‹ Culture de la vigne et vinificationChapitre 10 sur 60 · ENGRAIS · texte numérisé non relu

ENGRAIS

Composts. — La confection et l'emploi de certains com posts ne sont qu'une espèce de transaction onéreuse entr les terrages et les engrais. Leur main-d'œuvre est trèscoûteuse, et les réactions qui s'opèrent entre leurs éléments sont autant d'effets perdus pour la vigne. Le fumier stra« tifié entre des lits de terre, mis en tas pendant six mois ou un an, a perdu la moitié de sa puissance et de sa durée lorsqu'on l'apporte en cet état aux pieds des ceps. La vign^v

arbrisseau vivace, n'a pas besoin d'un engrais tout décomposé et tout prêt à favoriser une germination ou l'évolution rapide d'une plante annuelle : elle tire plus d'avantage des engrais les plus durs et les plus lents à se décomposer.

Ainsi les bruyères, les fougères, les pailles, les sarments, les branches de sapin, les fagots de ramilles et de broussailles enfouis et pouvant se pouriir dans deux ou trois années, sont pour la vigne d'excellents engrais. Les chiffons de laine, les cornes, les sabots, les cuirs, sont précieux pour leur influence prolongée.

Wwaader. — Le fumier de ferme est généralement l'engrais le plus sûr, le plus régulier dans son action et le seul qui puisse être soumis à des expériences comparables : aussi est-ce cet engrais qui m'a permis d'étudier et de comprendre les besoins de la vigne, et de trouver des règles à peu près certaines pour satisfaire ces besoins.

Bapport entre l'engrais et le prodnlt de la Tlgne. —

Sur un sol de craie, de silice ou d'alumine pures, c'està-dire infertile par lui-même, un cep de vigne, planté dans un encaissement de 5 décimètres de profondeur sur 4 décimètres de longueur et de largeur dans un compost de 40 litres de terre végétale et de 10 litres de fumier, sera parfaitement développé et adulte à la quatrième, cinquième ou sixième année, suivant le climat. A partir de ce moment, 5 litres ou 2'',5 de fumier de ferme répandus chaque année autour du cep sur 1 mètre de surface, enfoui et mélangé, en cultivant sans distinction le sol artificiel, ou berceau primitif, et le sol naturel, entretiendront chaque année dans ce cep une vigueur suffisante pour lui faire produire un très-beau bois et vingt grappes au moins de 50 grammes chacune en moyenne. A la huitième année, le sol étant devenu fertile par la culture et par l'engrais, 2 kilogrammes de fumier, par cep et par an, suffiront à entretenir la même

vigueur et la même fertilité. Dans les sols médiocres, mais déjà un peu fertiles, tels que les savards de la Champagne, les landes de Bordeaux ei les sables de la Sologne, je crois pouvoir affirmer, d'après mes observations et mes expériences, que la vigne, sans que la vigueur de sa végétation en soit altérée, rendra toujours en raisin un poids égal au poids du fumier déposé. Dans les terrains de bonne ferti- Vté, là où les vignobles ont trouvé ou peuvent trouver une jssiette naturelle, une fumure de la moitié du poids de la Vendange sera toujours suffisante.

Pour se faire une idée approximative de la dépense en engrais relativement à la valeur de la récolte brute, il faut supposer les vignes plantées de 10,000 ceps à Thectare, chaque cep produisant en moyenne 1 kilogranune de grappes, soit 10,000 kilogrammes ou 80 hectolitres de vin •d'une valeur brute moyenne de 20 francs l'hectolitre pour toute la France. La va.;;ur de la récolte brute pour un hectare serait donc de 1,600 francs. Cette récolte aurait exigé, dans un sol ordinaire, 10,000 kilogrammes de fumier à 15 francs les 1,000 kilogrammes, soit 150 francs, et dans un sol mauvais 20,000 kilogrammes de fumier, soit 300 francs de dépense. La proportion de l'engrais au produit varierait ainsi du dixième au cinquième de la valeur brute «de la récolle.

