J CURIOSITÉS RI O G R A 1* II I Q U K S
appellent tous Dœsme Mustapha (le faux Mustapha), et qui réclama le trône comme frère aîné de Mahomet. Les historiens byzantins soutiennent qu’il était bien frère de Mahomet et fils de Bajazet; « mais ni les uns ni les autres, dit M. de Uammer, ne peuvent être considérés comme des témoins impartiaux ; car les premiers adoptent la cause du dernier sultan régnant, qu’ils reconnaissent comme le seul successeur légitime de Bajesid , en dépit des droits des frères aînés vaincus par lui, et en conséquence, ils traitent Mustapha d'imposteur; quant aux Byzantins, adoptant les, sentimènts de leur empereur, rienjie leur paraît plus légitime que le droit héréditaire du prétendant qu’il convenait à la politique grecque de soutenir. En examinant avec soin cette question, l’on penche à croire que Mustapha était en réalité le prince ottoman de ce nom qui avait disparu -dans la bataille d’Ancyre. D’abord , malgré les recherches les plus actives faites par l’ordre de Tamerlan, l’on ne put découvrir aucun indice tendant à prouver que Mustapha fût resté sur le champ de bataille. En second lieu, Mahomet s’engagea, par un trailé avec l’empereur grec, à payer annuellement une forte somme pour la garde de Mustapha; de plus, ce prétendant n’attira pas seulement à lui la populace, il compta parmi ses partisans des grands de l’einpire ; enfin, le témoignage du vieux IVeschri l’emporte sur celui des historiographes officiels postérieurs. Quoi qu’il en soit, Mustapha, frère véritable ou supposé de Mahomet, apparut comme un dangereux aspirant au trône en Europe, où il fut d’abord soutenu par Mirtsche, prince de Valachie, puis par le gouverneur de Nicopolis, l’ancien seigneur d’Éphèse et de Smyrne, Dschuneid, déjà deux fois révoltés et deux fois rentrés en grâce ; alors il franchit l'Hœmus et marcha vers la Thessalie. Mahomet marcha à leur rencontre ;
FAUX PRINCES
oa en vint aux mains près de Thessalonique ; Mustapha et Dschuneid, vaincus, se sauvèrent avec quelques hommes dans la ville, où commandait Dérnélrius Lascaris, qui leujr donna asile et refusa de les livrer. Une négociation s’ouvrit entre le sultan et l’empereur Manuel Paléologue, à la suite de laquelle Manuel jura que, pendant toute la durée du règne et de la vie de son fils, ni Mustapha ni son compagnon Dschuneid ne seraient mis en liberté. » En même temps on envoya à Démétrius Léoitlarios l’ordre de faire embarquer au plus tôt Mustapha et Dschuneid sur une galère, et de les diriger sur Constaptinople. Le fidèle serviteur obéit, et Mahomet s’engagea à son tour â payer à l’empereur, pour ce service, une pension annuelle de 900,000 aspres*. »
Soliman I er , trompé par de perfides rapports, avait fait étrangler en 1553 son fils Mustapha. Un an ne s’était pas écoulé qu’un aventurier, prenant le nom de ce malheureux prince, parvint à rassembler sous ses drapeaux plus de dix mille hommes dans les environs de Salonique. Ce prétendant au trône avait nommé un marchand de volailles pour vizir, et deux étudiants pour kadiakers. Le marchand de volailles livra son sultan au sandschakbeg deNicopolis, qui l’envoya au vésir Sokolli, èt celui-ci adressa le prisonnier au sultan. La trahison du marchand de volailles fut récompensée par un bon fief, et le faux Mustapha fut pendu. Son supplice étouffa la guerre civile 4 .
En 1708, l’empereur du Maroc, Muley-Ismaël, qui désirait entretenir de bons rapports avec la Porte, envoya à Constantinople une ambassade solennelle, chargée, entre autres choses, de livrer au sultan Ahmed 111 un aventurier qui se disait fils de Mahomet IV. Sa mère, sui-
• Histoire rie C empire Ottoman, 1 . IX, 1844, in-8, 1 . 1, p. 167.
* Ibid , i. xxxi, t. il, p. an.
vant cet homme, se trouvant sur mer pendant sa grossesse. avait été surprise par un coup de vent et poussé*sur les cétes du Maroc. Les Turcs ne permirent pas à l’ambassade d'aller au delà de Chios, mais s’emparèrent de la personne du faux prince. Muley-Ismaël, offensé de cette conduite, adressa alors une lettre au sultan, dans laquelle il soutint la légitimité du prince, lequel fut victime de cette démonstration. On commença par lui couper la tête, puis on répondit à l’empereur de Maroc « que de pareils soupçons ne pouvaient atteindre la sublime famille des Ottomans, attendu que les fils du sultan ne couraient pas le monde comme les autres princes'. »
En Occident, pendant le moyen âge, à une époque où dominait l’amour du merveilleux, il circulait fort souvent sur la mort des princes des bruits vagues et mystérieux qui favorisaient à un haut degré les imposteurs. En voici plusieurs exemples.
