I. \'oir aussi E. Mogk, Gerinanische Mythologie^ p
180 l.A FLAGELLATION RITUELLE:
s'expliquerait pas par un ordre de faits physiologiques qui sont du ressort de la psychopathia sextarlis. Le savant mythologue a eu raison de repousser cette idée, car les faits en question ne se constatent que dans des civilisations avancées et dissolues ; l'antiquité même n'en offre guère qu'une seule mention (dans le Satyricon de Pétrone) et il n'en est rien dit dans la littérature moderne avant le xV siècle, alors que les livres pénitentiaux du moyen âge s'en seraient certainement occupés si l'état des mceurs avait appelé sur ce sujet l'attention des directeurs de conscience.
Mais la conclusion adoptée par Mannhardt est certainement à côté de la vérité. 11 croit que l'objet de la fustigation est d'éloigner les mauvais esprits, les démons de l'infécondité et de la malvenue. Cela n'explique point la pratique si répandue de fustiger avec les branches de certains arbres, avec des lanières de cuir de certains animaux. M. Frazer, qui a étudié à son tour le problème et allégué des quantités de faits analogues constatés en Afrique, en Asie, en Amérique et en Australie ', dit avec raison que les flagellations n'ont jamais pour but d'éprouver le courage de la victime, mais de la purifier ; toutefois, il ne tient pas compte non plus, semble-t-il, de l'instrument du supplice, et son explication, n'expliquant pas tous les détails, ne peut être considérée comme adéquate.
Ici se place l'ingénieuse hypothèse de M. Thomsen. C'est avec des baguettes de coudrier que Ton fouette les jeunes Spartiates, et la déesse qui préside à la cérémonie est ellemême la déesse du coudrier {Lygodesuia, du grec lygos, coudrier). C'est avec des lanières de cuir de bouc ou de chèvre que les Luperques frappent les Romaines, et la déesse qui préside à la cérémonie, dea Luperca, participe à la fois de la louve et de la chèvre {lupus, hircus). Donc, le but de la flagellation, c'est de faire passer dans le corps du patient la force et la vitalité soit de l'arbre, soit de l'animal, c'est-à-dire sans doute d'un ancien Mem. Qu'est cela, sinon une vieille forme de cette idée de la communion, que l'on retrouve un peu partout dans
L Frazer, Fausanias, t. Ht, p. )i-H ; Gsldcn ISoiigh, t. Il, p. MO, 21.H.
les religions primitives et populaires, depuis qu'on prend la peine de l'y chercher ? La théophagie n'est que la forme la plus répandue et la plus tenace de la communion ; mais la superstition connaît bien d'autres manières d'absorber et de s'assimiler l'énergie d'un arbre, d'un animal, de la terre ellemême, par exemple en passant par la cavité d'un chêne, en revêtant la dépouille d'un loup ou d'un chien, en se couchant à terre (comme les Selles de l'Epire au temps d'Homère, qui couchaient par terre et ne se lavaient jamais les pieds, yafj.a!,sOvai, àv'-tôroôs;) '. Donc, le rite Spartiate n'est nullement une épreuve d'endurance, ni une atténuation d'un sacrifice humain, mais un rite de communion, un sacrement remontant à l'époque infiniment lointaine où florissait le totémisme végétal.
On sait que les usages persistent comme à l'état d'outrés vides où le progrès intellectuel et religieux verse périodiquement un vin nouveau. A l'époque d'Hérodote, ou même bien avant, les Spartiates croyaient sans doute de bonne foi qu'ils fouettaient leurs enfants pour leur inspirer le mépris de la souffrance et les endurcir à la douleur. Mais, précisément parce qu'ils croyaient cela, ce ne pouvait être l'explication vraie et pi-imitive, sans quoi l'évolution des idées, contrastant avec la stagnation des rites, serait un vain mot. Aujourd'hui même, nous pouvons constater un changement analogue lors de, la première communion des enfants. Le fait même de la communion, de la déglutition de l'hostie consacrée, n'est plus, si l'on peut dire, au premier plan ; ce qui frappe surtout les parents et leurs enfants, c'est le passage de l'enfance à l'adolescence, l'éveil de la responsabilité, que les exhortations du prêtre rendent plus sensibles. L'observation est de M. Sani. Wide et me paraît très juste ; on pourrait d'ailleurs citer d'autres exemples, empruntés aux rites funéraires et matrimoniaux.
1. Cela est vrai de la superstition de tous les temps. Au XVU" siècle, la duchesse d'Albe, alarmée de l'état de santé de son fils, fit demander à des moines de Madrid quelques rtliques. Elle obtint un doigt de saint Isidore, le fit piler et le fit prendre à son fils, partie en potion, partie en clyst'ere (Louville, Mémoires, t. IJ, p. 107).
182 T,A FLAGEI.I.ATIOX KITIIELLK
L'idée que la liagellation fortifie ou sanctifie — ce qui est la même chose — paraît s'être réveillée au moyen-âge, avec tant de conceptions primitives et sauvages que l'étroite aristocratie gréco-romaine avait eu le tort de croire mortes et oubliées. Il ne s'agit pas de la flagellati(^)n considérée comme une peine disciplinaire et ordonnée par saint Césaire, en 508, contre les religieuses elles-mêmes ; cela est simplement un emprunt au droit pénal romain. Je ])arle de la llagellation volontaire, dont les exemples se multiplient depuis le xi'' siècle. « Celui qui s'est rendu le plus célèbre par les flagellations volontaires, écrivait le théologien gallican Bergier, est saint Dominique Menciiirassc, ainsi nommé d'une chemise de mailles qu'il portait toujours et qu'il n'était que pour se flageller. Sa peau était devenue semblable à celle d'un nègre ; non seulement il voulait expier par là ses propres ])échés, mais effacer ceux des autres ; Pierre Damien était son directeur. On croyait alors que vingt psautiers récités, en se donnant la discipline, acquittaient cent ans de pénitence. Cette opinion était assez mal fondée et elle a contribué au relâchement des mœurs ».
