‹ Curiosités bibliographiques (volume 2)Chapitre 12 sur 14 · U VU ES D’IMAGES · texte numérisé non relu

U VU ES D’IMAGES

« Quand la couverte noire ou rouge était sèche, dit Caylus, le peintre, ou plutôt le dessinateur, devait nécessairement calquer ou poncer son dessein ; et, selon l’usage de ce temps-là, il n’a pu se servir, pour y parvenir, que de laines de cuivre très-minces, susceptibles de tous les contours, et découpées, connue l’on fait aujourd’hui de ces mêmes lames pour imprimer les lettres et les ornements. 11 prenait ensuite un outil fort tranchant, avec lequel il était le maître de faire, ce qu’on appelle de réserve, les traits les plus déliés, car il emportait et ôtait la couverte noire sur ce qui devait être clair » L’empereur Justin l’Ancien, qui avait d'abord été un simple paysan, ne savait pas écrire. « Voici, dit Procope, ce que tirent les officiers de sa chancellerie pour avoir de lui une espèce de signature. Ils firent graver les quatre premières lettres de sou nom sur une petite tablette de bois, et toutes les fois qu’ils voulaient lui faire signer quelque acte, ils lui conduisaient la main sur les caractères de celle tablette 2 . » Un écrivain anonyme du cinquième siècle raconte que Théodoric, roi des üstrogoths, n’ayant jamais pu apprendre à signer son nom, avait fait IHjrcer à jour, dans une mince lame d’or, les initiales THÉOD. Lorsqu’il voulait signer, il appliquait celle lame sur le papier, cl promenait la plume daus les découpures des lettres.

Les copistes employèrent d’abord des patrons en laiton pour les lettres capitales si chargées d'ornements dans quelques manuscrits. Ils en firent ensuite usage pour les lettres minuscules, et composèrent de la sorte des livres

* Recueil d’ Antiquités, tome i, J>. 87.

3 Histoire secrète , c. vi.

entiers, principalement des livres de plain-chant, comme on le faisait encore au commencement de ce siècle dans quelques couvents d’Allemagne. Il paraît même qu’il y avait jadis, dans la chartreuse située près de Mayence, jusqu’à soixante alphabets complets découpés dans des feuilles de laiton.

C’est au commencement du quatorzième siècle , suivant les uns, à la fin, suivant les autres, que l'on trouve la première mention des caries à jouer 1 ; mais on ne peut assigner de date précise à leur invention, ni décider quel est le pays où on a fabriqué les premières. On commença d’abord par les imprimer et les enluminer au moyen de patrons à jour; mais vers 1400, pour les fabriquer avec plus de célérité et à meilleur marché, les Allemands, les Flamands, les Hollandais et les Italiens imaginèrent des moules en bois et découvrirent ainsi la gravure.

Après les cartes on grava sur bois des livres d'images. « Ces sortes de livres, sans date, dit Lambinet, sans indication d’auteur et de lieu, que l’on fait voir dans les différentes bibliothèques de l’Europe, ont tous été gravés sur planches de bois fixes, avec le texte à côté, au milieu ou au-dessous des images, ou quelquefois sortant de la bouche des figures pour les expliquer. Ils ont été imprimés d’un seul côté du papier avec une encre grise en détrempe. Ces ouvrages, que l’on regarde comme les premiers essais de l’imprimerie, ont été fabriqués les uns avant la découverte de cet art, les autres dans ses premiers commencements. Ils se ressemblent presque tous. Les figures qui y sont représentées sont grossièrement

1 O» peut consulter, sur les cartes à jouer, Jansen, Essai sur l'origine delà gravure , et un article de M. Duchesnc aîné, dans VAniiuaire historique de la société de l’Hisloire de France, année 4857.

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faites, au simple trait, dans le goiït gothique, de même que l’explication latine en prose rimée qui accompagne chaque ligure gravée dans les petits carrés des planches. Les feuillets des planches, n’étant imprimés que d’un seul côté , sont ordinairement collés dos à dos les uns aux autres. Les lettres de l’alphabet, en gros caractères gothiques qui se trouvent au milieu des planches, indiquent l’ordre de leur arrangement.

