OBSERVATION VI
HERNIE SCROTALE, INGUINALE DROITE ÉNORME CHEZ UN INDIVIDU COU- VERT DE CICATRICES Et D’ULCÉRATIOMS DUES AU PORT DES BANDAGES. — HERNIE ABSOLUMENT INCOERCIBLE. — PREMIÈRE OPÉRATION SUR LA PARTIE SUPÉRIEURE DU SAC POUR LA CURE RADICALE. — DEUXIÈME OPÉRATION POUR ENLEVER TOUTE LA PARTIE INFÉRIEURE DU SAC QUI ÉTAIT RESTÉE EN PLACE LORS DE LA PREMIÈRE. — SUCCÈS COMPLET CONSTATÉ SEPT MOIS APRÈS L'OPÉRATION. — NOUVELLES AU BOUT DE UN AN (Observation par M. Lavie, interne du service).
Alphonse Picard, quarante-trois ans, boucher, salle Lisfranc, 17, entré le 18 mai 1885, sorti le 1° décembre.
À l’âge de quatorze ans, dans une chute, il fit un effort assez violent. À la suite de cet accident, une pointe de hernie inguinale se développa. La tumeur augmenta petit à petit sans donner de préoccupation au malade et sans qu’il portàt de bandage. En son
métier de boucher il se livrait constamment à de violents efforts.
Depuis l’âge de vingt-huit ans, la hernie a augmenté, le malade a essayé de la contenir par un bandage, mais la tumeur a continué de grossir. Cet homme est fort et bien musclé.
État actuel. — Le malade entre à l'hôpital pour se fairesoigner de nombreuses ulcérations de la cuisse et de la paroi abdominale, au niveau des deux épines iliaques, dues à la pression du bandage.
La hernie scrotale est énorme : du volume d’une tête d’adulte. A son niveau, la peau présente çà et là des veines variqueuses et des cicatrices blanchâtres, restes d’ulcérations dues au bandage.
La tumeur a envahi complètement les bourses, la verge est déjetée à gauche et effacée presque entièrement. Le testicule gauche est situé à la partie inférieure et interne de la tumeur, il est hypertrophié et un peu irrégulier.
La tumeur est molle et élastique, sonore à la pression. C’est manifestement une entéro-épiplocèle. Le pédicule en est fort large, sa circonférence est à peu près celle d’un poignet d’adulte. La hernie est facilement réductible, mais se reproduit de suite. Même lorsque quatre doigts sont introduits dans le trajet, après refoulement des viscères, il est impossible de s'opposer à leur issue; au moindre effort de toux, les intestins s’échappent autour des doigts. |
Guéri de ses ulcérations, le malade accepte l’opération de la cure radicale qui est faite le 9 juillet 1885.
Incision cutanée parallèle à la direction du canal inguinal, au niveau du pédicule. Le sac découvert est fendu, et se montre adhérent par sa face interne à une partie de l’épiploon contenu, principalement dans ses parties inférieures. Ligatures au catgut placées sur l’épiploon qui est sectionné aussi haut que possible. La séreuse est disséquée soigneusement des parties qui lui adhèrent extérieurement jusqu’au niveau de J’anneau interne, assez loin dans le ventre; des tractions l’amènent facilement en bas.
Triple ligature enchevêtrée sur le collet du sac avec du catgut (Voy. fig. 9, p. 43) puis excision de la partie supérieure du sac seulement, celle qui répond au canal et à la partie supérieure du sac scrotal.
La partie inférieure du sac est laissée dans les bourses de façon
à éviter une trop grande surface traumatique. Puis, pour combler autant que possible l'énorme trou du canal inguinal dilaté, M. Championnière avive un lambeau cutané externe sur une étendue d'environ 0,03, adosse les deux feuillets de ce lambeau externe en le repliant et suture la partie avivée supérieure avec le lambeau interne qui la recouvre comme un couvercle.
Petits drains en haut de la plaie, gros drain en bas, dans la partie du sac qu’on a laissée en place.
Pansement à la poudre antiseptique, à la gaze phéniquée et à l’ouate de bois. S. 37°,8.
10 juillet. — Premier pansement. Le malade a remué et déplacé son pansement, les tubes sont raccourcis, poudre et ouate de bois. M. 37°,2. S. 38°.
