‹ Curiosités bibliographiques (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · ÉCRITURES ABRÉGÉES · texte numérisé non relu

ÉCRITURES ABRÉGÉES

terrier d'Angleterre, dressé par ordre de Guillaume le Conquérant, en est une preuve. Ce manuscrit en deux volumes, que les Anglais appellent domcsday-book, fut écrit eu lettres antiques et en sigles. Ces sigles néanmoins n’y sont pas, à beaucoup près, aussi fréquents que dans le Virgile d’Asper. On s’en servait encore pour distinguer les livres, pour marquer le nombre des chapitres et des cahiers des manuscrits. On exprimait aussi la valeur des poids par différentes lettres des alpha* bets grecs et latins. »

Les médecins ont conservé jusqu’à nos jours, dans leurs ordonnances, l’usage de quelques sigles qui remontent à une haute antiquité. .

L’emploi des sigles, pour les noms propres dans les actes et les documents de toute espèce, a causé un grand nombre d’erreurs, soit de la part des copistes, soit de la part des interprètes, et a souvent jeté une grande coufusion dans l’histoire. Eu voici un exemple :

L’ancien Martyrologe de saint Jérôme marquait au 16 février onze martyrs, compagnons de saint Pamphyle. A la suite des mots : Juliani cum Ægypliis V, il y avait mil., abréviation de mililibus. Les copistes, après le mot Juliani, ont mis cum aiiis quinque millibus. L’auteur du Martyrologe romain , Baronius, ne s’est pas aperçu de cette bévue, qui, de cinq martyrs, en a fait cinq mille. Les erreurs de ce genre ont été très-lréqueules, et nous aurons plus d’une fois l’occasion d’en signaler de semblables.

Il existait encore, chez les anciens, un autre genre d’écriture abrégée, qui consistait dans la suppression d’une partie des lettres d'un mot et dans la subslilulioü de certains signes aux caractères supprimés.

Dans les plus anciens manuscrits, les signes abréviatifssont extrêmement rares, mais ils se multiplièrent à partir du septième siècle. En juillet 1504, Philippe le Bel essaya de remédier à cet abus, dans une ordonnance relative aux tabellions et aux notaires. Mais ce fut en vain, car au quinzième et au seizième siècle, on rencontre une foule d’actes tellement remplis d’abréviations, qu’ils sont à peu près illisibles.

Il en fut de même des premiers livres imprimés. 11 devait être fort difficile de les lire sans le secours de quelque ouvrage qui donnât la clef de ces abréviations. On connaît, entre autres, le livre que Jean Petit publia seulement pour les ouvrages de droit, et qui est intitulé : Modus legendi abreviaturas in ulroque jure, Paris, 1498, in-8.

\oici, comme échantillon de ces abréviations, deux ligues tirées du folio 121, verso, de la Logique d Uceatn, imprimée à Paris, en 1488, in-fol. :

Hic hic e fal sm qri sinqilr a e pdueibile a Dco g a e. Et silr hic a u e g a u e pdueibile a üeo ;

c’est-à-dire :

Sicul hic est faliacia sccundum quid simpliciter : A est producibile a Deo. Ergo A est. Et simitiler hic : A non est. Ergo A non est producibile a Dco '.

L’écriture abrégée, connue chez les anciens sous le nom de notes lironiennes 1 , et chez nous sous celui de

4 Voyez Chcvillier, l'Origine île l'imprimerie île Paris, 1694, iu-4, p . 110. Le premier volume des Éléments île paléographie, par M. N. de Waillv, contient un dictionnaire de sigjcs cl d'abréviations.

Ce nom vient de Iullius Tiro, affranchi de Cicéron, qui perfectionna ■ beaucoup la sténographie appliquée à l’écriture latine.

ÉCRITURES ARRÉGÉES. 55

sténographie , a été, suivant toute probabilité, inventée par les Grecs. Diogène l.aërce raconte que Xénophon s’en servit pour recueillir et publier les discours de Socrate. Les Romains ne la connurent que beaucoup plus tard, et ce fut, au dire de Plutarque, Cicéron qui. le premier, en lit usage à Rome lors des débats auxquels la conjuration de Catilina donna lieu dans le sénat. « Il n'est demeuré, dit-il en parlant de la réponse de Caton à César, que celle harangue seule de toutes celles que fit oneques Caton, parce que Cicéron avoit ce jour-là attiltré des clercs, qui avoient la main fort légère, auxquels il avoit davantage enseigné à faire certaines notes et abréviations qui, en peu de mots, valoient et représenloienl beaucoup de lettres, et les avoii disposés çà et là en divers endroits de la salle du sénat ; car l'on n’usoit point encore lors, et ne savoit-on que c’étoit des notaires, c’est-à-dire d’écrivains qui, par notes de lettres abrégées, figurent toute une sentence ou tout un mot, comme l'on a fait depuis : cl dit-on que ce fut lors premier que l’on commença a en trouver la trace l . »

Cicéron se servit pour lui-même de sténographes, et ce fut ainsi que l’on recueillit, tel qu’il fut prononcé, son plaidoyer pour Milon.

