‹ Curiosités bibliographiquesChapitre 18 sur 30 · FAUX PHI NU FS · texte numérisé non relu

FAUX PHI NU FS

tassé et alarmé, il se hâta de signer la paix avec le monarque français ; et Charles ordonna aussitôt à l’aventurier de quitter ses Etats. Cet ordre trahit le but réel de l'appui qu’on avait donné à ses prétentions, et peut-être explique pourquoi Perkin fit son apparition à cette époque particulière.

« Après avoir quitté la France, Perkin sollicita la protection de Marguerite, duchesse douairière de Bourgogne, qui le reçut avec joie, lui donna une garde de trente hallebardiers, et le surnomma la rose blanche d'Angleterre. La conduite de la duchesse réveilla les alarmes du roi et les espérances de ses ennemis. « lîne tante, di- « sait-on, pouvait-elle se tromper sur l’identité de son « neveu? Une princesse si vertueuse voudrait-elle sou- « tenir un imposteur?» Ilenri n'épargna ni peine ni dépense pour éclaircir ce mystère Ses agents furent répandus dans les villes et dans les villages de Flandre, et on promit de fortes récompenses pour la plus légère information. Les yorkistes étaientégalement actifs ; leur agent secret, sir Robert Clifford, fut admis à voir « la rose blanche » et à entendre, de la bouche du prétendant et de celle de sa tante, l’histoire de ses aventures. 11 assura â ses commettants d’Angleterre que le droit du nouveau duc d’York était incontestable ; tandis que les émissaires du roi rapportaient que son nom réel était Perkin Warbeck ; qu’il était né de parents respectables, dansla ville deTournay ; qu’il avait fréquenté la société des négociants anglais enFlandre, etque, peu de temps auparavant, il avait fait voile de Middlebourg pour Lisbonne, au service de lady Brompton, femme d’un des proscrits*.»

Suivant quelques historiens, Perkin était fils naturel d’Edouard IV, ce qui explique très-bien son extrêmeres-

' Histoire it Angleterre. Traduction de Léon de Wailly, tStô, in-18, t. IL p.^8.

•*ï>1 CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

semblance avec ce prince; suivant Sismondi, c'était un fils naturel de la duchesse de Bourgogne, et cette supposition explique encore l’appui que lui donna cette princesse. Durant trois ans, le prétendant resta en Flandre, sans s’occuper de faire valoir ses droits par les armes ou autrement. Enfin, voyant que ses protecteurs commençaient à se lasser, il partit des côtes de Flandre, avec une centaine d’aventuriers, et débarqua, le 5 juillet, à Deal, dans le comté de Kent ; mais il fut aussitôt assailli par les habitants, qui le forcèrent de reprendre la mer, après lui avoir fait cent soixante-neuf prisonniers, que Henri fit tous pendre. Warbeck, désespéré, retourna en Flandre, cl ne tarda pas à faire voile pour l’Irlande, où il ne put trouver de partisans. De là il passa en Ecosse , et présenta, dit-on, au roi des lettres de recommandation de Charles VIII et de la duchesse de Bourgogne. Jacques l'accueillit avec bienveillance, et, plus tard, de l avis de son conseil, il lui rendit les honneurs dus au prince dont il portait le nom, et lui donna en mariage sa proche parente, lady Catherine Gordon, fille du comte de Huntley; puis, au commencement de l'année 1407, il entra, avec un corps d’armée considérable, en Angleterre, appelant les vrais Anglais à s'armer pour la cause du pré. tendant et promettant de magnifiques récompenses à quiconque lui livrerait Henri VII. Ses proclamations n'eurent aucun effet, et les Ecossais, après avoir pillé le pays, s’en retournèrent chez eux chargés de butin.