Le 11. — M. 57,8. S. 38.
Le 12. — M. 37°,6. S. 37,6.
Le 13. — Deuxième pansement, bon aspect dela plaie. M. 37,4. S. 380.
Le 14. — M. 59°. S. 38°,8. Constipation, lavement glycériné.
Le 15. — M. 37°,6. S. 38°,6. Troisième pansement, bon aspect de la plaie. La réunion se fait par première intention.
Le 16. — M. 37,8. S. 38°.
Le 17. — M. 37,5. $. 37°,8.
Le 18. — M. 37°,2. Quatrième pansement, les drains sont enlevés et les fils de suture coupés.
Du 19 au 22. — 37°,2, 37°,4.
Le 22. — 37°,2. Cinquième pansement, le lambeau cutané externe a cédé un peu; son adossement s’est un peu effacé sur une petite étendue. D’ailleurs la plaie est presque fermée. S. 91,4.
Le 23. — 370,2, 57°,8.
Le 24. — 37,2, 37°,6. |
Le 25. — 37°,2. Sixième pansement. On constate un peu de rougeur sur les bourses et dans le pli de l’aine, avec de petites pustules : irritation due au sublimé de la ouate de bois. Le pansement est un peu modifié, pommade boriquée, sur les parties enflammées, avec poudre et ouate de bois. On applique, en ouire, deux bouchons enveloppés dans une compresse au niveau de l’anneau inguinal pour maintenir la paroi abdominale.
Le 26. — 37°,2, 37°,4.
Le 27. — M. 37°,4. S. 38.
Le 28, — M. 37°,8. Septième pansement.
La plaie est en bon état; l’inflammation a disparu. La cicatrisation est presque complète, pansement à l'acide borique.
On constate depuis une dizaine de jours de l’épanchement dans la vaginale ou plutôt dans la partie du sac restée dans Les bourses. Le soir du 28, 38°.
Du 29 juillet au 5 septembre, température normale.
Le 4 août, le pansement est supprimé ; spica de l’aine avec contention de la paroi abdominale, toujours avec des bouchons accouplés dans le pansement.
Le 5 septembre, nouvelle opération pour enlever la partie inférieure du sac restée dans les bourses. Le malade étant chloroformé, M. Championnière fait une incision sur les bourses, puis dissèque et excise la masse du sac dont la paroï est épaissie et contient quelques débris épiploïques adhérents.
Opération courte. Tube à drainage. S. 37°,4.
Le lendemain etsurlendemain 38° le soir ; les autres jours, température normale. Guérison très rapide sans suppuration. Pansements le 10 et le 14 septembre.
Application du bandage Raïnal le 12 octobre. Le malade sort le 1°" décembre. A la sortie, le maintien de la hernie est excellent, pas d'impulsion.
Comme on le voit, cet opéré a fait, grâce aux deux interventions successives, un long séjour au lit, séjour très favorable à la constitution de la cicatrice résistante.
L’aspect de cet opéré est fort remarquable. Les bourses sont encore un peu plus volumineuses qu’à l’état normal à cause du volume exagéré du testicule droit.
Une cicatrice épaisse, solide, que l’on peut saisir avec les doigts, occupe le trajet herniaire, et le bouchon cutané amené par autoplastie, au-devant, lui donne une sorte d'appui.
Il y à à ce niveau une agglomération de tissus remarquable. On ne sent aucune impulsion au niveau du canal inguinal.
Le bandage à très large pelote appuie sur toute la cicatrice et un sous-cuisse serré maintient cette pression.
Nous avions fait marcher le patient sans bandage et il n’en avait éprouvé aucun inconvénient.
Le malade s’est représenté dans le courant de janvier, c’està-dire six mois après son opération. L’état était absolument le même. Il portait soigneusement son bandage, avait de nouveau commencé à travailler, et se déclarait très satisfait.
La cicatrisation de ses ulcères, la double opération, des tâtonnements pour la confection de son bandage avaient amené pour lui un long séjour à l'hôpital, séjour qui aurait pu être facilement abrégé. Il s’y prêtait assez volontiers et nous avons pu ainsi prolonger notre surveillance et suivre les résultats de cette opération. [l nous a fait donner de ses nouvelles un an après l’opération.