Alphonse le Batailleur, roi d’Aragon, ayant disparu à la célèbre bataille de Fraga, qu’il perdit contre les Maures le 7 septembre 1157, et son corps n’ayant pu être retrouvé, le bruit se répandit qu’il n’était pas mort, et. qu’accablé de douleur, à la suite de cette défaite, il était allé secrètement à Jérusalem. Aussi, vingt-huit ans plus tard, on vit paraître un homme qui voulut se faire passer pour ce prince. Confirmant les bruits qui avaient couru autrefois, il prétendait s’être sauvé des mains des infidèles, etêtre parvenu à se rendre en Terre-Sainte, où il avait assisté à toutes lès guerres des chrétiens contre les Sarrasins. Il avait déjà rassemblé quelques troupes autour de lui, lorsqu’il fut pris et mis à mort à Saragosse.
« Henri V, empereur d’Allemagne, conduit par la pé-
' Ibid., I. I.XiJ.
FAUX PRINCES
nitenee, dit Guillaume de Nangis, abandonna l’empire et disparut de la société des hommes, sans y avoir été vu depuis. Cependant, quelques-uns disent qu’il fut reconnu par sa femme dans un hôpital de pauvres à Angers, avoua qui il était, mourut dans cet hôpital et y fut enterré. On lit ailleurs qu’étant venu à Utrecht pour y célébrer laPentecôté, il y mourut d’un chancre au bras, qui était chez lui un mal de naissance, et que son corps, dont on avait retiré les intestins et qu’on avait saupoudré de sel, fut transporté à Spire. Cependant il s'éleva en Allemagne un faux empereur qui, après avoir vécu pendant quelques années dans la retraite à Soleure, en sortit et prétendit faussement être l’empereur lien ri qui avait disparu. Ayant par ses mensonges séduit beaucoup de gens, il les attacha tellement à son parti, qu’il en advint de cruels et meurtriers combats, les uns le recevant, et les autres le proclamant publiquement un imposteur; mais enfin son imposture fut reconnue, et il fut tondu moine de Cluny*.
Suivant le Grec Nicétas Chômâtes, Baudouin 1", comte de Flandre, qui, en 1204, était devenu empereur des Latins à Constantinople, ayant été, l’année suivante, fait prisonnier par Joannice, roi des Bulgares, fut horriblement mutilé par le prince barbare, qui le fit jeter dans un précipice, où il fut dévoré par les oiseaux de proie. Les historiens latins prétendent qu’il périt sur le champ de bataille. Pendant un an il régna une telle incertitude sur sa mort, que ce fut seulement en 1200 qu’on lui donna un successeur.
En tout cas, quel que fût le sort véritable de cet empereur, « l’an du Seigneur 1225, au mois d’avril, il vint en Flandre, dit un chroniqueur, un homme qui §epréten-
* Cuillauii p dp Nan,i« annéo 1139. ( ollpclion Guizot, t. XIII. p. 20.
dait le feu comte Baudouin, empereur de Constantinople, et se disait échappé comme par miracle delà prison des Grecs. Un grand nombre de personnes l'ayant vu, reconnaissant véritablement en lui beaucoup de signes appartenant au comte Baudouin, et apprenant de sa bouche beaucoup de paroles, faits et autres indices dudit comte, le reçurent comme leur seigneur, et rejetèrent aussitôt de presque tout le comté de Flandre la comtesse, fille du comte Beaudouin, qu’ils avaient en haine depuis longtemps. Celle-ci, désolée de perdre son pouvoir, alla trouver le roi de France, Louis, et le supplia instamment, en lui donnant plusieurs raisons, de lui faire rendre son comté. Le roi, consentant à ces propositions, rassembla beaucoup de monde, et vint à Péronne, où, donnant un sauf-conduit à celui qui se prétendait le comte Baudouin, il l’appela à une entrevue. Celui-ci y étant venu avec une multitude de gens, fut interrogé en présence du roi, du légat et de beaucoup d’autres, sur un grand nombre de choses, mais il refusa devant tous d’y répondre; ce que voyant, le roi, violemment irrité, lui ordonna de sortir de son royaume dans l’espace de trois jours, et lui donna un sauf-conduite et la liberté de s'en retourner. Le faux Baudouin, étant retourné à Valenciennes, fut abandonné par les siens, et enfin, fuyant à travers la Bourgogne, sous le déguisement d’un marchand, il fut pris par un certain chevalier, rendu à la comtesse et enfermé dans une prison; ensuite les siens, lui ayant fait subir différents supplices, finirent par le pendre *. »
Au siècle suivant, il se passa en France un des faits les plus singuliers que l'on rencontre dans l'histoire; il est ainsi raconté par l’un des continuateurs de Guillaume de Nangis :