Effets dn fumier sur la ^vîgne. — Une grande question «'agite depuis longtemps dans les différents vignobles et surtout dans les vignobles qui produisent les vins les plus •délicats et les plus recherchés : Doit-on fumer les vignes, peut-on les fumer sans altérer la qualité du vin? Cette question en engendre une autre : Est-il permis de les fumer directement avec le fumier en nature?

La double réponse est simple et sûre. Il faut fumer les vignes directement avec le fumier en nature pour assurer

aux Vins leur quantité et leur qualité normales, la seule précaution à prendre (et encore n'est-elle pas de rigueur dans les vignes bien alignées et bien aérées) est de porter le fumier et de Fenfouir après la vendange et avant la végétation suivante.

L'expérience prouve surabondamment que pour tous les fitiits à jus ou à pulpe sucrée le développement normal et complet de la végétation est une cause essentielle de perfection, et que la langueur du végétal, conséquence de la pauvreté et de la maigreur du terrain, engendre constamment des fruits acerbes, $ans arôme et sans qualité; la première condition pour obtenir de bons jus de raisin est donc d'as* surer à la vigne sa végétation normale et complète, et le moyen le plus sûr et le plus économique est l'emploi direct du fumier dans une proportion sagement calculée. Thomery, cpii produit pour nos tables les plus recherchées les grappes les plus riches en sucre, les plus délicates en parfum, fume abondamment et directement tous les trois ans ses espaliers, contre-espaliers et souches. Jamais ses vigneronSf si soigneux et si jaloux de la juste réputation de leurs produits, n'ont pu saisir la moindre infériorité apportée par le fumier la première année pas plus que les deux années suivantes quant au sucre et au goût; ils soupçonnent seulement dans la première année de fumure une tendance de la pellicule du grain à se pourrir plus facilement. Mais, en revanche, ik constatent unanimement l'infériorité des produits des cultures sans engrais, plus encore pour la qualité que pour le volume.

Ce préjugé et cette erreur à l'égard de l'emploi des engrais ont pris naissance et se sont enracinés sur une foule d'observations vagues. Ainsi, dans tous les vignobles fins ou grossiers, on remarquait que les vignes des grands propriétaires ou^ des simples bourgeois qui ne les cultivaient

pas par eux-mêmes donnaient du meilleur vm que celles des vignerons. Les premiers faisaient à peine fumer ou ne fumaient pas leurs vignes, tandis que les derniers les amendaient et les fumaient fortement : donc la fumure détériorait les produits; cette conséquence était tirée sans trop remarquer que les grands propriétaires laissaient leurs vignes sur souche ; qu'ils provignaient le moins possible et laissaient ainsi Tair et le soleil circuler librement partout; qu'ils occupaient les lieux les mieux situés et les mieux exposés, et surtout qu'ils ne changeaient point leurs fins cépages pour des cépages grossiers : c'était là tout le secret de la supériorité de leurs vins sur ceux des vignerons, et, s'ils avaient fumé leurs vignes, leurs produits auraient encore été meilleurs.

J'ai entendu pendant neuf ans les vignerons et même les bourgeois d'Argenteuil répéter à l'envi que la gadoue (les boues de Paris) avait seule fait descendre leur vin de la table de Louis XIY au cabaret des barrières ; ils oublient que depuis Louis XIV ils n'ont pas conservé un seul fin cépage; ils ont tout arraché pour planter le gamai : je me trompe, ils ont laissé çà et là quelques ceps de Meslier François, et ces cépages, dont j'ai heureusement trouvé un groupe complet conservé dans un ancien enclos de Roquelaure, m'a donné, même avec la gadoue^ un vin digne de son ancienne renommée. Les coteaux d'Argenteuil, admirablement situés et d'un sol vignoble de première qualité, s'ils étaient replantés en fins cépages, tels que les pineaux, les morillons, les mesliers, les fromentés, etc., donneraient comme autrefois des premiers vins de France, même avec les engrais.

Toutefob, je dois dire et je l'ai constaté, que les émanations directes des fumiers frais et odorants s'attachent aux grains du raisin et les rendent détestables. J'ai eu une treille

de chasselas dont un bras passait devant une fenêtre d'étable toujours ouverte. Aux alentours de cette fenêtre, et surtout vis-à-Yis, le raisin n'était pas mangeable; partout ailleurs il était délicieux.