Une nouvelle invasion, qui n’eut pas plus de succès, décida Warbeck à quitter l’Europe. Accompagné de quatre vaisseaux et de cent vingt compagnons, il lit encore une tentative en Irlande, puis se dirigea vers le comté de Cornouailles, où six mille hommes se joignirent à lui. Il attrqua la ville d'Exeter, fut repoussé, et n'osant attendre l’approche de l’armée royale, s’enfuit

FAUX HtINCKS.

avec tin** escorte de soixante hommes, H ain-ignil I baye de Beaulieu, dans le llampshire.

» Knfermédans cet asile sacré, dit Liiigurd, le fugitif eut le temps de réfléchir sur sa triste position. Il voyait 1 abbaye constamment entourée d'une garde. Des promesses réitérées de pardon l’invitaient à la quitter ; et après une lutte violente, il résolut de se mettre à la merci du vainqueur. Le roi ne viola point sa parole, mais il refusa de l’admettre en sa présence. Quand il revint à Londres, Warbeck était à cheval, dans sa suite,, environné de la foule, qui contemplait, émerveillée, l’homme dont la prétention et les aventures occupaient depuis si longtemps l’attention (27 novembre). Il fut conduit en spectacle dans les principales rues de la Cité, eut ordre de ne point dépasser l’enceinte du palais, et fut interrogé, à plusieurs reprises, par une commission, sur sa parenté, ses instigateurs et ses complices. Quelles que soient les révélations qu'il lit, on les tint secrètes; mais il se lassa d’être enfermé dans le palais, et, au bout de six mois, il réussit à tromper la vigilance de ses gardiens (8 juin 1498). A l’instant, l’alarme fut donnée; des patrouilles surveillèrent toutes les routes qui menaient à la côte ; et le fugitif, désespérant d’échapper, se rendit au prieur du monastère de Shene. Le moine l’encouragea de l’espoir du pardon, et, par ses sollicitations, arracha du roi la promesse d’épargner la vie du suppliant. Mais il fut forcé de rester un jour danslesceps, à Westminster-Halle, et, le suivant, à Cheapside (14 et 45 juin), et, chaque fois, de lire au peuple une confession qu’il avait signée de sa propre main. Dans ce document, vide et peu satisfaisant, il reconnaissait être natif de Tournay, et fils de Jean Osbeck et de Catherine di l’aro ; donnait les noms et professions de ses parents et des personnes avec lesquelles il avait vécu à Anvers, Mid-

dlebourg et, Lisbonne; y exposait qu a son arrivée» Cork il avait été pris d’abord pour Simnel, qui avait joué le rôle du comte de Warvick; puis pour un filsillégitimede Richard III, et enfin pour le duc d’York, second tilsd'Edouard IV; que Charles VIII l’avait invité à venir en France; que, de France, il avait été en Irlande, d’Irlande en Ecosse, et après en Angleterre. Il était clair que cette confession se composait des révélations qu'il avait précédent ment faites. Elle décrit minutieusement sa parenté et ses occupations primitives, point que Henri voulait fixer dans l'esprit du peuple ; mais elle passe sous silence les sujets qu’il aurait pu être fâcheux ou impolitique de révéler, ses négociations avec les princes étrangers et les assurances d’appui qu’il avait reçues des nationaux. Après avoir subi sa peine, il fut incarcéré à la Tour 1 . » Là, il devint le compagnon et l’ami du véritable comte de Warvick; et, l’année suivante, à la suite d’un complot qu’il avait ourdi avec ce malheureux prince, ils furent tous deux condamnés à mort et exécutés. On prétend que, au moment du supplice, il affirma, sur la parole d’un mourant, la vérité de tous les détails de sa confession, qui avait été rendue publique.

Lorsque le duc de Monmouth, fils naturel de Charles II, eut été décapité sous Jacques II, en 1685, comme coupable de rébellion (voyez plus haut), on fit courir le bruit qu’il avait été sauvé, et qu’un criminel avait été exécuté à sa place. C'était, pour nous servir de l’expression de Bayle, une graine que l’on semait alors pour en recueillir le fruit plus tard. En effet, voici ce que raconte un journal de l’année 1698 :

« Il a paru en Angleterre, depuis peu, un prétendu duc de Monmouth , qui a trouvé le secret de faire croire à

* Histoire d'Angleterre. Traduction de Léon de Wailly, 1H43, in-18, t. 111, p. 4t.

