‹ Curiosité de l'OpéraChapitre 13 sur 26 · Un des personnages d'Alcyone · texte numérisé non relu

Un des personnages d'Alcyone

» M. DiiiMiid voit (jiic loni ro qui suit ccUo indication de rient nul dans le reslo do la partition. »

N'est-ce pas tout a fait amusant? El, pour rendre la chose plus piquante, il faut se souvenir que Berton était un des quatre directeurs do l'Opéra à celte époque ; que Francœur était « maître de musique », c'est-à-dire chef d'orchestre, et que Rebel, ancien directeur, pensionné de 9,000 livres, était l'ami et le collaborateur des deux autres. Ces administrateurs, trouvaient ainsi le moyen de placer des fragments de leur musique dans l'ouvrage de ce pauvre Marais, qui, depuis 1728, n'avait plus la faculté de faire entendre la moindre réclamation.

Les directeurs contemporains qui font jouer leurs pièces ne constituent donc pas précisément une nouveauté, puisque le xvni'' siècle leur a donné l'exemple.

Nous devons reconnaître que la critique du temps approuve fort ce procédé. Nous n'avons pour nous en convaincre qu'à lire le Mercure de France du mois de juin 1771, et à lui emprunter celte jolie phrase enrubannée :

lOS CURIOSITÉS DE L'OPÉRA

{( Les talents distingués dont ce théâtre (l'Opéra) est orné ont rajeuni, autant qu'il était possible, les charmes que le temps ôte souvent aux arts agréables. »

Puis l'auteur du Mercure (comme on disait alors) raconte la douleur, plus ou moins récréative de la fille d'Eole et jette les plus odorantes fleurs de sa rhétorique sous les pas des sieurs Legros, L'Arrivée, Gardel, Vestris et des demoiselles Beaumesnil, Guimard et Heynel.

« Le tout lu par ordre de Monseigneur le Chancelier et approuvé, avec privilège du Rov. »

UN PLAGIAT EN I78u

Les composilours (Iramaliques se plaignent amèrement des difficultés sans nombre qui les arrêtent à chaque pas. Malheureusement, ils n'ont pas tort de se plaindre et peut-être même auraient-ils le droit de crier encore plus fort.

Mais, à toutes les époques et sous tous les régimes, ces avanies et ces déboires ont existé pour les compositeurs de théâtre; il semblerait que c'est un privilège peu enviable et inhérent à leur profession. Ne savons-nous pas que Cambort, l'auteur do Pomone, fut dépossédé de son privilège par un heureux rival, Jean- Baptiste LuUy? Mais connaissons-nous l'his-

toire de toutes les tempêtes et de toutes les révolutions qui ont dû gronder dans les baraques de la Foire Saint-Laurent et dans le sein des confréries, plus anciennes encore, de Saint-Julien des Ménétriers et dos Frères de la Passion? Partout et toujours, il a existé des luttes, des rivalités, des conflits d'amourpropre, et, pour augmenter la malechance des musiciens, ne faut-il pas compter sur tous ces incidents imprévus et funestes qui, dans la vie dramatique, constituent l'existence de chaque jour? De là, des déceptions incessantes, des ruptures, des décourag"ements à l'infini; et, plus tard, un archiviste curieux et chercheur retrouve, au fond des rayons d'une bibliothèque, une œuvre, signée d'un grand nom d'artiste , mais reléguée , poudreuse, inédite et sans qu'aucun catalogue en ait fait la moindre mention.

On ne sait pas combien les archives de l'Opéra possèdent de ces partitions qui ont été reçues, copiées, répétées au foyer, souvent même à l'orchestre et qui n'ont jamais eu, pourtant, les honneurs de la représentation.

L'histoire en sera faite peut-être un jour;

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cl Ion sera éloimé de voir liguror sur celle lislo des œuvres composées par Monsigny, Bcrton , Saccliiui , Ziiigarelli , Pierre Caudeille el taiil d'aiilres, sans compler les modernes , — llalévy est du nombre — el sans compter aussi les musiciens inconnus ou oubliés.

Parmi tous ces ouvrages déshérités, nous avons choisi le Preynk'r Navigateur ou le Pouvoir de l'Amour; il nous a semblé présenter le plus d'intérêt, tant par la valeur du musicien que par les circonstances bizarres qui en ont empêché la représentation.

André Danicau-Philidor commença cet ouvrage en 1772. Il était alors dans toute la maturité de son talent. Ses succès de Biaise le Savetier, du Soldat magicien, à l'Opéra-Comique, de Toni Jones aux Italiens et à'Ernelinde, princesse de Norvège (première version) à l'Académie Royale de Musique, l'avaient placé très haut dans l'opinion publique. Philidor avait donc le droit de se mettre au travail, sans craindre d'être en butte aux multiples

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Iracasseries qui foui ordluaircmcnt cortège aux musiciens débutants.

