LA SÉCURITÉ
le tarif des sommes que doit débourser ilndigène pour s'assurer les concours utiles au succès de sa démarche, M. Pouyanne, dans son étude la Question agraire en Algérie, nous a donné ce tarif d'après lequel pour emprunter 100 francs, le sociétaire doit dépenser 21 francs. S'il faut payer pour emprunter, il faut aussi, a fortiori, payer pour obtenir un dégrèvement ou un secours, (M. van VoUenhoven).
Assurer les moyens de conjurer les conséquences de la disette chez les Indigènes est bien : empêcher ces déficits de récolte de se produire serait mieux encore. Avec les sommes considérables dont disposent les Sociétés de prévoyance, il serait possible dans une plus large mesure d'aider la production, d'améliorer son matériel de culture, d'assurer les ensemencements sur de plus larges surfaces et dans de meilleures conditions. Les caisses de prévoyance ne pourraient-elles pas jouer à l'égard de l'indigène le rôle des caisses de crédit agricole créées, avec le concours financier de l'État, pour favoriser Je développement de l'agriculture européenne? Les sommes dont on dispose à cet effet sont relativement considérables, puisqu'elles représentent près de deux fois la valeur actuelle du cheptel mort chez l'Indigène.
Les considérations qui précèdent montrent combien sont solidaires les intérêts du colon et de l'Indigène, Apprendre à ce dernier à travailler, à gagner sa vie, c'est assurer au premier à la fois une main-d'œuvre meilleure et une plus grande sécurité.
« Si les indigènes sont plus portés que les Européens à commettre des crimes, déclarait le Préfet d'Oran au sein du Conseil supérieur (janvier 1899), leur tempérament, leur état mental et le peu de respect que leur impose leur religion pour l'infidèle en sont certainement cause ; mais une incilation plus puissante vient s'ajouter
li L^AGRICULTUftE MÉRIDIONALE.
à ces dispositions naturelles ou morales, c'est la nécessité qui est la plus impérieuse de toutes les lois, c^est le Struggle for life. Quand l'Indigène se débat contre les affres de la misère, quand la faim le pousse, aucune considération morale ne le retiendra, aucune crainte de répression ne l'arrêtera. La répression c'est Tavenir qur est à Dieu, la faim c'est le présent, tyran contre lequel; on ne lutte pas. Donc pour améliorer la sécurité, ce qu'il faut, avant même une répression plus rapide des crimes et des délits, ce sont des mesures de p*^évoyance et d'assistance. »
Sur le même sujet, dans un discours à la Chambre des députés. M. Jonnart, aujourd'hui Gouverneur de l'Algérie,, exprimait le même avis (6 février 1895). « L'Indigène qu'on exproprie, qu'on appauvrit, qu'on ruine par une politique imprévoyante est fatalenfïent voué au brigandage.
« La sécurité, on l'aura, non pas comme on l'a proposé en multipliant les mesures d'exception-, les brigades de gendarmerie, en fortifiant les pouvoirs discrétionnaires des administrateurs, en renforçant l'arsenal de nos lois pénales et les dispositions déjà si dures de la responsabilité collective ;
« La sécurité on l'aura en^ cessant? d'exploiter l'Indigène sous le prétexte de l'émanciper et de l'assimiler ».
Améliorer la condition matérielle du* cultivateur indigène, c'est aussi' favoriser le développement de notre commerce et de notre industrie. Nous avons vu quelle était la part contributive de l'Indigène- dans notre commerce d'exportation. Sa part dans le commei'ce d'importation n'est pas non plus négligeable et on peut supputer les avantages qui résulteraient pour notre industrie d'une situation moins précaire- àe nos o^ ai 6 millions de sujets musulmans algériens et^ tunisiens: qui jusqu'ici, faute de cessoucces,, soiiL restés de hiea piètres consommateurs..