1 Vie ilt Louis VIII, ihid.. t. XI, p. 375 ot suivantes.
F.VIX hum; ISS. *2( 9
« Dans l'année 1508, dit-il, vinrent en France quelques hommes de Flandre, d’un extérieur simple, mais imposteurs, comme l'événement le prouva. Par l’effet de leurs astucieux artifices, il se répandit aussitôt parmi le peuple le bruit frivole, mais général, que le seigneur Geoffroi de Brabant, comte d'Eu, Jean de Brabant, son fils, le seigneur de Pierson et un grand nombre d’autres tués depuis longtemps à la bataille de Courtrai avec Robert, comte d'Artois, s’étaient, comme par miracle, échappés vivants, et, à cause du bienfait de leur délivrance, avaient entrepris et juré entre eux de mendier par le royaume de France sous l’humble habit de pauvreté, et de se tenir cachés au milieu des leurs pendant sept ans, et qu’au bout de ce terme ils devaient paraître ensemble le même jour en un certain lieu, à savoir, à Boulogne-sur-Mer, et révéler publiquement qui ils étaient. Il arriva qu'à quelques légers signes observés par les Flamands, plusieurs personnes des deux sexes les accueillirent avec empressement et s’infatuèrent d'eux, en sorte que, les prenant pour lesdits seigneurs, ils les reçurent avec honneur, tandis que les imposteurs, parlant à peine et rarement, affirmaient, par un artifice sûr de son effet, qu'ils n’étaient pas ceux dont on rapportait communément ces bruits frivoles. Quelques nobles matrones admirent plusieurs d'entre eux en qualité d'époux à la couche conjugale, ce qui leur attira ensuite des moqueries de la part des autres, surtout à la dame de Vierzon*. »
Jusqu'au moment où les Louis XVII abondèrent dans notre pays, les aventuriers qui prétendirent au trône de France 5 * sont bien peu nombreux. Nous n'avons pu trou-
1 Continuateur de Guillaume de Nangis, Ibid., t. XIII, p. 271. Voyez édition Géraud, 1813, in-8, t. I, p. 3GG.
* La vie de Saint-Léger, par l'rsin, moine de Saint- Sympliorieti d'Auluii, fait mention, en tenues assez olecurs, d'un curant qu'Kliroiu et
‘210 CUK10S1TÉS B10GKAPH1QUES.
ver que les deux faits suivants, sur lesquels nous allons donner quelques détails.
On sait que Louis le Hutin, mort le 5 juin 1316*, laissa enceinte sa femme Clémence de Hongrie, qui, le 15 novembre de la même année, accoucha au Louvre d'un enfant male. On sait aussi que cet enfant, unique fils de Louis, fut baptisé sous le nom de Jean et mourut quatre jours après sa naissance, et que, grâce à une interprétation forcée de la loi salique, sa mort, malgré l'opposition de quelques seigneurs, donna la couronne à Philippe le Long, frère du feu roi.
En France, tout le monde crut à la mort du petit roi; mais à l’étranger, et surtout en Italie, il paraît que le bruit s’accrédita que ce prince avait vécu et qu’un autre enfant avait été enterré à sa place.
J.-J. Chifflet, médecin franc-comtois, historiographe de la Toison d’or et entièrement dévoué à l’Espagne, est le premier écrivain qui ait parlé avec quelque détail de ce prince prétendu, appelé Giannino ou Joannino par les Italiens. Au chapitre X de ses Lumina salica (Anvers, 1650, in-folio, p. 278), il donne une vie abrégée de ce personnage, tirée, suivant lui, des histoires manuscrites de Thomas Agazzano et de Salomon Piccolomini, ouvrages manuscrits qu'il prétendait subsister de son temps en Italie.
Au dernier siècle, Gigli, littérateur italien très-distingué, mais qui passa sa vie à mystifier le public*, fut l’éditeur du Diario sanese, journal de Sienne. Ce journal, qui rapporte à la date de chaque jour les événements
les Austrasiens prétendirent fils de Clotaire 111, et qu’ils proclamèrent * roi du vivant de Thierry III. Collection Guizot, t. II, p. 542.
1 Et nbn le 5 juillet, comme le dit à tort le continuateur de Guillaume de Nangis.
* VByez CltuosiTËs Litmiiines, p. 287.