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bien des gens qu'il était effectivement ce qu'il se disait être. C’est dans la province de Sussex qu'il a paru, et il a ramassé beaucoup d’argent de ceux qui le croyaient être le fils naturel du feu roi Charles 11, que le roi Jacques fit décapiter. On publiait que ce dernier prince, voulant sauver le duc de Monmouth et contenter en même temps les prêtres, avait fait décapiter en sa place un criminel qui était dans les prisons et lui avait donné la vie et la liberté. 11 disait du roi d’à présent (Guillaume III), qu’il nommait le prince d’Orange, que c’était son député, et que, quand il aurait rétabli toutes choses, il lui remettrait la couronne.

# Cette fable, toute grossière et mal fagotée qu’elle était, a trouvé des partisans. On s’empressait d’aller voir ce duc de Monmouth de nouvelle fabrique, et celui qui pouvait avoir l’honneur de lui baiser la main s'estimait bien heureux. On le traitait d'Altesse ; c’était à qui lui ferait des présents, et il en reçut pour plus de cinq cents l ivres sterling. Enfin les juges de paix de cette province se sont assurés de sa personne. Dans les interrogatoires qu'il a subis, il a d'abord avoué qu'il était fils d'un cabaretier de Leicester ; qu'il ne lui était jamais venu en pensée de se dire le duc de Monmouth ; mais qu'il n’avait pu empêcher que le peuple ne le prît pour tel, n’étant pas gagé pour le guérir de sa folie. On voulut entendre quelques-uns de ses partisans, mais il les avait si bien su gagner, ou ils étaient encore si prévenus, qu’il n'y en a eu aucun qui ait voulu témoigner contre lui. Les juges ont été obligés, à cause de cela, de le renvoyer absous, à cette condition néanmoins, qu’il donnerait caution de sa bonne conduite à l’avenir. N'allez pas penser qu’il n’en ait point trouvé; je ne sais combien de ses partisans se sont offerts de l'être, et n’a pas eu cet honneur qui a voulu. Ils se sont allés imaginer, pour ne

p *• s se détromper, que tout ce que Son Altesse avait dit devant ses juges n’était que pour le tirer de leurs mains, et qu'il n en était pas moins véritablement le duc de Monmouth. Il a été traité royalement dans sa prison. Ses partisans donnaient plus d’argent au geôlier qu’il n'eu voulait. Jugez après cela de la crédulité des peuples l . » Depuis cette époque, il n’en a plus été question.

Dom Sébastien, roi de Portugal, ayant, en 1578, fait une expédition en Afrique, fut complètement défait par les Maures à la bataille d’Alcazar-Quivir, et, suivant l’opinion commune, il y périt. Le cardinal Henri lui succéda et mourut deux ans après.. Alors, au moyen d’intrigues de tout genre, le roi d’Espagne Philippe 11 parvint à se faire proclamer à Lisbonne. « 11 avait des droits incontestables, puisqu’il était fils d’Isabelle, sœur de Jean II; mais ces droits lui furent toutefois contestés par deux imposteurs qui parurent dans la môme année (1585). L’un était fils d'un potier ou fabricant de tuiles du village d’Alrasova ; l’autre était né dans l'île de Tercère d’un tailleur de pierres nommé Alvarez. Les deux prétendants, pour s'accommoder probablement à la fable qui faisait vivre Sébastien dans la pénitence au fond d'un désert, parurent l’un et l’autre en habit d’ermite. Le premier était accompagné d'un intrigant qui se donnait pour évôque, et il recommandait le roi Sébastien à la charité de ses sujets. Quelques paysans séduits firent des aumônes ; mais, pour arracher une couronne au puissant Philippe II, il fallait plus que les secours de quelques paysans. Ce faux Sébastien et son complice furent arrêtés et conduits à Lisbonne : celui-ci fut pendu; le roi fut envoyé aux galères.