SOLIDARITÉ D'INTÉRÊTS. V^ cvi rcH^' '
Améliorer la condition matérielle de l'existence chez l'indigène, c'est aussi servir de la façon la plus pratique les intérêts de notre politique. Ne pouvant contrebalancer l'influence numérique de l'élément indigène, ni même de l'élément européen étranger, nous devons nous assurer la prédominance morale et nous attacher nos sujets musulmans au moins par l'intérêt, plus fort chez ceux-ci que tout autre lien. C'est cette méthode qu'ont toujours suivie les Anglais, et grâce à laquelle ils ont pu, pendant la guerre Sud-africaine, compter sur le loyalisme de leurs sujets Indiens. C'est cette même politique qu'ils ont pratiquée en Egypte, où leur premier soin a été d'assurer, par d'immenses travaux d'hydraulique, la prospérité de l'agriculture indigène.
Quoi qu'on en ait dit, et bien qu'on ait affirmé que l'agriculture européenne ne pouvait se développer dans l'Afrique du Nord qu'au détriment des populations indigènes, il n'y a pas opposition fatale d'intérêts entre l'élément colonisateur et l'élément indigène. Au contraire, dans une certaine mesure ces deux éléments se complètent l'un par l'autre et se prêtent un mutuel appui. L'élément indigène assure à la colonisation la maind'œuvre dont elle a un besoin absolu, et, d'autre part, celle-ci offre à la production indigène des débouchés qui n'existaient pas auparavant. En résumé, les intérêts de notre agriculture, de notre commerce et de notre industrie sont convergents et nous indiquent la voie à suivre pour résoudre la grave question de l'assimilation ou plutôt de l'association de l'élément indigène à l'élément français.
Travailler pour l'indigène c'est surtout travailler pour nous. L'amélioration des conditions d'existence chez nos sujets français, ce n'est pas un rêve de philanthrope, c'est avant tout le froid calcul d'un égoïsme bien entendu.
La Tunisie, qu'aucune limite naturelle ne sépare de Rivière et Lecq. — Cultures du Midi. 5
l'Algérie, ne s'en distingue ni géographiquement ni au point de vue météorologique. Le climat y est cependant plus désertique et Fagricullure y est soumise à plus d'aléas. L'ancien grenier de Rome ne produit pas régulièrement chaque année de quoi suffire aux besoins des habitants de celte région ; la vigne n'a pas donné tout ce qu'on en attendait ; par contre, on fonde de grandes espérances sur les nouvelles plantations d'oliviers, en attendant les premiei's résultats tangibles. Dans les régions les plus fertiles et particulièrement dans la Medjerda, il s'est, dès les premiers temps du protectorat, constitué de grands domaines que l'agriculture a mis partiellement en valeur, mais pour lesquels les propriétaires ont surtout escompté la plus-value devant résulter de l'évolution du pays. Là comme en Algérie le Français se trouve en présence d'une population étrangère considérable et d'une population indigène sans cesse en augmentation. M. Pensa (1) déclare que l'ouvrier agricole indigène lui apparaît très nettement comme l'élément primordial, essentiel de la prospérité de la Tunisie, parce que de longtemps encore le colon européen ne pourra comme lui travailler la terre et résister à la dureté du climat. Toutefois sa condition matérielle en Tunisie, n'est guère meilleure que celle de l'indigène algérien. Le Khammès ne reçoit qu'une rémunération toujours inférieure au minimum nécessaire pour assurer la subsistance de sa famille, aussi est-il condamné toute sa vie à avoir des dettes qui lui enlèvent toute liberté. « La condition du Khammès, dit M. Levasseur, de l'Institut, rappelle le servage féodal et est peut-être pire, parce que, loué pour un an, il n'est pas sûr de son lendemain, comme l'était le serf attaché de père en fds à la glèbe et intéressé à certaines améliorations. » C'est cette même opinion qu'exprime M. de Lanessan : « Le
(1) Pensa, Étude sur l'avenir de la Tunisie.