‹ Cultes, mythes et religionsChapitre 71 sur 232 · Traduction Gros, p · texte numérisé non relu

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Dans un poème postérieur de cinquante ans aux Mctamorpltoses, la Pharsale de Lucain, nous trouvons une tirade curieuse contre les mœurs de ces contrées dont parlait Myrrha, où l'inceste n'était pas regardé comme un crime. Après la bataille de Pharsale, Pompée délibère s'il ne doit pas se rendre chez les Parthes ; le sénateur Lentulus l'en détourne par diverses raisons et ajoute celle-ci : « Que deviendra Cornélie? Ce n'est pas la mort qui l'attend chez les Parthes. Ignorez-vous comment ces peuples dissolus traitent les jjlaisirs de l'amour? Leur usage est l'instinct des bêtes. Un même lit reçoit des épouses sans nombre ; les lois, les mœurs de l'hyménée y sont souillées par ce mélange impur . . . Les sœurs, les mères, noms sacrés, partagent la couche des rois. La fable d'CKdipe, quelque involotaire que fût son crime, le rendit horrible aux nations ; combien de fois, avec pleine lumière, un pareil commerce a donné des héritiers aux Arsacides ? Que ne se permet pas un roi, qui se croit permis de donner des enfants à sa mère'?» Ce qui était vrai des Arsacides- l'était aussi des Lagides d'Itgypte ; ainsi Ptolémée VI Philométor épousa sa sœur Cléopâtre, Ptolémée VIII épousa successivement ses deux sœurs Cléopâtre et Séléné, etc.''. Les Grecs et les Romains avaient horreur de ces incestes, mais ils ne savaient pas au juste pourquoi et n'ont jamais allégué des considérations d'hygiène pour légitimer leur aversion.

D'ailleurs, on est toujours sûr de s'égarer lorsque l'on tente d'expliquer par des raisons de ce genre des usages ou des prohibitions remontant à une très haute antiquité. Est-il besoin de rappeler que la circoncision et la défense de manger de la viande de porc, pour ne citer que ces deux exemples, étaient tout autre chose, à l'origine, que des prescriptions hygiéniques ? Mais il arrive presque toujours, lorsque la significationdes anciennes pratiques a été oubliée, que l'on

1. Pharsali, VIII, 396-410 (traduction Marmontel et Durand, p. 293-294).

2. Et aussi des anciens Perses ; cf. Quinte-Curce, VIII, 9 et 10. Sur le caractère religieux de l'inceste en Perse, voir J. Darmcsteter, Le Zttui-Avesia, t. I, p. 130.

3. Les Égyptiens de l'ancien temps épousaient souvent leurs sœurs (Diodore, I, 27).

IttO LA PROHIBITION DE L'INCESTE

invente, pour les justifier, un argument tiré de l'utilité publique ou de l'hygiène. Si une tradition ininterrompue ne nous rappelait pas la signification mystique du baptême, il se serait déjà trouvé des gens pour y reconnaître un bain de propreté. En général, la propreté et l'hygiène sont le dernier souci des peuples primitifs ; et l'on peut dire qu'à cet égard bien des peuples civilisés sont encore, à l'heure qvi'il est, très primitifs. Point n'est besoin d'emprunter aux voyageurs des descriptions de l'effroyable saleté des sauvages ; il suffit de voyager dans le midi de l'Europe pour en rencontrer à chaque pas l'équivalent. En ce qui concerne les lois restrictives des relations sexuelles, il est évident que si l'observation des fâcheux eft'ets de l'inceste lei;r avait donné naissance, nous trouverions partout des prescriptions non moins sévères contre les unions entre individus d'âges très différents ou d'individus souffrant de certaines maladies; or, même dans les civilisations les plus avancées, il n'y a rien de pareil. Enfin, il faut rappeler que, chez tous les primitifs, la maladie passe pour être l'effet d'une possession, d'un sortilège, non pour la sanction d'une méconnaissance de l'hygiène individuelle ou collective. A cet égard, aussi, bien des civilisés pensent et agissent encore comme des primitifs. Donc, l'explication ordinaire de l'horreur qu'inspire l'inceste est inadmissible: il faut chercher autre chose.