1 Lettres historiques contenant ce qut se passe île plus ,niportiml en Kurot e lit-12, ooiolire HJ! 8, t, XXI, p. 4î>7.

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« Ce triste résultat ne découragea nullement Alvarez; mais il s’y prit d'une autre manière; comme il ressemblait, dit-on, au vrai Sébastien, et qu’il avait les cheveux blonds comme ce prince, bien des gens s'y trompèrent ; mais à ceux qui voulaient le traiter comme roi, il disait, avec uu ton de bonhomie qui les confirmait davantage dans leur opinion, qu’il n’était que le fils d’un pauvre tailleur de pierres et qu’on se méprenait. Comme, au surplus, il menait une vie en apparence très-austère, on crut qu'il ne refusait que par humilité de se laisser reconnaître. Lorsqu'il vit ce bruit bien accrédité, Alvarez usa d’un nouveau stratagème - ; il se levait souvent à minuit, et alors, dans des prières ferventes qu'il adressait au ciel, etqu’il avait soin de faire à haute voix pourqu'on les entendît, il s’écriait: « O mon Dieu ! faites que je puisse « me découvrir à mes sujets, et recouvrer le royaume de « mes pères. » Ce grossier artifice réussit à Alvarez, et peu de temps après son secret fut su de tout le monde; de sorte que chacun accourait en versant des larmes de joie auprèsdu roi dom Sébastien. 11 avait ramassé un millier d’enthousiastes. L’archiduc Albert, vice-roi de Portugal, envoya contre lui un corps de troupes; celles de l'imposteur se dispersèrent au premier choc. Arrêté dans sa •

fuite, Alvarez fut conduit à Lisbonne, jugé, condamné et exécuté.

* Douze ou treize ans s’écoulèrent sans qu'il fût plus question de Sébastien. Au bout de ce temps (lî>98), il en parut un troisième à Venise, et l’identité de celui-ci n'a jamais été ni bien reconnue, ni contestée avec un plein succès. Tous les Portugais qui se trouvaient dans celte ville, et qui avaient connu Sébastien, prétendirent le retrouver dans cet inconnu. Conduit devant les juges nommés pour informer, il soutint qu'il était Sébastien ; le son delà voix, la taille, les traits du visage, étaient tout à fait

les mêmes. Il dit que les Maures, qui l’avaient fait prisonnier, ne l’avaient pas reconnu.

« Il fit voir sur son corps certains signes qu'on avait remarqués sur celui de Sébastien; il parla aux membres du sénat de certaines particularités dont le sénat lui avait autrefois fait parler en secret par ses ambassadeurs. Ses réponses furent si précises, que les juges le remirent en liberté; mais l’ambassadeur de Philippe exigea qu’on l’expulsât de Venise. Arrêté à Florence, il fut conduit â Naples, où on l'exposa aux insultes de la populace ; puis on lui rasa les cheveux et on le mit aux galères. Philippe le craignait enèore : il le lit conduire en Espagne et jeter dans une prison où il mourut, dit-on, empoisonné. Plusieurs historiens, et notamment Uerrera, dans son Histoire générale d'Espagne, conviennent que les Portugais s'obstinaient â regarder le proscrit comme le vrai Sé* bastien *. »

La célèbre Marguerite, reine de Danemark, de Suède et de Norwége, ayant, en 1387, perdu son fils Olaüs, et, dans le but de s’emparer de la Nonvége, caché quelque temps cette mort, le bruit se répandit que le prince vivait encore et avait été seulement relégué par sa mère dans quelque pays éloigné. Aussi on vit, en i399. paraître un aventurier qui se donna pour le fils de Marguerite, rassembla quelques partisans, mais ne tarda pas à être arrêté. Il avoua, dit-on, son imposture, et fut condamné à être brûlé vif.