Mais ceci est une action directe du fumier frais. Jamais le fumier, par l'absorption des racines et le'travail de la végétation, n'apporte au fruit autre chose que ses éléments de perfection.

L'entretien des vignes en bon état de végétation et de fructification, par le fumier de ferme, est sanctionné nonseulement par la longue et solide expérience de Thomery, mais encore par les faits observés dans le plus fin vignoble de la Champagne, à Sillery. Pendant les sept ans que j'y ai observé et cultivé la vigne, j'ai pu constater que les deuy plus forts propriétaires qui fumaient le plus et le mieux leurs vignes ont constamment vendu leurs vins aux négociants en vins mousseux (les plus fins dégustateurs du monde), de 10 à 20 pour 100 plus cher que tous les autres propriétaires, qui fumaient beaucoup moins.

mode de fmniire. — Pour épargner la main-d'œuvre, surtout dans les grands vignobles, il convient de fumer tous les trois ans, et de mettre alors en une seule fois la quantité de fumier nécessaire aux trois années, soit trois demikilogrammes par cep dans les excellents terrains, trois kilog. dans les sols médiocres, et six kilog. dans les sols mauvais, ce qui nécessite 15,000 kilog., 30,000, et 60,000 kilog. de fumier par hectare pour trois années. D*où l'on voit qu'il faut, pour entretenir la fécondité et la vigueur de la vigne, moins de fumier que pour la culture des céréales, dans les meilleurs comme dans les plus mauvais terrains; cette proportion augmente encore en faveur de la vigne si les terrages viennent diminuer la nécessité du fumier.

Le fumier doit être mis en place depuis novembre jus* qu'en mars; il doit être enterré profondément et recouvert de quinze centimètres de terre au moins.

C'est surtout dans l'opération des fumages que l'utilité des cultures en ligne se fait remarquer, tant pour la régularité de la répartition que pour celle de F enfouissement. De longs et profonds sillons sont facilement ouverts entre les lignes; le fumier y est régulièrement déposé, et le recouvrement en est rapidement opéré.

Les engrais déposés à la surface ou près de la surface de la terre sont une double cause d'inconvénients et de maladies pour la vigne : 1* les mauvais herbes s'y développent en quantité et avec rapidité ; elles entretiennent ainsi une fraîcheur et une humidité contraires à la végétation des pampres, qu'elles privent en outre d'air et de soleil ; elles font couler les fleurs et s'opposent à la croissance et à la maturité du grain formé, sans compter qu'elles dévorent à leur pro6t une bonne partie de l'engrais ; 2* le chevelu de la vigne est attiré vers la surface engraissée, il s'y développe avec énergie, et, au premier sarclage, il y est mutilé ou tout au moins exposé à la sécheresse et aux ardeurs du soleil, qui le flétrissent et le tuent. C'est ainsi que des vignes entières prennent tout à coup une couleur jaune et une végétation rachitique.

Au moment où cet exposé sommaire venait de paraître dans le Journal d* Agriculture pratique j un article critique intitulé : Doit-on fumer les vignes avec le fumier de fermeî a été mis sous mes yeux ; cet article, inséré dans la Feuille du Cultivateur de Bruxelles^ n* d'octobre 1858, et signé de M. Joigneaux, est d'autant plus intéressant pour tous et d'autant plus grave pour moi, qu'il exprime nettement l'opinion commune et traditionnelle dans laquelle j'ai été élevé, comme tout le monde^ à savoir, que les fumiers de

ferme portés en nature dans les vignes altèrent profondément la qualité des vins. M. Joigneaux ne se contente pas de donner à cette opinion son autorité personnnelle, il y joint Tautorité des édits : celle de Roger Schabol, de la Quintinye, de Bosc, de Noël Chomel, du comte Odart et des docteurs Baumes et Morelot, tous gens compétents et de qualité, que je reconnais pour mes maîtres et non pour mes adversaires. Cette opinion est donc digne de tout respect, et je n'ai ni le pouvoir ni l'envie de la combattre par une opinion personnelle opposée. Aussi, en répétant ici qus jamais le fumier convenablement employé n'apporte au fruit de la vigne autre chose que ses éléments de production et de perfection^ je n'émets pas une opinion, j'affirme un ' fait d*expérjence et d'observation que je livre au contrôle de l'observation et de l'expérience.