Les notes tironiennes, successivement augmentées et perfectionnées jusqu’à Sénèque le père, qui en porta le nombre à cinq mille, furent d’un usage très-commun en Occident. Au quatrième siècle on les enseignait dans les écoles publiques. On écrivait de cette manière les discours, les testaments, les actes publics, les interrogatoires des accusés, etc., et même les sermons; car saint

1 Plutarque, 17e île Caton d'Vtique, c. 35, traduction d'Amynt.

Augustin rapporte que ses auditeurs recueillaient par ce moyen ce qu'il disait en chaire. Mais ce qu'il y a d’assez singulier, c'est qu’on transcrivit en notes des livres entiers. Saint Ançchaire, d’abord moine de Corbie au neuvième siècle, puis archevêque de Brème, écrivit ainsi luimême plusieurs gros volumes ; et l’on conserve à la Bibliothèque royale plusieurs psautiers écrits de cette manière et antérieurs au neuvième siècle.

La sténographie des anciens devait être aussi prompte que la nôtre, et la rapidité des scribes est le sujet d’une charmante épigramme d’Ausonc que nous ne pouvons nous empêcher de donner ici en entier :

« Esclave, habile ministre des notes rapides, accours ! Couvre la double page de tes tablettes, où une longue suite de phrases, exprimées chacune par des points différents , se trace aussi vite qu’un seul mot. Je parcours d’énormes volumes : comme les flots pressés de la grêle, les mots se précipitent de mes lèvres bruyantes, et ton oreille ne se trouble pas, et la page ne peut s’emplir ! Ta main, remuant à peine, vole sur la surface de cire, et si ma parole se traîne par les longs détours d’une circonlocution, tu fixes mes idées sur la cire comme si elles étaient énoncées déjà. Je voudrais que mon esprit fût aussi prompt à concevoir que ta main en courant est habile à devancer ma parole. Qui, je te le demande, qui m’a trahi? Qui t’a révélé déjà ce que je songeais à dire? Comment ta main ailée peut-elle ainsi dérober les secrets de ma pensée? Par quel nouvel ordre de choses ton oreille peut-elle connaître ce que ma langue n’a point encore exprimé? Ce n’est point un maître qui t’a enseigné cela ; et nulle autre main ne serait assez légère pour ce vol rapide de l’abréviation. Non, c’est un don de la nature ;

ÉCRITURES SECRÈTES. oa

c’est Dieu qui t’accorda cette faveur de savoir d’avance ce que je dois dire, et de vouloir ce que je veux 4 . »

Les notes tironicnucs cessèrent d’ètre employées en France vers la fin du neuvième siècle et en Allemagne vers la fin du dixième. Trois cents ans plus tard, on en trouve encore quelques exemples dans les privilèges des rois d'Espagne. Cependant on peut dire, en thèse générale, qu’elles tombèrent en désuétude à peu près à l’époque où les abréviations se multiplièrent dans l'écriture ordinaire. Les notaires .seuls continuèrent à en faire usage dans les actes comme d’une espèce de chiffre destiné à servir de garantie contre les faussaires.

La cryptographie ou écriture secrète remonte à une haute antiquité. Àulu-Gelle donne à cet égard des renseignements très-curieux.

« Nous avons, dit-il, un recueil de lettres écrites par C. César à C. Oppius et à Balbus Cornélius. On y trouve de temps à autre des syllabes imparfaites, des lettres isolées qui ne peuvent former un mot, et qui semblent jetées là sans ordre. C’est qu’ils étaient convenus entre eux de la transposition que les lettres devaient subir. Il y a confusion sur le papier, mais la lecture mettait chaque lettre à sa place. En convenant d’employer cette manière mystérieuse de s’écrire, on convenait des substitutions qu’on ferait subir aux lettres . Probus le grammairien a composé avec beaucoup de peine un commentaire sur la valeur des lettres, dans la correspondance de César.

« Les Lacédémoniens avaient aussi un moyen de rendre les lettres à leurs généraux inintelligibles à l’ennemi, dans le cas où il s’en emparerait. Voici comment ils les

* Ausoue, épigvamwe 416, traduction de M. Corpcl.

m CUItlOSITÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

écrivaient : ils avaient deux baguettes rondes de même grosseur et de même longueur , raclées et préparées de la même manière. L’une de ces baguettes était déposée dans les archives sous la garde des magistrats. Lorsqu’on avait à écrire au général quelque chose d’important, ou roulait en spirale autour de la baguette une bande assez mince et d’une longueur convenable. On avait soin qu'il n’v eût pas d’intervalle entre les divers replis de la bande. On écrivait ensuite sur cette bande, transversalement, les lignes allant d’un bout de la baguclle à l’autre; puis on la déroulait et on l’envoyait au général. Détachée et déroulée, elle n'oflïait plus que des lettres tronquées, des têtes et des queues de lettres ; si elle tombait entre les mains de l’ennemi, celui-ei n’y pouvait rien comprendre. Mais le général, au faitdu procédé, roulait la lettre autour de sa baguette; les caractères, en tournant, revenaient dans l’ordre où ils avaient été tracés, et formaient une lettre aisée à lire. Cette espèce de lettre s'appelait, à Lacédémone, scytale. J’ai lu dans une histoire de Carthage qu’un général illustre de cette république, llasdrubal peut-être , ayant à écrire un secret d’Etat, employa le stratagème suivant : il prit des tablettes neuves qui n’étaient pas encore enduites de cire, il y grava dans le bois ce qu’il avait à écrire, et répandit après la cire par-dessus. Alors il envoya ses tablettes, où rien ne semblait écrit : celui qui les reçut était prévenu; il enleva la cire et lut la lettre sur le bois. »

Aulu-Gellc rapporte encore un exemple d’écriture secrète qui est certainement le plus singulier que l’on connaisse.

« Lorsque l’Asie était sous la domination de Darius, llistiée de Milet, qui était à la cour de ce roi et désirait annoncer secrètement à un certain Aristagoras des nou-

Page 1