CHAPITRE XXXI
INFLUENCE DES HERNIES SUR LA SANTÉ GÉNÉRALE ET LE DÉVELOPPEMENT. — DÉCHÉANCES ORGANIQUES DUES AUX HERNIES ANCIENNES ET AUX HERNIES VOLUMINEUSES. — ALBUMINURIE. — DIABÈTE. — LA CURE RADICALE RELÈVE LA SANTÉ GÉNÉRALE ET AMÉLIORE LA CONSTITUTION.
Les chirurgiens affectent de considérer la hernie comme une lésion sans importance toutes les' fois que le sujet ne souffre pas ou toutes les fois qu'un bandage peut lui rendre la vie à peuprès supportable. Cette opinion est née certainement du besoin de trouver une raison plausible pour rejeter une opération dangereuse. Quand on y regarde de près, comme je l'ai fait remarquer dans mes préliminaires, on constate bien vite que la hernie est la source de nombreux inconvénients et expose à des accidents plus ou moins graves. Certaines compagnies d'assurances ont formellement refusé d'assurer les hernieux au même taux que les sujets jugés sains. Cette appré-
ciation serait bien mieux justifiée encore si l'on tenait compte de quelques-unes de mes observations.
La présence de la hernie chez les jeunes sujets paraît entraver le développement de ces sujets. On auraittort, comme onl'afaitquelquefois, d'estimer que, si le sujet ne se développe pas, ce n'est pas parce qu'il est hernieux, mais précisément que, se développant mal, il est plus disposé à être hernieux. Si l'on vient à opérer un jeune sujet de quelque hernie importante, on voit qu'il prend rapidement du développement après l'opération. J'ai vu, par exemple, un jeune sujet atteint de hernie congénitale, resté assez petit et chétif jusqu'à sept ans, remarquablement grandi et fort depuis sa guérison. Quatre ans se sont écoulés et je Fai revu récemment. Je puis même dire d'une façon générale que j'ai été frappé de la métamorphose de tous les jeunes sujets que j'ai opérés, puis revus quelques années plus tard.
Je puis dire plus encore : tous les sujets opérés ont bénéficié dans leur santé générale, quel que fût leur âge. C'est une remarque curieuse que j'ai faite et qu'ont faite sans aucun doute tous les chirurgiens qui ont opéré beaucoup de hernies : c'est que les sujets ' que l'on revoit un certain temps après la cure radicale semblent tout rajeunis, semblent régénérés. Il < est bien manifeste que chez eux, sous l'influence de la disparition des douleurs de toutes sortes, de la gêne constante, les phénomènes de nutrition se mo-
difient. Si les sujets ne sont pas trop avancés en âge, la vie se modifie complètement et l'influence secondaire sur l'état général, influence que l'on n'avait guère visée, est au moins aussi considérable que l'influencé sur l'état local.
J'ai observé d'une façon très directe les effets de la présence des grosses hernies, de hernies anciennes sur l'état de la nutrition.
En examinant les sujets qui m'étaient adressés pour les opérer de grosses hernies ou de hernies anciennes, j'ai toujours procédé, comme je le fais pour tous les sujets à opérer, à l'examen de leur urine et j'ai été frappe du nombre considérable de sujets atteints d'albuminurie ou de diabète. La proportion en est si considérable qu'il est impossible de ne pas voir là une cause et un effet. Ce qui est remarquable ici, c'est qu'il s'agissait presque toujours de gens qui étaient jugés jouir de bonne santé et en état de subir de grandes opérations.
• Les gens atteints de grosses hernies étaient les plus touchés par la déchéance. J'ai suivi longtemps un garçon de quarante et un ans atteint d'une hernie énorme, qui me priait de l'opérer ; son urine contenait des flots d'albumine. J'ai réussi, par un régime lacté très sévère, à le modifier, puis, brusquement, son albuminurie a repris si largement que j'ai renoncé à l'opérer. Je ne parle là que de sujets d'un certain âge et largement albuminuriqu.es, car j'ai
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opéré plusieurs sujets dont les urines contenaient de l'albumine sans avoir vu d'inconvénients bien sérieux. Mais, dans ces cas, il s'agissait probablement d'albuminurie passagère. Ceux, au contraire, auxquels je fais allusion avaient bien l'albuminurie permanente incurable accusant une altération rénale et un vice de nutrition ancien. Je l'ai constaté tout récemment sur un homme âgé de cinquante-quatre ans, atteint de hernie inguinale double ancienne, qui disait être si gêné par ses hernies difficiles à contenir qu'il souhaitait d'être opéré. M. le docteur Deviilers, qui me l'avait envoyé, ne l'avait jamais soigné pour une maladie ou pour un malaise pouvant faire soupçonner l'albuminurie. Cependant, c'était un albuminurique dont l'urine contenait une quantité considérable d'albumine.
Ce qui est vrai de l'albuminurie est encore plus vrai du diabète. Je l'ai observé à peu près exclusivement sur les sujets porteurs de grosses hernies. Plusieurs des sujets étaient atteints de hernie ombilicale. On sait, du reste, que les sujets atteints de hernie ombilicale sont souvent des individus obèses, et les deux causes peuvent agir simultanément.