Disons tout de suite que l'explication couiplclf reste à trouver. M. Durkheim a fait avancer la question; il ne l'a pas résolue. Mais avant de critiquer son,système, donnonsen d'abord une analyse aussi exacte et aussi brève que possible.

La proliibition de l'inceste n'est qu'un cas particulier de la loi d'exogamie, qui interdit aux membres d'un même clan de s'unir sexuellement entre eux. Un clan, c'est un groupe d'individus qui se réclament du même ancêtre, c'està-dire qui ont le même totem (animal ou plante). « Chez les tribus indiennes de l'Amérique du Nord, dit M. Frazer, il y a des totems comme le loup, la tortue, l'ours, le lièvre, qui sont d'un emploi très général. Or, quelle que soit la tribu, entre

deux individus de même totem, toute relation sexuelle est interdite. » L'institution du clan ayant été quasi universelle, on peut supposer que l'exogamie a aiissi été'générale et que toutes les sociétés ont passé successivement par cette phase. Or, l'inceste sig-nifie seulement l'union sexuelle d'individus parents à un degré prohibé ; l'horreur de l'inceste est donc identique au principe de l'exogamie ; l'explication qui conviendra à l'une sera vraie pour l'autre.

On a proposé deux théories principales pour rendre compte de l'exogamie : 1" Lubbock, Spencer et Mac Lennan admettent que les hommes de différentes tribus aiTraient d'abord ("comme dans l'histoire des Romains et des Sabines) pris de force leurs femmes dans d'autres tribus ; peu à peu, cette habitude se serait consolidée en règle et la razzia serait devenue une sorte de contrat. Une considération suffit à montrer l'inanité de cette thèse : c'est que l'exogamie n'est pas l'interdiction du mariage entre membres d'une même tribu, mais entre membres d'un même clan; 2" Morgan prétend que l'exogamie a pour cause les mauvais résultats souvent imputés aux mariages consanguins. A quoi M Durkheim répond, comme rous l'avons fait dès le début de cet article, que les législateurs, (7W(7;// le xix» slcc-lc, ne se sont pas préoccupés de considérations utilitaires et physiologiques^. D'ailleurs, l'interdiction de l'endogamie est d'autant plus rigoureuse que l'état de civilisation des tribus est plus primitif; cela seul suffirait à prouver qu'il ne peut s'agir d'une loi d'hygiène. C'est seulement ■Z'i/s la fin du XYII» J/Vr/^ qu'apparaît, dans la littérature, l'idée que les unions consanguines affaiblissent la race; les rédacteurs de notre Code civil eux-mêmes ne s'y sont pas arrêtés-.

1. Toutefois, comme me l'a signalé M, C. H. Clark, il y a déjà dans Bède (//i>/. eccles., I, 27, 5) un passage relatif à la stérilité des unions incestueuses {exfierimento dîdichnus ex tait i-onjtigio subolem non posie siiccrescere).

i. < Outre i/uelqnes idées probables sur la perfectibilité physique^ il y a un motif moral pour que l'engagement réciproque du mariage soit impossible à ceux entre qui le sang et l'afiinité ont déjà établi des rapports directs ou très prochains > (Rappoit fait au Tribunal par Gillet, cité par M. Durkheim, Année sociologique, lb98, p. 34). — Une autre théorie (Atkinson, Letourneau) explique l'exogamie comme un effet de la jalousie sexuelle du mâle, chef du groupe primitif (cf. Année sociologique, 1904, p. 407, 434) ; il aurait rendu taboues toutes les femmes du clan en les réservant à son usage ! Cette con-

M. Durkheim a eu mille fois raison de reconnaître que l'exog-amie et tout ce qui s'y rattache sont des faits de tabou, c'est-à-dire des prohibitions de nature religieuse dont l'origine se perd dans la brume des siècles. Là où le rôle de l'hypothèse devient considérable, c'est quand il s'agit de mettre en lumière la nature précise du tabou en jeu.

