Voir Mélusine, t. IV, p
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merce vulgaire et de la circulation, et cette idée entraîne forcément la « mise en quarantaine » de la femme dans les circonstances que nous avons rappelées.
Mais pourquoi l'exogamie ? C'est que le totem n'est sacré que pour ses fidèles ; un totem étranger n'a rien de divin. Une femme étrangère, introduite dans un clan par le mariage, perdra du sang sans qu'il en résulte d'inconvénients pour le clan. De l'exogamie à la prohibition de l'inceste, il n'y a pas loin, puisque l'une n'est qu'une atténuation de l'autre ; cette atténuation est un résultat de l'évolution du clan, qui finit par aboutir au cercle beaucoup plus étroit de la famille.
Après avoir ainsi montré que notre horreur persistante de l'inceste n'est que la survivance d'un préjugé de sauvages, M. Durkheim a cru devoir, à son tour, justifier cette horreur en alléguant des raisons morales. « Entre les fonctions conjugales et les fonctions de parenté, telles qu'elles sont actuellement constituées, il y a une réelle incompatibilité, et, par suite, on ne peut en autoriser la confusion sans ruiner les unes et les autres. » Les motifs que fait valoir ici M. Durkheim sont bien faibles et, si l'on ose dire, un peu consbiiens. La vie de famille, dit-il, est dominée par le devoir, la vie conjugale par l'amour ou l'attrait du plaisir; ces deux conceptions s'opposent entre elles «aussi radicalement que le bien et le plaisir, le devoir et la passion, le sacré et le profane ». — « La dignité du commerce qui nous unit à nos proches exclut tout autre lien qui n'aurait pas la môme valeur». On a plaisir à citer des phrases si bien écrites; mais j'ai bien peur que ce ne soient simplement des phrases. Le profond penseur qu'est M. Durkheim reparaît, un peu plus loin, avec avantage quand il se demande quelle est la raison ultime de cette sorte d'antinomie, encore ressentie par les civilisés, entre les relations sexuelles et les relations de parenté. C'est, répond-il, parce que l'exogamie a tracé et maintenu entre elles une ligne profonde de démarcation. « Grâce à l'exogamie, la sensualité, c'est-à-dire l'ensemble des instincts et des désirs individuels qui se rapportent laux
relations des sexes, fut aiïranchie des joies de la famille qui l'eût contenue et plus ou moins étouffée, et elle se constitua à part. Mais, par cela même, elle se trouva en opposition avec la moralité familiale . . . Dès qu'il fut interdit aux membres d'un même clan de s'unir entre eux, la séparation fut consommée. Or, une fois entrée dans les mœurs, elle dura et survécut à sa propre cause». A la bonne heure! Cherchons ainsi l'explication historique de nos préjugés, même en apparence les plus honorables, mais n'alléguons pas des raisons de morale actuelle, qui, capables de motiver une préférence, un goût ou un dédain, ne peuvent rendre compte de l'aversion profonde, de l'horreur presque religieuse que l'idée de l'inceste nous inspire encore!
Luther, en quête d'arguments contre l'inceste, faisait valoir la considération suivante : si la consanguinité n'était pas un obstacle, on se marierait trop souvent sans amour, uniquement pour maintenir l'intégrité du patrimoine familial. Il semble pourtant, depuis bien des siècles, qu'on se marie beaucoup sans amour, à la seule fin d'augmenter ledit patrimoine, ce dont les moralistes et les théologiens ne s'inquiètent guère. Aristote et saint Augustin avait allégué un motif plus faible encore: l'inceste concentrerait les affections de famille dans un cercle trop étroit. Mais alors on ne devrait pas épouser une amie d'enfance, une fille du même village ou du même pays !
Tous ces arguments sont des misères. Il y a une disproportion évidente, presque ridicule, entre les causes utilitaires cju'on allègue et l'effet, qui est un préjugé d'une force effrayante. Tout le monde reconnaîtra, en y réfléchissant, que la position de M. Durkheim est inexpugnable : il est certain que la prohibition de l'inceste est un vieux tarou, il est probable que c'est un cas particulier du tadoii du sang : l'incertitude commence lorsqu'on veut préciser le genre de terreur qu'inspirait aux primitifs la déperdition du sang totémique sur le territoire du clan.
Je crois qu'on doit continuer à chercher dans la même voie que M. Durkheim, mais en serrant le problème de plus
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près encore. Il n'a point parlé du sang de la défloration, le virginens crtwr du poète latin'. Ne serait-ce pas surtout cette effusion volontaire et violente du sang ancestral qu'on aurait voulu éviter par l'exogamie? La défense de verser le sang d'une fille du clan ne serait-elle pas de même ordre que la loi du Décalogue : « Tu ne tueras point? ». Il me semble encore trouver, dans les épithalames des anciens, l'écho d'une assimilation entre la défloration et le meurtre:
Tune Victor madido frosiîias ioro .Voctur/ii referons vulnera pnielii *.
Je livre cette observation à M. Durkheim : avant d'en tirer une théorie viable, il faudrait instituer une enquête, dont Ploss et Strack fourniraient les éléments, sur les superstitions des primitifs relatives à l'effusion du sang virginal.
Incidemment, dans une note de la p. 50, l'auteur a exprimé une hypothèse extrêmement intéressante sur l'origine du sentiment de la pudeur. Après avoir rappelé les coutumes qui, à certaines époques, rendent les femmes tabou, surtout au point de vue des relations sexuelles, il écrit : « Ne seraient-ce pas là les origines de la pudeur relative aux parties sexuelles? On a dû les voiler très tôt pour empêcher les effluves dangereuses qui s'en dégagent d'atteindre l'entourage. Le voile est souvent un moyen d'intercepter une action magique. Une fois la pratique constituée, elle se sera maintenue en se transformant. »
Voilà qui mérite d'être regardé de près.
Quand, dans le salon de M"»» d'Épinay, au xviiie siècle, on dissertait sur l'origine de la pudeur^, la méthode historique