Gustave Wasa, après avoir chassé du trône de Suède, en 1522, le roi de Danemark Christiern, avait, fait venir à sa cour Nils Sture, fils de Sténon Sture, administrateur de Suède, mort en 1519 des suites d'une blessure reçue dans une bataille contre les troupes danoises; mais, mé-

1 Histoire de Portugal, par'N.-H. Sclioefer, traduit de l'allemand par M.-H. Soulange-Bodio, 1845, in-8, p. 820 cl suiv.

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content de lui, il le renvoya en 1527, et Nils mourut la même année à Upsal. « Six mois après la mort de ce jeune homme, un imposteur se présenta sous son nom dans les provinces les plus éloignées du royaume. Il s’était échappé, disait-il, des mains du roi impie et hérétique, qui ne pouvait souffrir dans sa cour le véritable héritier de la couronne, qui portait la main à son épée chaque fois qu'il le voyait et qui en voulait évidemment à sa vie. Le faux Sture était un jeune paysan de la paroisse de Bjorksta, dans le Vestmanland, fils naturel de la femme d’un pauvre laboureur, et plus âgé que celui dont il empruntait le nom ; sa figure était belle, il ne manquait ni d’astuce ni d'éloquence. Il avait quelque expérience du monde, ayant servi à la cour plusieurs seigneurs Pierre Grime, ancien courtisan au service de Sténon Sture le jeune, lui avait appris son rôle ; de nombreux partisans s'attachèrent à lui dans la haute Dalécarlie, où le nom des Stüre était aimé et respecté ; l’archevêque de Drontheim embtassa sa cause. Fiancé en Norwége avec une femme de grande naissance, il s'entoura d'une cour et d’une garde (un moine, Olof, était son chancelier), prit le titre de seigneur ou roi de Dalécarlie, et fit frapper des monnaies à son effigie*. » Malheureusement pour lui, Christine Gyllentsjerna, veuve de Sténon Sture et mère du véritable Nils, ne voulut pas le reconnaître pour son fils. Ce désaveu porta un coup mortel à la cause du prétendant, qui, perdant tous les jours des partisans, se réfugia d’abord en Norwége, où il fut bien accueilli par les Dalécarliens révoltés contre le roi. Il se rendit ensuite en Allemagne ; mais il fut arrêté à Rostock, et condamné à mort, non à cause de son imposture, mais comme coupable d’un vol qu'il avait commis avant de

1 Histoire de Suède, par Geyer, traduite par J. do Luudbud, 18ô9, iii-8, p. iîît et Uit>.

‘2,72 GliltlOSITÉS DUrilUAlMIIQU CS.

commencer à jouer son rôle politique. Une lettre (le Canut Nilsson, secrétaire de Christian, datée de Tchwerin, le 20 novembre 1528, lui annonça le sort du faux Sture, qui était en chemin pour l’aller rejoindre.

Plusieurs années après la mort de Charles XII, tué devant Fredericshall, en 1718, un orfèvre finlandais, nommé Benjamin Dyster, essaya de se faire passer pour ce prince, à Upsal. Son rôle, à vrai dire, était fort difficile à jouer. Arrêté et envoyé en prison à Stockholm, il adressa, en 1725, une proclamation aux Datécarlienspour implorer leur secours. On le mit alors en jugement et on prononça contre lui la peine de mort ; mais ou lui fit grâce de la vie. Il futseulement condamné à subir la peine du carcan dans trois endroits différents, tenant sa proclamation à la main, et à être détenu le reste de ses jours. Il mourut en prison à Danviken.

