Claudien, XIV
2. Claudien, In niiptias Honorii et Marine, XIV, 28, 29. Voir au^fi le Centon nuptial d'Ausone.
,S. Voici le passage tiré des Mémoires de Madame d' lipinay. <f.e Priiue : Mais comment en est-on venu à se cacher d'une action si naturelle, si uccessaire et si générale? — Saint-Lambert: Et si douce! — Duclos; C'est (|ue le désir est une espèce de prise de possession. L'homme passionné détourne la femme, comme le chien qui s'est saisi d'nn os le porte à sa gueule jusqu'à ce qu'il puisse le dévorer dans un coin, et tandis qu'il le dévore, il tourne la tête, il gronde, de peur qu'on ne le lui arrache. La jalousie est le
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qui permet aujourd'hui d'aborder ces problèmes restait encore presque entièrement à découvrir. Il en était de même, a fortiori, du temps de saint Augustin. Aussi n'est-il point de sujet sur lequel on ait écrit plus de choses étranges. J'en sais quelque chose, l'ayant étudié moi-même, avec l'intention d'y consacrer un gros livre, à une époque où, nourri de Kant, de grec et de latin, je ne soupçonnais pas l'existence de l'ordre d'études qui constitue la psychologie ethnique. Je m'étais fait une théorie dérivée de saint Augustin et dont voici l'expression, telle que je l'avais résumée ne varietur : « Le récit de la Genèse^ reflet d'antiques traditions chaldéennes, est fort obscur en ce qui concerne la chute ; mais il en a très fidèlement marqué la conséquence, à savoir la naissance du sentiment de la pudeur. Ce sentiment implique toute une métaphysique, toute une morale. La pudeur est le stigmate de la chute primitive, une marque aussi évidente du péché extratemporel ' que l'empreinte des chevaux de Castor et de Pollux sur les rochers du lac Régille, témoignant de l'intervention des Dioscures dans la victoire des libertés romaines. La pudeur est la malédiction éternelle du supérieur contre l'inférieur, du conscient contre l'inconscient, le cri de honte de l'âme qui n'est pas libre et qui sent qu'elle est responsable de la fatalité des sens qu'elle subit. »
Je demande pardon de citer ainsi une page que je trouvais très belle quand je l'écrivis à vingt ans et que je suis heureux de n'avoir pas imprimée alors. A tout prendre, ce n'est pas beaucoup plus absurde que la fameuse explication de la pudeur par Schopenhauer : la honte, faite de remords, qui s'attache aux actes et aux organes destinés à perpétuer sur la terre, avec la vie physique, les souffrances qui en sont inséparables. Toutes ces idées sont fausses parce qu'elles sont a priori, parce qu'elles font abstraction de l'évolution des
germe de la pudeur ». Pour d'autres, au XVIII^ siècle, la pudeur n'est qu'une coquetterie; pour d'autres encore, c'est « cet art heureux de cacher la laideur, Qu'on décora du beau nom de pudeur » (Parny>. Tout ce fatras galant paraît aujourd'hui bien suranné à un lecteur de Lubbock ou de Frazer. 1. Idée de Kant et de Schopenhauer, renouvelée de l'antiquité.
mœurs, du développement historique de l'humanité. Hors de l'histoire, point de salut !
J'avais pour ami, en 1880, un jeune homme éminent, une des lumières de la philosophie au xix'' siècle, ce pauvre Guyau, l'auteur de V Irrcligioii de l'avenir. Je lui communiquai ma thèse et je veux donner ici quelques lignes d'une longue réponse dont il m'honora : « Je me place au ccKUr de la question et je m'eittaque à votre théorie de la pudeur. Vous me paraissez attacher une importance suprême à cette vertu, dont vous faites la plus haute de toutes. Selon moi, elle est infiniment inférieure à l'amour. La pudeur est simplement une arvture ; elle marque un état de guerre entre les sexes; elle a pour but, . dans la nature, d'empêcher la promiscuité aveugle. Mais vouloir s'en servir pour condamner l'amour, c'est une véritable faute ... Si le corps, la matière, est ce qui divise les âmes, on peut dire, malgré l'apparence de paradoxe, que l'amour est l'état où le corps tient le moins de place, s'efface entre les esprits. Vous êtes un matérialiste sans le savoir ! . . .» Ainsi Guyau lui-même cherchait à expliquer la pudeur en la prenant telle qu'elle est aujourd'hui ; pas plus que son naïf correspondant, il ne songeait à se demander de quel fantôme préhistorique, de quelle terreur de sauvage superstitieux elle est issue.