Le nom polynésiien de tabou est donné à ♦ un ensemble d'interdictions rituelles qui ont pour objet de prévenir les dangereux effets d'une contagion magique en empêchant tout contact entre une chose... où est censé résider un principe surnaturel, et d'autres qui n'ont pas ce même caractère ou qui ne l'ont pas au même degré. Les premières sont dites tabouces par rapport aux secondes. » L'inconvénient du contact du supérieur et de l'inférieur est double : d'abord, la force surnaturelle peut s'écouler et, par suite, se perdre ; puis, l'inférieur peut être lésé ou même anéanti par l'influx d'une essence trop puissante pour lui. On se rappelle l'histoire de l'arche sainte intangible des Hébreux.

Le premier effet du tabou, c'est donc l'interdiction du contact matériel ou même visuel. Celle de l'évocation par le langg.ge n'en est qu'une conséquence. Ainsi, aujourd'hui encore, une question politique ou religieuse peut être tabouée, en ce sens qu'il est interdit d'y «toucher»'; les journaux du boulevard, la plupart de nos romans sont tabous pour les jeunes filles, etc. Si quelqu'un voulait s'amuser à dresser une liste des tabous dans la vie sociale contemporaine, il s'assurerait qu'on en observe encore un grand nombre — bien plus, que la civilisation et la «politesse» en créent sans cesse de nouveaux.

Dans les sociétés primitive.s, les femmes sont toujours plus ou moins tabou. Elles le sont à un degré é minent lors de la crise de la puberté et au moment des époques. On isole alors les jeunes filles le plus complètement que l'on peut.

ception d'un chef, non seulement polygame, mais oiniiigatiie, n'est fondée sur aucun fait ethnographique connu.

1. Pendant une bonne partie de l'année 1808, la question Dreyfus était appelée « l'affaire tabou » dans certains cercles d'« intellectuel.» ».

«Cette pratique barbare se retrouve dans les continents les plus divers, en Asie, en Afrique, en Océanie... Chez les nègres du Loango, les jeunes filles, à la première manifestation de la puberté, étaient confinées dans des cabanes séparées et il leur était défendu de toucher le sol avec i;ne partie découverte de leur corps'. » En Nouvelle-Zélande, on les porte sur une plate-forme de bambous à plusieurs mètres au-dessus de la terre; dans la Guyane, on les hisse dans un hamac au point le plus élevé de la maison.

Au moment des époques, une femme n'est pas seulement tabou, mais elle doit vivre à part et éviter même un contact indirect. Ainsi, en Australie, personne ne peut manger des aliments qu'elle a touchés ; les hommes ne doivent même pas poser le pied sur les traces que les femmes ont pu laisser sur le chemin. Dans le ZQid-Avesta et dans le Lévitique, on trouve des survivances de cette rigoureuse réclusion.

Des pratiques analogues se constatent lors del'accouchement. Ici encore, la législation mosaïque vient porter témoignage, d'après le Lévitique, la séquestration de la mère durait quarante ou quatre-vingts jours, suivant le sexe de l'enfant.

Evidemment, le tabou de la femme tendit à se généraliser; d'où la séparation plus ou moins complète des sexes dans les sociétés primitives.

Pour M. Durkheim, l'origine de cette «mise en quarantaine réciproque», est le tabou du sang; il s'agit ici du sang menstruel et de celui que perdent les parturientes. Mais pourquoi ce tabou ? C'est que, dans l'idée des primitifs, le sang contient un principe spirituel, l'âme du vivant; c'était l'opinion des Juifs, des Romains et des Arabes. Le totem, ancêtre du clan, réside dans le sang de chaque individu du clan ; « c'est à la lettre que les membres du clan se considèrent comme formant un seul sang. » Une alliance sanglante, le blood-covetiant, permet d'introduire un étranger dans un clan, de l'y naturaliser. Quand le sang s'écoule, c'est l'être totémique, c'est un dieu qui se répand ; donc le sang est chose divine ; donc il doit être tabou, retiré du com-

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