Faux phi nu us.
arrivés anciennement dans cette ville, mentionne exactement ceux qui regardent Joannino. Il existait même en dialecte siennois, au dire de Gigli, qui se proposait de les publier, des Mémoires écrits par le prince luimême sur sa vie. L'annonce de leur publication souleva contre Gigli les réclamations d’Apostolo Zeno, qui ne voulut y voir qu’une des plaisanteries habituelles dé l'écrivain siennois. Quoi qu'il en soit de l'authenticité de ces mémoires 1 * * * , dont quelques extraits parurent après la mort de Gigli, il a été vendu à 'Paris en 1842*, comme faisant partie de la bibliothèque de feu Lamberty, une charte datée du 4 octobre 1554 et donnée par le célèbre tribun Itienzi, qui périt quatre jours plus tard. Cette charte, fort singulière, est relative à Joannino, dont elle résume la vie. Voici l'analyse qui en a été donnée par M. Monmerqué 5 :
« Cette pièce commence par le récit des événements qui ont suivi la mort de Louis le llutin. Ce prince, en mourant, laisse la reine sa femme enceinte; on décide que l'administration du royaume appartiendra au comte de Poitiers, qui sera proclamé roi si la reine accouche d'une fille. Deux barons sont chargés de veiller sur la princesse et sur l'enfant à naître. La reine met au jour un fils auquel elle donne le nom de Jean; il est tenu sur les fonts de baptême par la comtesse d’Artois, bellemère de Philippe le Long. Celle-ci ne cachait pas son déplaisir de la naissance du fils de Louis le llutin; cette cir-
1 M. Monmerqué, dans le travail dont nous allons parler, affirme
que riiistoire de Joanniuo existe parmi les manuscrits de la biblio-
thèque Barberine.
* Catalogue Lamberty , Paris. Silvestre, 1842, in-8, n* 2032, p. 221 .
5 Doutes historiques sur le sort du petit roi Jean I". Ce mémoire, qui devait être lu le 9 août 1844, dans une séance publique de l’Académie des Inscriptions, a été imprimé en entier à la suite du compte rendu de cette séance. Il en a été fait un tirage à part.
•il- CülUüSlTÉÿ blOGIIANIlgUKS.
constance privant son gendre de la succession à la couronne, elle exagérait la faiblesse de l'enfant et répandait le bruit qu’il ne vivrait pas. Cependant, les barons chargés de la garde de la reine et de l’enfant cherchaient de toutes parts une fille noble à laquelle la nourriture du petit roi pût être confiée; on trouva dans un monastère de Paris une jeune dame nommé Marie, fille du seigneur de Carsi, noble chevalier picard. Cette dame venait de donner le jour à un fils, dont le père était un négociant de Toscane, nomméGuccius Miri. Cet étranger, ayant résidé comme otage à Néfol-le-Vieux (Neauple), château voisin de Carsi, avait contracté une étroite liaison avec les frères de la dame Marie; admis familièrement dans celte maison, il n’avait pas tardé à devenir éperdument épris de la jeune dame : celle-ci partagea le sentiment quelle avait inspiré, et Guccius, mettant une suivante dans ses intérêts, épousa la dame Marie à l'insu de la dame Kliabel, sa mère, et de ses frères. Guccius lui engagea sa foi par le don de l’anneau nuptial, et bientôt la jeune femme devint enceinte. La mère et les deux frères de la dame Marie exigèrent d’elle qu’elle leur fît connaître ce qui s’était passé; elle leur raconta alors avec une grande confusion ce qui était arrivé; la famille exigea de Guccius qu’il sortît du royaume, et la dame Marie fut conduite à Paris, dans un monastère de dames nobles, dont l’abbesse était l'alliée de sa famille. Elle y accoucha d’un fils qu'elle nomma Joannino. Cependant les barons qui veillaient à la garde de la reine et de son fils ordonnèrent que, pendant la nuit, la dame Marie, enlevée du monastère avec son enfant, serait amenée chez la reine pour allaiter le fils du roi.
« Il fut déterminé qu'à un jour indiqué le petit roi Jean serait montré aux grands de l’État et au peuple, et la comtesse d'Artois supplia la reine de lui accorder l’hon-
FAUX PKINCKS.