Moins philosophe que Guyau, mais plus enclin à la méthode historique, peut-être parce qu'il était un journaliste de grand talent et qu'il voyageait beaucoup, Gabriel Charmes m'écrivait du Caire vers la même époque : < Je ne saurais consentir à attacher autant d'importance que vous le faites à la pudeur : édifier tout un système philosophique sur un sentiment aussi douteux me semble bien hardi. Je me rappelle que Renan appelle quelque part la pudeur « une charmante équivoque. » Équivoque ou non, la pudeur est trop factice pour qu'il faille l'expliquer au moyen d'une négation complète des instincts les j^lus profonds de notre nature. Je doute fort quelle existéit h l'origine des sociétés et je n'en trouve encore nulle trace dans certains milieux et dans certaines contrées. Les anciens Egyptiens la connaissaient-ils ? on ne le croirait pas
à voir sur leurs monuments avec quelle parfaite insouciance les femmes allaient la gorge nue, vêtues d'étoffes transparentes qui moulaient toutes leurs formes et qui en accusaient les moindres détails. Aujourd'hui encore, les fellahs vivent les uns sur les autres, dans la nudité la plus parfaite, sans se tourmenter des différences de sexe. Sans doute, quelques femmes se voilent le visage à l'aspect d'un étranger, mais cela n'arrive guère que dans les villes, là où la civilisation a détruit la nature. Je ne crois pas que la pudeur soit une protection de la nature contre le sexe faible ; je crois que c'a été à l'origine une tyrannie de l'homme imposant à la femme une réserve plus ou moins absolue par jalousie de propriétaire, ne voulant pas laisser son bien exposé à l'appétit d'un rival. Plus tard, cette défense masculine est devenue, chez la femme, grâce aux progrès de la morale et aux raffinements de l'amour, un sentiment profond : mais il suffit, pour dissiper cette équivoque, de se trouver en présence d'êtres absolument primitifs ou môme d'êtres à demi-civilisés.- Une des choses qui m'ont le plus frappé, depuis que je vais en Orient, c'est tout ce qu'on peut dire et tout ce qu'on peut faire aux femmes du monde dans ces contrées encore si peu développées. En apparence, elles ressemblent aux femmes d'Occident; mais causez avec elles et vous verrez que les propos les plus vifs sur leur propre beauté ne les feront même pas rougir ... Et ne croyez pas que ce soit de leur part corruption. Non ! c'est tout simplement naïveté, naturel, ignorance orientale des préjugés européens. Il me semble qu'il serait assez facile de remonter à l'origine de la pudeur et de faire voir comment cette fleur délicate a poussé peu à peu dans nos âmes sous l'influence d'une lumière épurée et d'une atmosphère transformée. Mais en admettant même qu'elle y eût jeté toute seule des racines que je crois artificielles, qu'est-ce que cela prouverait ? La pudeur est la timidité du corps, et pas autre chose. Elle ne prouve donc pas plus contre le corps que la timidité ordinaire ne prouve contre l'âme. De ce que le corps ne se livre qu'avec réserve, en résulte-t-il qu'il n'ait pas le droit de se livrer? Est-ce que l'âme aussi ne s'enveloppe pas d'un voile
qui ne disparaît que dans l'amitié, dans l'amour, ou dans cette communication intime de l'artiste ouvrant discrètement au public son esprit et son cœur ? . . . Nous sommes des organisations si médiocres, si imparfaites, si indignes d'une création intelligente, que le libre exercice de nos instincts les plus légitimes amènerait une épouvantable anarchie. C'est pourquoi la vie nous a appris à les réfréner à l'aide de notions morales et d'impressions sensibles qui prennent souvent à nos yeux une valeur absolue, mais qui, à les regarder de plus près, n'ont que l'importance de sages précautions contre les dangers que nous feraient courir les entraînements d'une nature trop mal adaptée au milieu dans lequel elle est placée. »
Il y a, dans ces belles pages de Gabriel Charmes, que je me félicite d'avoir exhumées de mon tiroir, deux ou trois idées distinctes : une théorie du xviil'- siècle, fausse comme toutes les théories psychologiques de cette époque, qui fait de la pudeur une contrainte imposée par la jalousie du mâle ; une théorie beaucoup plus digne d'attention, suivant laquelle la pudeur serait comme la timidité du corps ; enfin, la conscience très nette de l'évolution de ce sentiment. Mais Gabi-iel Charmes n'avait jamais entendu parler de tabous; cette notion essentielle n'avait pas encore pénétré, en 1880, dans le grand courant de la pensée contemporaine ; le moindre anthropologiste de nos jours aborde avec une méthode plus sûre ces grands problèmes du passé et du présent.
Dans un livre de M. Ernst Grosse, publié en 1894 ', je trouve une théorie de l'origine de la pudeur qui n'est pas nouvelle, mais qu'il paraît avoir été le premier cà développer. L'idée mère de cet ouvrage est empruntée à Guyau: c'est celle de l'art considéré comme phcnomene social et comme fonction sociale. Au chapitre v, l'auteur esquisse l'histoire de la parure et de l'ornement, en particulier du tatouage. Puis il passe aux « ornements mobiles » et se demande si le port du pagne primitif a été motivé par le sentiment de la pudeur, ou inversement. M. Grosse rappelle alors les té-
1. Ernst Grosse, Die Anfdnge dcr A'tinst, Freiburg und Leipzig, 1894 (p. 89 et suiv.). Il a paru une traduction française de ce livre, par M. Dirr.