Fcnouillot de Falbaire était son collaborateur. Deux ans auparavant, cet auteur avait fait représenter, avec Grétiy, le^ Deux Avares, aux Italiens.

Philidoi' et Falbaire destinaient le Premier Navigateur h ce même tbéâtre ; mais ils le retirèrent bientôt, à la suite d'une assez vive discussion entre auteurs et artistes.

Trial, qui fut, quelque temps après, chargé de la réception des pièces nouvelles, redemanda l'ouvrage pour l'examiner à nouveau; malheureusement, cette démarche n'aboutit pas à une solution définitive.

L'Académie Royale de Musique avait aussi un examinateur pour la « mise » des pièces. Ce haut fonctionnaire lit miroiter une lueur d'espoir aux yeux du « poète », en l'engageant à remanier son ouvrage pour l'Opéra et à écrire même un prologue pour donner encore plus d'importance à la pièce.

Lorsque Falbaire eut terminé sa tâche, il vint trouver Philidor; mais le musicien ne se rendit pas tout de suite aux désirs de son collaborateur. La partition était à peu près en

CriUdSlTKS l)K l,(»l'i:itA ll:j

L'Iat d'tMro j(>U(''o aux llalioiis et Ti-ial la redciiiaiidail (oujours; laiulis (hr', pour la faire ropréscnlcr à l'Opéra, il fallait la remanier onlit'renioiit, fairedes récilalifs et ce fameux prologue qui ne souriiait nullement au compositeur. Et, quand même, après avoir accepté (le faire ce long travail, élait- il bien sur de voir son ouvrage entrer triomphalement dans le répertoire de <( l'Académie »?

Amelot de Chaillou élait, à ce moment-là, secrétaire d'Etat, chargé des Menus- Plaisirs et, conséquemment, administrateur de l'Opéra. Philidor voulut avoir l'assentiment du ministre ; il attendit sa réponse, qui fut favorable. Amelot de Chaillou écrivit lui-même à Falbaire la lettre suivante, qui accompagnait le retour des deux manuscrits de sa pièce :

<< Versailles, 23 juin 1182.

» Vous retrouverez ci-joint, monsieur, les deux manuscrits intitulés le rreinier Navigateur. J'ai lu avec plaisir celui destiné pour l'Opéra et je ne doute point que le public ne le

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voie avec satisfaction, si lo miisirieii v rL^mo tous les soins qu'il mérite. »

L lie lettre aussi précise détermina la résolution do Philidor ; mais, en véritable joueur qu'il était, il voulut avoir les grosses pièces dans son jeu; il alla trouver Amelot de Chaillou, qui lui répéta ce qu'il avait écrit à Falbaire et lui promit que rien ne serait négligé, à l'Opéra, pour rendre son succès durable et fructueux. En attendant, Philidor avait besoin d'argent ; mais son collaborateur était si convaincu de voir bientôt leur ouvrage sur rafiiclie de l'Académie, qu'il prêta à son musicien la somme de huit cent quarante livres; Philidor signa un mandat de re?nboursement sur le caissier du théâtre, qui payait « les honoraires des auteurs ». Hélas! le pauvre Falbaire avait un billet qui ressemblait fort à celui de La Châtre !

André Philidor se mit au travail et bientôt, laissant de côté le prologue, demanda à entrer immédiatement en répétition; mais Amelot de Chaillou tenait à ce fameux prologue, comme le prouve la lettre suivante, adressée à Falbaire.

CUHIOSITKS l)K l/OPHIi A li:i

.. 2;; nowt IISJ.

« Soyez persuadé que je veillerai à ce qu'on ne néglig^e rien pour que cel ouvrajçe ait tout le succès qu'il mérite d'avoir. J'avais déjà fait connaître à M. IMiilidor que je désirais vivement qu'il mît le proloijue en musique, parce que j'en attendais le plus grand effet. D'après votre lettre, je l'ai fait presser de nouveau à ce sujet et il a promis d'y travailler et d'y donner tous ses soins. »

A la fin de cette année-là (1782), la partition fut exécutée devant tout le Comité et fut bien accueillie ; mais nous ne savons par quelle suite de circonstances fâcheuses les répétitions ne commencèrent... qu'en 1784. Avec les répétitions, les déconvenues vinrent à la file désespérer le malheureux musicien.

D'abord Amelot de Chaillou ayant été remplacé « aux Menus » par le baron de Breteuil, l'intluence ministérielle ne protégeait plus les auteurs; c'était la grosse affaire. Ensuite, Gardel k l'aîné », le fameux Maximilien

Gardel, Yun des plus célèbres maîtres de ballet de l'Opéra, avait été chargé de régler la chorégraphie du Premier Navigateur. Cette bergerie lui plut, à ce qu'il parait ; il parvint à faire retarder les répétitions de l'ouvrage, fit peindre, par-dessous main, des décorations, construisit tant bien que mal une espèce de livret, et, avec des airs détachés de tous les divertissements du répertoire, écrivit une partition quelconque, et... le mardi, 26 juillet 1783, le Premier Navigateur ou le Pouvoir de f Amour, ballet-pantomime en trois actes, fut représenté pour la première fois sur la scène de l'Académie Royale de Musique.