Le czar t'édor Iwanowitch, étant inonté sur le trône de Bussieen 1584, son beau-frère, Boritz Godonof, n’avaitpas lardé à s’emparer entièrement du pouvoir, et à se débarrasser, par l'exil et les supplices, de tous les conseillers du monarque. Celui-ci étant mort sans héritier, en 131*8, Boritz sut, par ses intrigues, se faire nommer à sa place. Quelque temps auparavant, il avait fait périr, de la manière suivante, un frère du czar, lejeuneDmitriou Uémétrius, auquel la couronne devait revenir. Voici comment de Thon raconte cet assassinat et ses conséquences :

« Borilz avait remarqué, dit-il, que, quand Ton sounait la grosse cloche (ce qui était un signe pour avertir le peuple des incendies, qui sont ordinaires dans les villes de ce pays-là dont les maisons sont en bois), il avait, dis-je, remarque que ce jeune prince, au bruit que faisait le peuple en courant éteindre le feu, avaitcoutume de sortir de son appartement, et il jugea qu'il lui serait très- facile de le faire tuer au milieu de la foule par des

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gens apostés. Après avoir ainsi pris ses mesures, il lit poignarder ce prince, lorsqu'il descendait l’escalier de son appartement.

« Ceux qui étaient alors en Moscovie, et qui ont fait des révélations de cet événement, assurent positivement que le véritable Démétrius périt dans cette occasion. Mais d’autres, pour donner de la vraisemblance à ce qui arriva dans la suite, racontent la chose autrement; ils disent que la mère de Démélrius, avertie par quelquesuns de ses amis du détestable projet de Boritz, garantit son lils du péril, en supposant à sa place un jeune homme de même âge, et ayant les mêmes traits; que ce jeune homme fut égorgé, dans le lit du prince, par des assassins, et non sur l’escalier; que l’on pourvut à la sûreté de Démétrius; que le cadavre supposé, mis immédiatement dans une bière, de peur qu’il ne fût reconnu, fut inhumé sans aucune pompe par un seigneur allemand, grand maréchal de la cour, et qu’on lit aussitôt courir le bruit que Démétrius était mort de la peste.

« Quoi qu’il en soit, il parut, quelques années après, sur les frontières de Bologne et de Moscovie, un jeune homme qui avait un bras plus court que l’autre et une verrue sur le visage, deux signes particuliers à Démélrius. Au reste, il était libéral, spirituel et affable, et ses manières portaient à croire qu’il était de sang royal. Il s'adressa d’abord aux pères jésuites, qui avaient beaucoup de crédit en Pologne; et il leur lit espérer que, si par leur moyen il pouvait remonter sur le trône de ses pères, son premier soin seraitde rétablir le catholicisme en Moscovie et de ramener cet empire à l'obéissance de l Église romaine. On tint d’abord la chose fort secrète, et on en donna avis au pape, afin qu’il favorisât, soit par lui-même, soit par une recommandation auprès du roi de Pologne et des seigneurs du royaume, une affaire

qui paraissait être avantageuse à la religion et au saintsiège. Les jésuites introduisirent ensuite le jeune homme chez Georges Miecinsky, palatin de Sandomir, seigneur très-puissant dans le royaume. Le prétendu Démétrius fit avec le palatin un traité secret, portant que, s’il venait à bout de ses desseins, il épouserait la seconde de ses filles, sur laquelle il avait déjà jeté les yeux.

« Ce prétendu Démétrius, après avoir été moine 1 , avait jeté le froc, et était resté longtemps caché dans la Livonie, où il avait appris à écrire et à parler la langue latine avec facilité. 11 écrivit de sa main une lettre assez élégante à Clément VIII, qui occupait pour lors le siège pontifical, et fut admis à l'audience de Sigismond, roi de Pologne, par le palatin de Sandomir et par Wisnowski, son gendre.

« Démétrius, aidé de la faveur du roi, de l’argent du palatin et des intrigues des jésuites, leva une armée de dix mille hommes dans la Pologne, se mit en campagne avec une artillerie assez considérable, fit alliance avec les Cosaques, peuples toujours avides de guerre et de pillage, et en entraîna dix mille avec lui *.

