiction peut porter sur le contact corporel ou sur le contact visuel ; elle peut aussi soustraire l'objet taboti à ce genre particulier de violation qui consiste à le nommer. Ainsi, dans le Lévitique (XXIV, 16), il est dit que le fils d'une Israélite et d'un Egyptien, s'étant pris de querelle avec un Israélite, «proféra, en blasphémant, le Nom Sacré » ^ et fut lapidé par ordre de l'Eternel. Les Juifs ont conclu de là que le nom de Jéhovah ne devait être ni prononcé, ni même écrit, si bien qu'on ignore aujourd'hui même comment le groupe de quatre lettres miT' doit être vocalisé. La vocalisation ordinaire, nln^ == Jehovah, est conventionnelle, les points-voyelles étant ceux de ''J'IS = Adouaî^ signifiant « Seigneur », qu'on substitue, en lisant, au groupe de quatre lettres (le tétragraviinatou des Grecs). Bien entendu, ce tabou du nom divin est plus ancien que le verset du Lévilique ; on trouve des interdictions analogues en Grèce, àRome et chez un grand nombre de peuples, où on les explique gér.éralement par l'idée que la connaissance d'un nom permet-