Philidor eut beau se mettre en colère, envoyer force suppliques et récriminations au baron de Breteuil; rien n'y fit. La partition du grand musicien alla dormir dans la poussière des archives de l'Opéra, et c'est là que l'auteur de cette étude a trouvé un second Premier Navigateur, dont on ignorait l'existence.

Malheureusement, cette partition n'existe plus ; on a seulement copié les rôles et les parties de chœurs et d'orchestre ; il est difficile de juger un ouvrage dans ces conditions. Pourtant, à la lecture, on sent l'empreinte

CL'HKtSITI'S Dr: LiiPKIÎA 117

(runo niciiii exercer; les chœurs sont foii bien érrils. Dans le jtrnloiiue. un cliu'ur triiommes dos snfr(/f)(s d'J'Jo/r forait, il nons somhle, de reiïet à l'exéculion. Quant au « poème » de Fenouillot de Fall)aire, il est absolument ridicule ; nos pères avaient vraiment des goûts forts étranges en fait de litlérature théâtrale, et personne ne comprendrait maintenant par quelle aberration d'esprit, Gardel a pu commettre une action déloyale envers Philidor, en lui dérobant un sujet aussi nul.

Ce sujet est tiré du poème de Salomon Gessner, l'auteur des Jdf//Ies, poème imprimé à Zurich, patrie de Gessner, avec le même titre, vers Tan 1762. On attribue au grand Turgot la traduction de cette insipide bergerie, bien qu'elle ait paru à Paris en 17G4, — format in-12, — sous la signalure d'un nommé Hubert. La même année vit naître une autre traduction avec le titre : le Premier Marhi, poème en quatre chants, traduit de l'allemand par de Selonières, oflicier, — Sedan 1764, — format in-12.

lis CURIOSITÉS DE LOPERA

La pièce (lu Premior Navigalcur pourrait même ne pas être inédite : sons le nom d'Anseaiime et le titre de Sémire et Mélide on le Navigateur^ nous trouvons une pastorale lyrique en deux actes — 1773, — format in-8; en 1799, nouvelle édition sous le titre de Mélide ou le Navigateur, avec un troisième acte nouveau.

Enfin, cette pièce a été réimprimée dans les œuvres d'Anseaume, sous le titre du Premier Navigateur, pastorale lyrique. Ce nom d'Anseaume, qui vient ici à l'improviste, aurait le droit de nous étonner, si nous ne savions déjà, par la Décade philosophique de Tan XI, que Falbaire avait cédé tous ses droits à Gardel pour avoir la jouissance de ses entrées à FOpéra, De là à faire paraître la pièce sous le nom d'Anseaume, il n'y a qu'un pas. Que de vilenies pour une pièce inepte! La seule excuse que l'on puisse présenter pour la défense de Gardel. c'est que le sujet avait déjà beaucoup de maîtres.

Il n'y avait pas lieu de se donner tant de

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peine; quon en jii,-e p;ir ce siiiii>le compte

rendu :

Dans les temps fabuleux des Daplinls et des Corydons, une presqu'île est séparée de la terre ferme par une horrible tempête. Un ménage de bergers, le père, la mère et leur toute petite lille, se trouve brusquement arracbé au commerce des autres humains.

Depuis cette catastrophe, plusieurs années se sont passées ; le père est mort et l'enfant a grandi. Un berger habitant la terre ferme, le bel Amyntas, a vu dans un songe la jeune insulaire; il veut à toute force se rapprocher d'elle et s'en faire aimer. Comment faire? On ignore encore à cette époque les premiers principes de la navigation, et Tîle est trop éloignée pour s'y rendre à la nage; mais l'amour est ingénieux et suggère k Amyntas l'idée de dépouiller un arbre de son écorce et, dans ce léger esquif, d'aller rejoindre l'amante qu'il a rêvée.

Cette pièce, par sa forme naïve, atteint les proportions les plus extrêmes du comique de situation. Les boulfonneries de ropérelte moderne ne dépasseront jamais les limites des drôleries que nous donne le Premier Naviga-

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teiir, écrit de sang-froid et avec une conviction entière. Nous allons citer quelques vers seulement; on jugera du style par ces différents fragments :

Ah! pardonne, amaute trop choiv, Pardonne et ne t'afflige pas.

Avant de t'aimer, j'eus un père.

Et je revole dans ses bras.

Amyntas veut ramener la mère et la fille sur la terre ferme ; mais « son écorce » ne peut porter que deux passagers. Il y a là un combat de générosité tout à fait divertissant.

Viens, ma mère !

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