On conçoit, d'après cela, combien j'ai raison d'attacher de l'importance à cette formule, qui peut avoir l'air d'une vérité de La Palice, qu'il faut non pas opérer les grosses hernies, mais les opérer pour les empêcher dégrossir. Faut-il, en effet, opérer sur les diabé-
tiques? Je crois que, dans ce cas, l'opération devrait être si dangereuse qu'elle sortirait tout àfaitdu cadre de celles que j'ai recommandées. La raison d'être de la cure radicale doit êlre la sécurité de l'opéré.
. Mais n'est-il pas bien évident qu'une fréquence de diabète et d'albuminurie si grande qu'il est facile d'en noter rapidement des exemples quand on a l'occasion d'examiner souvent des hernies montre bien que les sujets atteints de hernies, et surtout de hernies volumineuses, subissent une déchéance incontestable de l'organisme. Il est plus que probable que la cause de déchéance organique, très importante pour une grosse hernie, existe dans une certaine mesure pour toutes les hernies. Nous ne saurions indiquer le mécanisme intime de cette déchéance, mais il nous paraît difficile de la nier. Aussi, à tousles arguments apportés en faveur de la cure radicale pour tous les cas particuliers que nous avons énumérés, il faut joindre cette notion générale que, pour tous, la cure radicale est de nature à rétablir un équilibre organique troublé par la difformité et à rendre à la nutrition ses forces régulières.
J'ai d'autant plus insisté sur ce chapitre que je n'ai vu nulle part signalée cette fréquence du diabète et de l'albuminurie dans les hernies grosses et anciennes, et je crois qu'à tous les points de vue il est bon d'appeler l'attention des observateurs sur ce sujet.
Chez les sujets auxquels je fais allusion, il s'agissait d'albuminurie définitive, incurable, au moins en ce qui concernait notre intervention.
Pour le diabète, il en est de même, et le fait n'était pas moins surprenant au premier abord, car il ne s'agit pas de petites quantités de sucre irrégulièrement constatées, mais de véritables diabétiques examinés " à plusieurs reprises et présentant des quantités de sucre qui les rendaient inopérables.
Or, bien que le diabète non soupçonné ne soit pas chose rare, on est frappé de sa fréquence dans les cas que j'indique. Comme j'ai eu l'occasion d'étudier un nombre considérable de hernieux,il m'est arrivé d'en rencontrer plusieurs dans la même semaine.
Peut-être peut-on admettre que la privation de mouvement que s'imposent certains sujets, que l'obésité qui se développe prématurément chez beaucoup de hernieux, contribuent à favoriser l'évolution du diabète. Mais, à coup sûr, albuminurie et diabète caractérisent une déchéance organique qui se rattache directement à l'existence de la hernie.
On a noté depuis bien longtemps le vieillissement prématuré des hernieux. Les hernieux de longue date paraissent plus âgés qu'ils ne sont réellement et on a noté qu'à partir de l'époque oji la hernie s'est développée sérieusement chez eux ce vieillissement s'est accentué.
La perte de la puissance musculaire est un autre
fait notable chez le hernieux, fait qu'il ne faut pas exagérer, en ce sens que certains hernieux sont bien réellement des gens très vigoureux. Mais il est certain qu'à mesure que la hernie se développe, la puissance musculaire baisse, et cette perte de vigueur augmente avec une extrême rapidité à partir d'un certain développement, même sur un sujet jeune.
L'accroissement de la hernie peut encore, même sur un sujet très jeune, produire mécaniquement un trouble considérable des fonctions urinaires, des fonctions génitales ; et la considération de ces faits doit contribuer beaucoup à faire prendre un parti opératoire. On peut discuter et contester ces dernières observations, tandis qu'albuminerie et diabète sont des caractéristiques précises, et l'on peut même s'étonner, que jusqu'ici, elles aient échappé à l'observation.
En tous cas, ces constatations donnent un nouvel encouragement à opérer de bonne heure les hernieux.
La déchéance est le propre des hernies de date ancienne et de gros volume, et nous retrouvons partout la justification primitive de nos premières propositions.
Il faut opérer les hernies chez les jeunes sujets et avoir toujours pour objectif d'empêcher la hernie de croître. L'opération, pour une grosse hernie, n'est plus qu'un acte tardif et fatalement très inférieur en
valeur absolue à l'opération faite sur un jeune sujet pour une hernie de me'diocre volume.
Celle-ci vise une réparation locale; mais, sur un jeune sujet, elle donne une garantie d'avenir; elle empêche l'altération des fonctions de nutrition et il n'est pas douteux qu'elle relève indirectement la valeur intrinsèque du sujet et joue un rôle dans la prolongation de sa vie.
Dans les discussions destinées à établir l'utilité de la cure radicale, on n'a pas assez insisté sur ce résultat de l'opération. On l'a considérée comme destinée à parer à une douleur ou à une incommodité, à un accident ou comme une opération de complaisance. Or, c'est une opération de réparation de la région et de la constitution , et, comme telle, son rôle est considérable pour son avenir et, comme je le disais, pour la prolongation de la vie pour toutes sortes de raisons qui se déduisent aisément de nos nombreuses observations.