ncur de le présenter. Les barons, qui avaient de justes motifs de suspecter les intentions de la confesse, craignirent qu'en tenant l’enfant cette princesse ne trouvât moyen de lui donner la mort; en conséquence, ils décidèrent que, le jour de |a cérémonie, le fils de Guccius et de la dame Marie, enveloppé de langes aux iusignes royaux, serait montré au peuple comme étant le roi. Ce plan fut adopté, et le fils de Guccius mourut dans la nuit qui suivit la cérémonie. Les uns dirent que la comtesse lui avait donné la mort en le comprimant avec force; d’autres l’accusaient d’avoir déposé du poison sur la langue. Les deux barons se rendirent auprès de la dame Marie; ils lui firent connaître ce qu’ils avaient cru devoir faire, et lui apprirent que c’était son fils qui était mort, et non celui du roi ; mais qu’il fallait, pour sauver la vie de celui-ci, qu’elle dit que le fils du roi avait succombé; ils ajoutèrent qu’elle élèverait son jeune maître comme son propre enfant, jusqu’à ce qu’ils lui fissent connaître le moment où la vérité pourrait être manifestée. La dame Marie se soumit à la volonté des barons, et elle témoigna, par ses cris et son désespoir, la douleur que lui causait la mort du petit roi. Cette nouvelle jeta la cour dans une grande affliction, mais on s’appliqua peu à rechercher les causesde la mort de l’enfant-roi. Le seigneur Philippe et la comtesse d’Artois auraient pu seuls ordonner une instruction, mais ils avaient appelé cet événement de tous leurs vœux, et ils n’ignoraient pas à qui la mort de l'enfant devait être imputée. Le fils de Guccius fut inhumé à Saint-Denis, et une statue décora son tombeau. La dame Marie rentra dans le monastère avec le petit roi, qui passait pour être son fils, et elle vint ensuite demeurer au château de Carsi avec ses frère*. L’enfant avait atteint l'âge de neuf à dix ans, quand Guccius, de retour à Paris, l’envoya chercher-
eu li iositÆs biographiques.
témoignant à la dame Marie le désir de l'avoir auprès de lui pendant quelques jours. Il lui fut en effet confié; mais aussitôt Guccius le fit conduire à Sienne, et de ce moment la dame Marie ne l’a plus revu. Se voyant près de mourir, elle fit appeler près d’elle le frère Jordan, de l’ordre des ermites de Saint-Augustin, et lui faisant sa confession générale, elle lui déclara les faits qui précèdent, et le chargea, quand elle ne serait plus, de prendre toutes les informations qui pourraient le mettre sur la voie de retrouver le fils de Louis le Hutin, alors âgé de vingt-six à vingt-huit ans, et de faire connaître à ce prince sa naissance et ses droits au trône. La dame Marie mourut, et fut enterrée au couvent des ermites de Carsi. Le frère Jordan se livra à diverses recherches, sans y mettre cependant beaucoup d'activité. 11 redoutait Philippe de Valois, qui régnait en France, et il craignait d’attirer des vengeances sur son ordre. Quelques années s’écoulèrent, et se sentant appesanti par l'âge, le frère Jordan confia cette mission délicate au frère Antoine, religieux du même ordre, auquel il remit le testament de la dame Marie. C'était au mois de juillet 1354. Le frère Antoine étant arrivé à Porto-Venere, y tomba malade, et craignant de ne pouvoir accomplir sa mission, il adressa une lettre au seigneur Nicolas de Rienzi, tribun du peuple romain, dans laquelle tous ces faits étaient relatés.
« Ici commence la partie de la charte qui est émanée de Rienzi :
« Et nous, Nicolas, chevalier du peuple romain, par « la vertu du Saint-Siège apostolique, sénateur illustre,
« syndic, capitaine et défenseur de la ville sainte, vu la « lettre ci-dessus reçue par nous, le 6' jour de septembre » derannéel354,aprèsavoirmûrementexaminé le9 faits « qui y sont rapportés, et en avoir acquis la complète
FAUX PRINCES
« intelligence, y ajoutant foi pleine et entière, nousavons « reconnu que, par l'effet des jugements de Dieu... il y a « eu pendant longtemps dans le royaume de France de « grandes guerres et de nombreux fléaux, ce que nous « croyons avoir été permis de Dieu, en punition de la « fraude pratiquée envers le fils du roi, par l’effet de lait quelle ce prince a été banni de son royaume et a vécu « longtemps dans l’humiliation et la pauvreté. Nous « avons apporté tous nos soins à l’œuvre qui nous a été « confiée, nous faisant informer par les voies les plus sert crêtes et les plus sûres, et nous avons acquis la cer- « titude que le prince a été élevé et nourri dans la ville « de Sienne, sous le nom qui lui avait été donné de « Janninus de Guccius, et que l'on a cru ainsi qu'il était « véritablement le fils dudit Guccius. Ce même Janninus « s’est représenté à nous la 5 e férié, le 2® jour d’octobre « 1554, et avant de lui rien faire connaître du motif qui # nous a déterminé à l’appeler, nous nous sommes en- « quisde son âge, de ses conditions, de son nom, de son « père, enfin de tout ce qui pouvait toucher à l’objet de « nos recherches, et il nous est apparu que ces récits « s'accordaient avec le contenu des lettres. Ce qu’ayant « reconnu, nous lui avons manifesté, avec toute la révé- « renee qui lui est due, les faits tels qu’ils sont advenus ; « mais ayant appris qu'une machination s’ourdissait dans « Rome contre notre autorité, et craignant de mourir « avant d'avoir commencé l’œuvre du rétablissement de « ce roi sur son trône, nous avons fait faire cette copie « de ladite lettre, et la lui avons remise entre les mains, « le samedi 4* jour d’octobre de l’année 1554, après l’art voir fait sceller de notre sceau, etc. 1 »
Donnons maintenant, d'après Chifflet et le ÎHario sa~ nesé, la suite de l’histoire de Joannino.