moignages des voyageurs sur l'absence absolue de pudeur chez les Fuégiens et les Botocudos, celui de Man sur la ceinture portée par certaines femmes chez les Andamans « évidemment non comme voile, mais comme parure •. Bulmer exprime une opinion analogue sur le pagne des Australiennes. « En Australie, rapporte encore Brough Smj'th, là même où les deux sexes vont complètement nus, les jeunes filles non niarii-es portent un tablier, qu'elles ôtent dès qu'elles ont trouvé un mari. Les femmes se montrent d'ordinaire toutes nues ; elles ne revèUnt une ceinture de plumes, descendant jusqii'aicx genoux, que pour se livrer- à leurs danses indécentes »'. De ces textes et d'autres analogues, M. Grosse, conclut que le premier vêtement, loin de répondre au sentiment de la pudeur^, n'était qu'une décoration des organes propre à attirer sur eux l'attention. Par là s'explique la singulière coutume des Australiennes de se parer avant la danse; il paraît que les femmes des Mincopies font de même. « Donc le vêtement primitif de la pudeur est, à l'origine, non un voile, mais un ornement, qui, pareil en cela au plus grand nombre des ornements, a pour but de concilier à ceux qui le portent la faveur de l'autre sexe. » Par une voie indirecte, le darwiniste allemand revient ainsi à l'une des thèses favorites du xvilie siècle : la coquetterie serait la mère de la pudeur. Pour ingénieuse qu'elle soit, cette doctrine ne supporte pas l'examen. On peut admettre, assurément, qu'une aversion primitive, fondée sur un préjugé religieux, devienne, avec les siècles, une aversion raisonnée, qui cherche à s'autoriser d'une idée morale ; tel est le cas de l'horreur qu'inspire l'inceste. Mais croire que l'évolution puisse transformer un sentiment en son contraire, faire naître la pudeur d'une sorte d'exhibitionisme, c'est, je crois, pousser trop loin la hardiesse. Toute
1. Dans l'Australie centrale «les femmes s'attachent sur le devant quelques bibelots qu'elles ont pu se procurer des blancs et les hommes accrochent souvent au poil du pubis un morceau de co(|uille blanche plutôt fait four attirer Pattfntion au: pour cacher la nudité » i^L' Anthropologie, 1897, p. 861).
2. Théorie encore maintenue en 1891 par M. Schurtz, dans ses Grundsùge einer Philosophie der Tracht.
une école de psychologues a prétendu, de môme, expliquer l'altruisme par une évolution de l'égoïsme ; cela aussi paraît une erreur, parce que la sympathie, principe de l'altruisme, est un sentiment primitif, qui peut être le résultat naturel et immédiat d'actions réflexes, la vue de la souffrance faisant souffrir, comme celle de la joie produit l'effet opposé. D'ailleurs, sans croire le moins du monde que le sauvage soit un homme dégradé, on peut mettre en doute le caractère primitif des faits qu'a cités M. Grosse et surtout s'abstenir d'en tirer des conclusions applicables à l'ensemble de l'humanité.
Nous conclurons qu'il y a un tabou à l'origine du sentiment de la pudeur. La seule tradition très ancienne qui cherche à expliquer l'origine de ce sentiment, celle des livres.mosaïques, lui attribue un caractère religieux. Même dans l'antiquité païenne, les idées de pudeur et de religion sont très voisines. Quant à la nature du tabou d'où la pudeur dérive, je n'ose affirmer que M. Durkheim l'ait déterminée du premier coup en y reconnaissant un cas particulier du tabou du sang ; mais la justesse de son esprit lui a suggéré une solution qui est encore, à mon avis, la plus vraisemblable, la moins ouverte à de fatales objections.
La flagellation rituelle
Un des phénomènes les plus significatifs et les plus curieux de la science contemporaine, c'est que l'anthropologie, l'ethnographie et la sociologie sont en train de transformer la philologie classique. Le véritable initiateur de cette révolution fut Mannhardt, qui mourut méconnu en 1880- ; heureusement, il trouva des successeurs, notamment M. Frazer en Angleterre, qui a popularisé la méthode deMannhardt dans son célèbre ouvrage The Goldeti Bough, dont le premier volume vient d'être traduit en français. En Allemagne, un philologue de premier ordre, M. Usener, fit appel à l'ethnographie pour élucider les obscurités des institutions antiques'' et plusieurs de ses élèves, entre autres M. Dieterich ', sont entrés avec ardeur dans la même voie. L'Angleterre tient toujours la tête, avec des ouvrages comme le Paiisanias de M. Frazer, les Questions Romahies de Plutarque éditées par M. Jevons, V Iliade de M. Leaf, dont les amples commentaires sont tout inspirés de la nouvelle méthode. Mais il n'y a plus, en Europe, un seul pays où elle n'ait trouvé des adeptes ; malgré les grimaces de certains vieux pliilologues, toujours prêts à dédaigner ou à dénigrer ce qu'ils ignorent, on peut dire que le triomphe de l'exégèse ethnographique est d'ores et déjà assuré.
M. A. Thomsen, un jeune savant danois, vient d'apporter une pierre de bonne qualité à l'édifice qui s'élève, en expliquant d'une manière très plausible le rite Spartiate de la