Les flagellants croyaient sans doute que la flagellation constituait une expiation ; mais ce n'en est pas moins une idée secondaire, qui recouvre mal un fond plus ancien et plus barbare. Les rois, les papes et l'Inquisition de la fin du moyen âge ont poursuivi avec acharnement les flagellants, parce qu'ils devinaient un fond d'hérésie dans leurs pratiques^ Voici encore une citation de Bergier qui ne laisse aucun doute à cet égard : « Vers l'an 1348, lorsque la peste noire et d'autres calamités eurent désolé l'Europe entière, la fureur des flagellations recommença en Allemagne. Ceux qui en furent saisis s'attroupaient, quittaient leurs demeures, parcouraient les bourgs et les villages, exhortaient tout le monde à se flageller et en donnaient l'exemple. Ils enseignaiiiit que la Jlagcllalion avait la même vertu que te baptcnic et les autres sacrements ; que l'on obtenait par elle la rémission de ses péchés, sans le secours des mérites de Jésus-Christ; que la loi qu'il avait donnée devait être bientôt abolie et faire place à une nouvelle, qui enjoindrait le baptême du sang, sans lequel
aucun chrétien ne pouvait être sauvé . . . Clément VII condamna cette secte ; les inquisiteurs livrèrent au supplice quelques-uns de ces fanatiques ; les princes d'Allemagne se joignirent aux évéques pour les exterminer; Gerson écrivit contre eux, et le roi Philippe de Valois empêcha qu'ils ne pénétrassent en France ^ ».
Le bon Anacharsis, au dire de Lucien, se contentait de prescrire aux Spartiates quelques gxains d"ellébore, pour les guérir de leur folie flagellante ; l'Église du moyen âge fit dresser des gibets et allumer des bûchers. Le procédé était expéditif, mais brutal. Cependant, quand on étudie dans son ensemble la conduite de l'Eglise envers les aberrations religieuses des siècles de fer, on ne peut sempêcher de rendre justice à son bon sens. Elle conserva jalousement, comme elle le devait, ce qui, dans le christianisme des Pères de l'Église, paraît à la pensée affranchie une survivance plus ou moins voilée de vieilles idées mystiques et sauvages ; mais, ce uiiiiiiiium sauvegardé, elle défendit qu'on y ajoutât. Les mystiques eurent plus à pâtir de ses rigueurs que les infidèles ; elle brCda moins de Juifs que de moines exaltés. C'eût été un singulier abandon de ses principes, après tout bienfaisants et raisonnables, si les apôtres de la flagellation sacramentaire avaient trouvé grâce à ses yeux.
1. Diclioimaire de théologie, éd. de 1789, t. III, p. 448. — Je ne sais pas si ces flagellants du moyen âge se servaient de disciplines consacrées, ou préféraient des disciplines d'une certaine matière aux autres ; mais ù Madrid, au XVU® siîcle, on voyait des flagellants qui attachaient à leurs disciplines îles rubans donnés par leurs ma'ttressts. Ces dames les regardaient, de leur fenêtre, se meurtrir la chair en pleine rue et les encourageaient à s'écorcher vifs. « Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle ; c'est là une grande honnêteté et la dame reconnaissante les en remercie. » (Mme d'Aulnoy, Lettres d'JCsJ'agne, t. I, p. .'504.) Nous avons là comme une traduction galante de l'usage Spartiate, compliquée de l'idée espagnole du point d'honneur: mais le fait des rubans attachés à la discipline et des dames cherchant à se faire éclabousser de sang sont des caractères tout à fait archaï(|ues et sauvages, certainement antérieurs au christianisme.
L' « Orbis alius » des druides
Tous les dictionnaires latins, aii mot orbis, indiquent, à coté de l'acception usuelle de ce mot, globe terrestre, celle de région ou de contrée qui en dérive. Cette limitation du sens d'orbis est de date relativement récente — ou, du moins, le mot ainsi entendu n'a pénétré qu'assez tard dans la langue écrite. Je n'en connais pas un seul exemple appartenant à la littérature de la République ; j'en ai même vainement cherché dans Tite-Live, auquel l'expression d'orbis romauns, pour désigner TEmpire romain, est aussi étrangère qu'à Cicéron -. Orbis signifiant contrée ou région ne se rencontre pas davantage dans Virgile. Il est vrai qu'on pourrait alléguer ces vers de l'Enéide, où l'Europe et l'Asie paraissent chacune qualifiée û' orbis :
Qui/'iis tti-tïis uterque Kurof'ai uli/iie Asiae J'a/is concurrerit orbis''.
Mais, dans ce passage, iiterqne orbis n'est qu'une expression poétique signifiant <- les deux parties du monde », « les deux faces du monde ». L'idée est analogue à celle qu'exprime Horace, lorsqu'il dit en s'adressant à Europe, aimée de Jupiter, qu'une partie du monde recevra son nom: '
Tnti sfi/its orbis Nomiiia dticet ^.
Horace, pas plus que Virgile, ne fait d'orbis un synonyme de regio.