1 Mémoire cité, p. 88 et suivantes. La charte de Rienziest en latin.
Rienzi ayant péri, comme nous l’avons dit, quatre jours après la signature de cette pièce, Joannino revint à Sienne, où il vécut en simple particulier jusqu'à ce qu’il eût appris la défaite et la prise du roi Jean à Poitiers. Il se décida alors à faire connaître sa naissance. Le conseil de la ville, suivant le Diario, se réunit et décréta qu’il reconnaissait Joannino pour légitime roi de France; qu’une garde lui serait assignée ainsi qu'un subside, et que six des principaux citoyens de Sienne, dont le Diario donne les noms, formeraient son conseil. Pourtant, les commerçants de Sienne, craignant une rupture avec la France, firent révoquer cette détermination et abandonner Joannino. Or, dans ce passage du Diario, la mystification de Gigli nous paraît évidente, et nous nous étonnons que M. Monmerqué s’y soit laissé prendre. Comment admettre, en effet, que le conseil d’une ville d'Italie, dont les relations avec la France devaient être très-peu importantes, s’avisât tout à coup, et sur le dire de l’un de ses habitants, de le proclamer roi de France, proclamation que l'on savait bien devoir être complètement inutile?
Quoi qu'il en soit, Joannino se rendit alors à Venise, vécut d’emprunts, suivant l’usage de tous les princes dépossédés, fut reconnu par le roi de Hongrie, oncle maternel du fils de Louis le llutin ; puis il passa en France, où il trouva, dit-on, des partisans parmi les cardinaux d’Avignon.
Ce qu'il y a de certain, c'tsl que, vers 1359, un chef de l’une de ces compagnies d’aventure qui dévastaient l’Europe est mentionné par Matthieu Villani, sous le nom de Jean délia Guglia, comme exerçant des brigandages en Italie. En outre, on trouve dans le Thesaimis novus unecdolorum de Martène ‘ une lettre datée d'Avi-
1 1711. in-fol., I. H, p. f!24.
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i-jfcr. *
FAUX l'IU.NCES.
gnon, le seizième. des calendes de mars de l'année 15G1, el adressée par le pape Innocent VI à Louis de Tarente, roi de Naples, et à la reine Jeanne, sa femme. .
« Dans celle lettre, dit M. Monmerqué, le pape annonce qu'un certain homme, nommé Jean Gouge, natif de Sienne*, ayant eu la téméraire audace de se proclamer roi des Français, s'est mis à la tète d’un grand nombre d'hommes armés, el a nommé pour son lieutenant général Jean Duvernay, gentilhomme anglais; que ce dernier, après s’ôtre emparé du château de Codolecte, situé près d’Avignon, a été pris par les troupes du roi Jean II, et que, peu de temps après, Jean Gouge a été lui-même fait prisonnier par Mathias de Gisaldo, sénéchal de Provence. Le pape engage le roi et la reine de Naples, â raison du lien de consanguinité qui les unit au roi de France, à avoir égard à la demande de ce prince, et à faire, en conséquence, détenir sous une sûre garde Jean Gouge déposé dans les prisons du comté de Provence, de manière que la tranquillité du royaume de France ne puisse pas être troublée *. »
La demande d’innocent fut, à ce qu’il paraît, couronnée de succès; mais, au dire de Chifflet et de Gigli, Jean Gouge, qui n’était autre que Joannino, fils supposé de Guecius, parvint à s’échapper de prison. 11 fut repris, envoyé à la reine de Naples, et mourut peu de mois après prisonnier dans le château de l’Œuf. Suivant les mêmes auteurs, il s’était marié successivement avec deux filles de marchands siennois, et sa postérité s’éteignit seulement vers 1550.
Quand même, ce qui n’est pas possible, nous serions obligé d’admettre que Joannino est véritablement fils de
1 C'est probablement par une faute d'impression que la Biographie Midland le fait natlre à Sens.
* Mémoire eité, p. 82.
