DE CERTAINS CRUS
S'il est vrai maintenant que l'emploi judicieux des fumiers est incapable d'altérer la saveur et le goût des raisins, s'il est vrai qu'il ne saurait faire descendre d'un degré la valeur de leur jus mesurée au gleucomètre, à quoi donc peut tenir la transformation et rabaissement de la qualité des vins de certains crus? Us tiennent, comme je l'ai observé et comme je l'ai dit, aux ceps trop rapprochés, aux provignages trop considérables, relativement aux vieilles souches respectées, aux recouchages, et par-dessus tout au changement de cépages.
Ici le doute n'est pas possible : alors que le gamai marque 4^ au gleucomètre, le pineau marque 10^; alors que dans une excellente année le gamai s'élève à 9^, le pineau marque 14*, tandis que le chasselas reste à 3® et à 6**; voilà des faits pondérables, ce ne sont pas des opinions.
Fumezi ou ne fumez pas un prunier de couaches, jamais vous ne retirerez de la couache du jus de reine-Claude. Jamais, par les fumiers, tous ne changerez la prune de mirabelle en poitron ou prune à cochon. Le cépage, c'est le prunier, c'est la base d'un vignoble, c'est sa gloire ou son abjection : le terroir élève ou abaisse incontestablement la qualité du vin, le terroir lui donne un goût et un cachet spécial, mais il ne transforme pas tels ou tels cépages et n'intervertit jamais Tordre de leur valeur respective. Aucun terroir ne fera que le chasselas donne un meilleur vin que le pineau : le chasselas, le gamai, le pineau, pourront donner des vins meilleurs ou plus mauvais, selon les terroirs, selon les années, selon les cultures, selon l'exposition; mais ils garderont leur valeur relative, c'est-à-dire que le vin de pineau et d'autres fins plants sera le bon vin, celui de gamai et consorts le médiocre, celui de chasselas et analogues le mauvais.
Je termine en me défendant du soupçon d'intérêt personnel et de partialité que M. Joigncaux dirige très-plaisamment contre moi à propos de la réhabilitation des vignobles d'Ârgenteuil, que j'ai déclarée possible, même avec les engrais. Les coteaux de Suresnes et d'Argenteuîl sont des mieux exposés de France, leur sol et leur sous-sol sont éminemment propres à la vigne : si les fumiers de Paris étaient la cause essentielle de l'abaissement de leurs vins, en moins de deux années les intelligents vignerons de ces localités leur auraient restitué leur finesse primitive en suspendant les fumures, car l'action de la gadoue est très-peu durable : mais ils savent que leur tentative en ce sens n'aurait aucun résultat. Ils voient des vignes privées de tout engrais pendant plusieurs années, soit par économie, soit par négligence, et le vin de gamai qu'on en tire est loin d'être le meilleur vin d'Argenteuil. Pendant neuf ans j'ai constaté
ces faits sur place; pendant neuf ans j'ai récolté des chasselas, des gamais et du vieux cépage de Roquelaure (le Meslier-François) à Argenteuil, dans un vieil et vaste enclos que j'avais loué. Cet enclos, l'un des restes du château du célèbre duc, avait conservé ses vieilles treilles, ses vieilles souches de chasselas et ses vieilles vignes, sauf un hectare^ qu'un marchand de soierie de Paris, le propriétaire, avait laissé planter en pur gamai par son vigneron. Ce propriétaire, peu soigneux, n'avait jamais fait entrer un kilogramme d'engrais dans ses vignes : en 1842 et en 1846 je récoltai donc de magniGques gamais dont je fis du vin pur que je vendis, après avoir constaté que je ne pourrais jamais m'habituer à le boirô. Le vin de Meslier-François, fait à part, était excellent et a une rare finesse. Depuis 1849, j'ai quitté Argenteuil pour aller créer de toutes pièces un vignoble de 34 hectares à Sillery, dans la belle Champagne aux vins mousseux les plus délicats : après sept ans, j'ai quitté Sillery , le vignoble étant en pleine production; j'ajouterai enfin, pour M. Joigneaux, que mon berceau est aussi un vignoble d'un coin de la Bourgogne, où j'ai passé mes plus heureuses années au milieu des vignes : de tous ce& pays il ne m'est resté que d'excellents souvenirs et des études spéciales sur la viticulture; j'y ai joint l'étude de tous les grands vignobles de France, que je suis allé visiter avec le plus grand soin.
Je n'ai aucun vin à vendre. J'achète de bons vins, quand j'en trouve, ce qui est rare aujourd'hui; je préfère les vins rouges de Bourgogne à tous les autres, quand ils ne çon» tiennent ni jus de gamais, ni glucoses, ni sucre de betteraves; les vins blancs de Sauterne, de Chablis et ceux de la Champagne, quand ils sont sincères, sont aussi l'objet de mes prédilections. Enfin, j'accepte comme bouquet et comme grande valeur hygiénique les bons crus du Médoc<
C'est avec la plus complète impartialité et le désmtéres* sèment le plus absolu que j'entreprends une croisade au profit de la viticulture française; je suis profondément con vaincu que l'usage des vins de France et surtout des vins de premiers et seconds crus, a contribué, de génération e^ génération, à fonder notre caractère national, riche e^ esprit et en générosité. Je suis convaincu que les souverains de France qui ont fait de la vigne un objet sérieux de leur sollicitude ont, après Noé et les intelligents chefs des abbayes, plus contribué à la civilisation fraternelle et au progrès intellectuel par leurs édits et leurs encouragements en faveur des bons vins que par fous autres hauts faits et grandes ordonnances.