« Pour graver une planche de bois, il fallait : 1° dessiner le sujet à la plume ou le calquer sur le bois ; 2" marquer tous les traits qui forment le dessin et les conserver en relief; 5° enlever délicatement avec des outils ce qui devait demeurer en blane et être creusé, parce que le relief seul forme dans l’impression les traits sur le papier. C’est l’imprimerie chinoise. Dans l’impression des images et des cartes, on chargeait de noir la planche de bois ou le moule, on appliquait une feuille de papier moite, afin qu’elle s’attachât plus aisément au moule : on passait ensuite plusieurs fois sur le papier un frotlon de crin ou de bande d’étoffe, et l’on frottait le papier sur le moule ; alors l’empreinte de l’image paraissait sur le papier. L’on découvre celle opération par le revers de la feuille, qui est lisse et quelquefois maculée dans les anciennes estampes sur bois et dans les anciens livres d'images imprimés d’un seul côté 1 . »

Ces livres d’images, très-rares ef très-curieux, sont au nombre de neuf à dix principaux cl ont été imprimés plusieurs fois dans les quarante premières années du quinzième siècle. Nous allons donner une description snc-

4 Origine (le F imprimerie , 1810, in-8, tome i, p. 61 et suiv.

6i CURIOSITÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

cincte de quelques-uns d’après l'ouvrage que nous venons de citer 1 .

Figura (ypicœ veteris alque anlUypicas Novi Teslamenli, petit in-folio. Cet ouvrage est connu en Allemagne sous le nom de Bible des pauvres, parce qu’il était destiné au peuple, qui n’avait ni argent pour acheter une Bible entière, ni temps pour la lire. 11 doit avoir quarante feuillets, imprimés seulement d’un côté. Chaque planche contient quatre bustes, deux en haut, représentant des prophètes, deux en bas, trois sujets historiques et diverses inscriptions. Le sujet du milieu est tiré du Nouveau Testament; c’est le Type. Les deux autres qui font allusion au premier sont les Antitypes.

L’exemplaire que possède la Bibliothèque de Bâle est complet et parfaitement conservé. La première planche est marquée, au milieu, de la lettre A, et les suivantes des autres lettres jusqu'à ITT qui termine l’alphabet, alors les feuillets sont numérotés avec un A suivi de deux poiuls, et ainsi de suite jusqu’à U.

La Bibliothèque royale , la Bibliothèque bodleienne à Oxford et celle du Christ à Cambridge, possèdent un exemplaire de cet ouvrage, dont on connaît quatre éditions différentes en quarante planches et une cinquième en cinquante planches. Dans toutes ces éditions, les textes et les figures sont gravés au moyen de planches de bois. Les feuillets, imprimés d’un seul côté, sont collés deux à deux et dos à dos dans la plupart des exemplaires.

' Heiuecke, dans son Idée générale d’une collection d'estampes, a décrit avec soin ces livres d’images, el donné la copie fidèle de tonies les planches et le fac-similé du texte.

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2° Hisloria S. Joannis evangelislœ ejusque visiones apocalypticœ, petit in-folio. C’est une histoire de saint

Jean l’Evangéliste et de ses visions dans l'ile de Palmos représentée en figures, au milieu et au-dessous desquelles se trouve gravée une explication en latin.

La plupart des grandes bibliothèques de l'Europe possèdent cet ouvrage, dont il y a eu six éditions distinctes. Dans quelques exemplaires, on trouve entre chaque estampe une feuille de papier ajoutée au livre et écrite à la main. Le texte, en saxon, en allemand ou en flamand, est destiné à expliquer les figures à ceux qui ne savent pas le latin.

3° Hisloria seu providentia Virginis Mariœ ex Canlico canlicorum, petit in-folio. Cet ouvrage contient seize feuillets imprimés seulement d’un côté et remplis de gravures en bois qui représentent différents sujets allégoriques relatifs à la vie de la Vierge, avec de courtes explications en forme de sentences au bas de chaque figure. Des rouleaux qui couronnent les personnages, ou qui sortent de leur bouche, contiennent aussi des textes très-courts. Il y a un assez grand nombre d’exemplaires imprimés en caractères de fonte.

4° .1rs moriendi, sive de tcnlationibus moricnlium , petit in-folio d’une extrême rareté. Le texte est imprimé d’un seul côté, sur treize planches, et les figures sur onze. Chaque feuillet est marqué d’une lettre de l’alphabet ; les figures, aussi grossièrement gravées que le texte, représentent les tentations des agonisants. Les lettres capitales sont ornées comme dans les manuscrits, et l’écriture ressemble à celle du quatorzième siècle. Il y a eu en latin et en allemand sept ou huit éditions différentes de ce livre, qui a été aussi imprimé aveç des caractères de fonte.

5° Ars mcmorandi nolabilis per figuras Evangelislarum, petit in-folio de trente planches, dont quinze de ligures et quiuze de texte, imprimées d’un seul côté. Le caractère est de grande dimension. L’exemplaire de la Bibliothèque royale contient quarante- huit planches où les ligures sont grossièrement coloriées. On connaît deux éditions de ce livre.