Louis le Hulin, nous avouons ne pas pouvoir nous associer aux regrets que cette supposition fait naître dans l'âme du savant académicien. « Qu’il serait, s’écrie-t-il, pénible à tout ami de l'ordre, à tout homme attaché au principe de la monarchie, de penser qu'en 1316 la lignée de France se serait trouvée violemment interrompue par le crime d’une princesse dont un de nos rois aurait été le complice? Qui ne reculerait devant ce fait et devant ses conséquences? etc. »
Le second exemple d’un prétendant à la couronne de France est encore moins connu que le précédent.
' « Le vendredi 8 mars 1596, dit l’Estoile, fut pendu en la place de Grève, à Paris, un nommé la Ramée, jeune homme âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans, qui se disait fils naturel du roi Charles IX, et, en cette qualité, avait été à Reims demander Fonction pour être sacré roi; laquelle la justice du lieu avait trouvé bon de changer à la corde, de laquelle il s’était rendu appelant à Paris. Je le vis à la chapelle : il se disait natif de Paris,
mais avoir été nourri secrètement en la maison d'un
gentilhomme en Bretagne, à trois lieues de Nantes. Et à voir sa façon, n’y avait que celui qui le jugeait, comme moi, issu de bon lieu : car il avait même quelque chose de majesté écrit au visage. Mais à ses propos paraissait un transport d’esprit qui l'envoya à la mort, lequel en un autre temps eût été châtié d’un confinement en quelque moinerie, qui semblait être assez de peine à ce pauvre fou, n'eût été que les royautés de la ligue étaient encore toutes fraîches. Ce qui fut cause qu’on vit ce jour, à Paris, un fils de France à la Grève.
« Quand il fut pris, on lui trouva une écharpe rouge dans sa pochette, sur laquelle le président Riant l'ayant interrogé, dit que c’était pour montrer qu’il était bon et franc catholique et ennemi juré des huguenots, des-
FAUX PRINCES
quels il en tuerait autant qu'il pourrait, et lespoursuivrait à feu et à sang. Sur quoi M. le président lui ayant demandé en quelle autorité et de quelle puissance il prétendait faire cette exécution, lui répondit qu’il la ferait comme fils du roi Charles, son père, qui avait commencé la Saint-Barthélemy, laquelle il achèverait, si jamais Dieu lui faisait la grâce de rentrer en possession de son royaume qu’on lui avait volé; avec plusieurs autres sots propos qu’il tint, et entre autres, de certaines révélations qu’il avait eues par un ange, dont il produisit quelques témoins, qui s’en dédirent et en firent amende honorable.
« Il était chargé, outre tout cela, d’avoir voulu attenter à la personne du roi, qui était la pire folie de toutes, et digne du dernier supplice. Quand Sa Majesté eut entendu cette histoire, elle se prit à rire, et dit qu’il y venait trop tard, et qu’il fallait se hâter pendant qu'il était à Dieppe *. »
Quant aux nombreux Louis XVII qui ont inondé la- France au commencement de ce siècle, leur histoire est généralement trop connue pour que nous nous y arrêtions. On peut voir sur l’un d’eux, mort en 1845, des détails curieux qui ont été donnés dans le journal / 'Illustration.
L’histoire d’Angleterre présente un assez grand nombre de faux princes.
Édouard Plantagenet, comte de Warvick, neveu d’Édouard IV et petit-fils du célèbre comte de Warvick, surnommé le faiseur de rois, avait été, sous Richard III, et plus tard sous Henri VII, tenu dans une étroite prison.
Il se trouvait enfermé à la Tour de Londres, lorsqu’il naquit un fils à ce dernier, le 20 septembre 1486. Cette .
1 Journal dfl'Estoilf , collection Mioliaiid-Poiijmilat, l. II, p. 2" 1-212.
naissance, qui semblait consolider la couronne sur la tôle du roi, poussa ses ennemis à une tentative désespérée. Ils firent d'abord courir le bruit que le jeune comte de Warvick avait péri dans la Tour. « Bientôt après, dit Lingard, un certain Richard Simons, prêtre d'Oxford, entièrement inconnu en Irlande, débarqua à Dublin avec un jeune garçon d'environ quinze ans, présenta son pu* pille au lord député d’Irlande, sous le nom d’Édouard Plantagenet, ce même comte dont on venait d'annoncer l'assassinat, et implora la protection de ce seigneur pour un prince jeune et innocent qui, en s’échappant de la Tour, avait évité une destinée semblable à celle de ses infortunés cousins, les fils d'Édouard IV. Ce garçon (il était fils de Thomas Simnel, menuisier d'Oxford) avait bien appris le rôle qu'il devait jouer. Il était beau de sa personne; son langage avait quelque chose qui semblait indiquer une noble origine, et il savait raconter avec une exactitude apparente ses aventures à Sheriff-Hullon, dans la Tour et durant son évasion. Mais pourquoi on l’avait entraîné à faire le personnage d’un prince qui vivait encore, et qui, à toute heure, pouvait lui être confronté, c'est un mystère difficile à découvrir. Des raisons qui ont été données, la moins improbable est celle qui suppose que les auteurs du complot avaient dessein, en cas de réussite, de placer sur le trône le vrai Warvick; mais que, sentant à quel danger ils l'exposeraient s'ils le proclamaient pendant qu'il était dans la Tour, ils suscitèrent un faux Warvick, et, par cette supercherie, intéressèrent Richard à conserver le véritable *. »
Lambert Simnel, accueilli avec faveur par la population irlandaise, fut proclamé, sous le nom d’Édouard VI,
1 Histoire tfAntjleierre. Traduclmn <l<* Léon «le WailW, 1810, in-18,
t. II, p. i\.