J'ai constaté pendant plusieurs années, en 1845, 1846 et 1847, sur le chasselas, le gamai et le pineau, que des ceps à souche basse, entretenus en bon état de végétation par un kilogramme de fumier de ferme par an, ont constamment donné, non-seulement des fruits plus beaux et plus savoureux, mais plus riches en sucre d'un degré au gleucomètre que les raisins de ceps semblables, placés dans les mêmes conditions, pais laissés sans fumure. Cette expérience est simple et facile à faire; aussi j'invite les viticulteurs à la répéter, et j'espère qu'avant peu d'années leur témoignage aura dissipé toute espèce de doute sur le bon effet des fumures directes appliquées à la vigne.

Je pourrais borner ma réponse à l'expression de ce fait, mais la question est si grave, qu'on ne saurait la considérer par trop de côtés : en 1846, dans l'intérêt d'une maison de commerce de Champagne, j'examinai la valeur relative du jus des raisins provenant de différents propriétaires ayant passé marché à livrer. L'un de ces propriétaires,

viticulteur très-soigneux et très-intelligent, habitant près Epernay où il possédait une grande étendue de vignes qu'il fumait beaucoup, était soupçonné, par suite de Topinion commune, d'augmenter ainsi ses produits aux dépens de la qualité; ses vignes étaient d'une propreté parfaite, bien aérées relativement aux autres vignes ; les grappes étaient plus développées et leurs grains plus gros; ces deux dernières conditions confirmaient les soupçons : à la livraison, ses jus offraient une densité de 1.125, densité la plus élevée du terroir et de Tannée. Un autre propriétaire très-scrupuleux et très-timoré à Fendroit du fumier n'apportait à ses vignes que de la terre de la montagne pour tout amendement, mais cett^ terre était grasse, et il en apportait en abondance, de telle sorte que la végétation de son clos était luxuriante et la densité de ses jus ne s'élevait qu'à 1.116, densité inférieure à la moyenne du pays.

En provoquant un excès de végétation dans des vignes trop serrées et privées d'air et d'insolation, on peut donc abaisser la qualité des vins, aussi bien par des terrages que par des composts ou des fumiers; mais, s'il ne s'agit que d'entretenir une végétation suffisante et normale delà vigne, on élève la qualité des vins par les fumiers aussi bien que par les composts et les terrages.

Ce point de vue a été parfaitement saisi et parfaitement exprimé par M. Ladrey, professeur à la Faculté des sciences de Dijon, dans son excellent ouvrage de chimie appliquée à la viticulture et à l'œnologie, et le comte Odart, praticien qui se vante de s'appuyer fort peu sur la science, admet pourtant la nécessité du fumage des vignes et souvent du fumage direct. Ainsi la science et la pratique s'accordent à reconnaître l'utilité des fumures et à déclarer qu'elles né sont nuisibles que dans leur emploi excessif ou inintelligent

En ce sens, et me fondant toujours sur l'observation et Texpérience directe, Je suis complètement d'accord avec M. Ladrey et M. Odart. La végétation exubérante des vignes provo€[uée par les terrages, les composts, les fumiers, les provignages, les recouchages, abaisse la qualité des vins en surchargeant les ceps de bois et de raisins gonflés d'albumine et d'eau. Mais, en recommandant de soutenir la vigne dans sa végétation normale et complète par les fumiers de ferme (que je déclare plus inofTensifs pour les raisins que pour les melons et les fraises qu'on récolte sur des paillis de fumier avec tout leur sucre et tout leur parfum), je n'entends pas conseiller de transformer le vignoble en un cloaque ou en un charnier : Est modtis in rébus (il y a règle en toutes choses).

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