6° Spéculum humanœ salvalionis , ou Spéculum salulis , petit in-folio ; écrit en latin par un bénédictin du treizième ou du quatorzième siècle, abrégé par frère Jean du monastère de Saint-Ulric et Sainte-Afre, à Augsbourg, et traduit dans plusieurs langues de l'Europe, il a eu, suivant Fournier, six éditions, toutes gravées sur bois. Lambinet a donné la description suivante de l’exemplaire possédé par la Bibliothèque royale. « Il est composé de soixante-trois feuillets et de cinquante-huit estampes. La préface, de cinq feuillets imprimés à longues lignes, en prose limée, annonce le titre et le nom de cette compilation :

Prohemium cujusdam incipit novæ compilationis Cujus nomen et titulus est Spéculum humanæ salvalionis.

« Le texte du corps de l’ouvrage est imprimé h deux colonnes, d’un seul côté du papier, en prose rimée latine, de caractères gothiques. Les cinquante-huit estampes, gravées au simple trait, représentent des sujets de l’Ancien et du Nouveau Testament; elles sont placées au haut de chaque planche, en forme de vignettes, séparées au milieu par une colonne ou un tronc d’arbre et d’autres ornements gothiques, chargés de quelques mots pour expliquer les figures. Elles ont tontes été gravées en planches de bois fixes. Mais il n’en est pas de même du texte expli-

LIVRES D’IMAGES Eî DON AT S.

calif qui se trouve au-dessous des vignettes. Des cinquante-huit planches, le texte, dans vingt-sept, est gravé en bois fixe, et dans vingt-sept autres, il est en caractères mobiles de fonte. Les planches des figures ont également servi pour le tirage de l’imprimé et du gravé. Il y a cette différence sensible que, dans les épreuves tirées sur des planches de bois fixes, l’encre du texte est grise ou couleur de bistre, comme celle des estampes qui sont au-dessus, au lieu que, dans les épreuves tirées sur les caractères mobiles de fonte, l’encre du texte est très-noire, et celle de l’estampe au-dessus très-grise; ce qui prouve que, dans celles-ci, le texte a été imprimé séparément des figures, qui sont plus anciennes. »

Il existe encore plusieurs autres livres d’images gravées sur bois, et postérieurs à l'invention de l’imprimerie proprement dite. Tels sont le livre de ï Antéchrist, en trente-neuf planches de texte et de figures, les Sujets tirés de la Bible, in-î, avec trente-deux figures, dont chacune est accompagnée de quinze vers allemands. Telle est encore la Chiromancie du docteur llarllicb , en allemand, de vingt-quatre feuillets imprimés des deux côtés. L’exemplaire de la Bibliothèque royale porte la date de 1 448.

Après les livres d’images, ou commença à sculpter, sur des planches de bois fixes, un livre de grammaire eu usage dans les écoles, et connu sous le nom de Donat , parce qu’on le regardait comme un abrégé d’un traité d’Ælius Donalus, célèbre grammairien latin du quatrième siècle. On ne peut dire quel est le pays où ces nouveaux essais prirent naissance. Il est probable qu’ils eurent lieu presque simultanément en Hollande, en Allemagne et eu Belgique. Toutefois le chroniqueur anonyme de Cologne les attribue exclusivement à la Hollande.

« Bien que l’art (le l'imprimerie, dit-il *, tel que nous le pratiquons aujourd’hui, ait été inventé à Mayence, cependant la première idée en a été trouvée en Hollande. Car c’est par les Donals, et d’après les Donals qui, avant celle époque, ont été gravés dans ce dernier pays, que commença l'imprimerie. »

La Bibliothèque royale, qui passe pour être la bibliothèque de l’Europe la plus riche en monuments de ce genre, possède deux planches de bois, faisant partie d’un Dunal dont les lettres sont sculptées eu relief et à rebours. Ces deux planches ont été achetées en Allemagne par Foucault, conseiller d’Etat sous Louis XIV. Elles appartinrent successivement au président de Maisons, à du Fay, à Morand et au duc de la Yallière.

La première planche de format in-ï porte en bas la signature C, et renferme vingt lignes. Les caractères sont gothiques et assez gros, les points et les deux points carrés, les 1 surmontés tantôt d’un accent grave, tantôt d’un demi-cercle. Les points d'interrogation ont la forme d’un C renversé au-dessous duquel se trouve un point eu étoile.

La deuxième planche, (pii a été évidemment sciée par le bas, n'est composée que de seize lignes. Le caractère est plus gros et plus net que dans la première planche. Les abréviations plus rares ont une forme différente. Les ligues sont moins longues, et les l surmontés d’un simple trait. Le second tome du catalogue de la Yallière renferme un fac-similé des caractères sculptés sur ces deux planches.

4 Cltronicon url'is Colotiiœ, H99, iu-fulio.

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