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roi d'Angleterre et de France et lord d’Irlande. Au mois de mars de Vannée suivante, le comte de Lincoln, neveu d’Édouard IV et fils de la duchesse de Suffolk, lui amena, de la part de la duchesse de Bourgogne, un secours de deux mille vétérans. Ce secours donna une nouvelle importance à la cause du prétendant, qui fut couronné, le 24 mai, par l'évêque de Meath, et débarqua bientôt, avec ses auxiliaires allemands et un corps d’alliés irlandais, au fort deFoudray, à l’extrémité sud de Furness. Pendant ce temps, Henri VII, après avoir conduit publiquement le vrai Warvick de la Tour à Saint-Paul, l'emmena au palais de Shene, où le jeune prince pouvait être vu par toutes les personnes qui venaient habituellement à la cour. Ensuite il marcha contre les insurgés, qui, l'ayant attaqué à Sioke, le IG juin, furent complètement défaits après une action courte, mais sanglante. Simons et son élève furent pris. Le premier, après avoir confessé son imposture, fut jeté dans une prison, où il mourut. Quant à Lambert Simnel, Henri VII le fit marmiton de ses cuisines, et, plus lard, en récompense de sa bonne conduite, l’éleva à la charge de fauconnier.
Treize ans plus tard, en mars 1499, quelques mois seulement avant que le malheureux comte de Warvick périt sur l'échafaud, on fit de nouveau courir le bruit de sa mort; et, bientôt après, Patrick, moine augustin, annonça publiquement, dans un sermon, que le prince s’était sauvé, et présenta à sa place le fils d'un cordonnier, nommé Ralph Wulford, qu'il avait dressé à jouer ce rôle. Tous deux, ayant fait leur apparition dans le comté de Kent, furent arrêtés immédiatement. Le moine fut condamné à un emprisonnement perpétuel; Wulford périt sur l’échafaud.
Mais le plus célèbre des imposteurs qui parurent sous
Henri VII est, sans contredit, Perkin Warbeck, dont l’histoire est ainsi racontée par Lingard :
« Vers l’époque où Henri déclara la guerre à la France, un vaisseau marchand de Lisbonne jeta l'ancre en Irlande, dans la crique de Cork (le 5 mai 1592). Parmi les passagers, était un jeune homme que personne ne connaissait, d'environ vingt ans, ayant de beaux traits et des manières de cour. Le bruit courut bientôt que c’était Richard , duc d'York, le second fils d'Edouard IV ; mais comment il constata sa naissance, ou expliqua son évasion de la Tour lors de l’assassinat d’Edouard IV, et où il avait vécu pendant les sept dernières années, quoique ces questions aient dû lui être faites, ce sont autant de mystères qui n’ont jamais été éclaircis. Il y répondit, toutefois, de manière à satisfaire la crédulité de ses amis, et comme les colons anglais étaient fortement attachés à la maison d'York, O'Water, le dernier maire de Dublin, décida sans peine les citoyens à se déclarer en faveur du prétendant. On lit môme une tentative pour s'assurer l'assistance du comte de Kiidare et de son parent le comte de Desinond, jadis les grands appuis de la Rose blanche. Le premier se prononça en faveur de Perkin ; le second, qui venait d’ôtre disg: acié par Henri, fit une réponse ambiguë, mais courtoise. L’aventurier n’avait encore aucun motif apparent d’être mécontent de sa réception, lorsqu'il accepta soudain l invitation que lui firent les ministres de Charles VIII de venir en France et de se mettre sous la protection de ce monarque. Il fut reçu par le roi comme le vrai duc d’York et l’héritier légitime du trône d’Angleterre. Pour plus de sûreté, on lui donna une garde d'honneur, sous les ordres du seigneur de Concressault ; et les exilés et proscrits anglais, au nombre de cent, lui offrirent leurs services par leur agent sir Georges Neville. Henri fut cmbar-