A la tête de ses troupes, Démétrius passa alors le Borysthène, et s’empara de quelques villes russes. Battu d'abord par Boritz, qui avait marché conti*e lui à la tête d’une nombreuse armée, il le défit ensuite complètement au mois de mars 1605. Cette victoire, suivie de la mort de Boritz, qui fut frappé d’apoplexie au mois d'avril, ouvrit à Démétrius les portes de Moscou. Il fit son entrée dans cette ville le 20 juin de la même année.

« Afin de mieux établir son droit à la couronne, il en-

1 Suivant les uns, il s’appelait Griska (Grégoire) Trepija ; suivant les autres, Grisky Strepy, ou btreriof, ou Otrepief.

4 Histoire universelle, 1. l’.XXXV, traduction française, 1734, in-t, t. XIV, p. 451 et suiv.

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voya chercher la mère du véritable Démétrius, qui, après la mort de son fils, s’était retirée dans un petit couvent éloigné de la cour. 11 lui envoya une nombreuse escorte et vint lui-même à sa rencontre. Dès qu'u t aperçut, il descendit de cheval et alla à pied au-devant d'elle. Lorsqu'il fut auprès d'elle, il l'embrassa en pleurant, et suivit son char jusqu'au palais, à pied et tète nue.

« Pendant leur entrevue, on remarqua que la mère du vrai Démétrius, soit feinte, soit sincérité, répondit avec affection à ces marques de respect. On attribue cette conduite à ce qu’étant tirée d'une triste solitude, elle ne pouvait s’empêcher de marquer de la joie de l'élévation de Démétrius, qui était cause de ce changement*. »

Peu de jours après cette cérémonie, elle se rendit avec ses femmes dans un monastère qui était le lieu de retraite ordinaire des filles et des veuves de condition.

Tout semblait ainsi réussir à souhait à Démétrius. Malheureusement, la partialité qu’il montra pour les étrangers, et en particulier pour les Polonais *, ennemis mortels des Moscovites, excita le mécontentement du peuple et de la noblesse, qui prirent les armes dans la nuit du 17 mai, massacrèrent les étrangers et attaquèrent le palais impérial. Démétrius, éveillé par I hruit, saisit son sabre et se jeta par la fenêtre de sa chambre. Il se démit la cuisse en tombant, fut pris et conduit dans

* Histoire universelle , 1. CXXXV, p. 463.

* Parmi les étrangers qu'il avait à sa solde, te trouvait un capitaine français, Jacques Margcret, qui commandait une compagnie de cent soldats de son pays. Heureusement pour lui, le jour où éclata l'insurrection, il se trouvait malade, et échappa ainsi au mas-acre. Revenu en France après la mort de Démétrius, il publia la première relation qui ail été écrite en français sur la Russie. Elle est pleine d'intérêt et a pour titre : Élut présent île l'empire de Russie, Paris, 1607, in-8. F.lle a été réimprimée plusieurs fois, et entre autres en 1854 par M. Henri t'.hcvreul, Paris, Potier, 1855, in-12.

£jü CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

une salie de son palais. Là, un boyard l'ayant appelé imposteur, il lui fendit immédiatement la. tè e d’un coup de sabre, et lui -môme périt massacré peu de temps après; mais les historiens ne sont nullement d'accord sur les circonstances qui accompagnèrent sa mort. « Son corps, ditdeThou, fut traité indignement; ou le muti!a, et, après avoir attaché une corde à ses parties naturelles, on le traîna au milieu des boues jusque dans la place publique, où, tout couvert d'ordure et de sang, il demeura quatre jours exposé sur une table, sous laquelle était le cadavre de Busmani, qui, jusqu’à la lin, avait été constamment attaché à Démétrius. Pour augmenter encore l'ignominie de ce malheureux prince, ils mirent sur son ventre une représentation obscène d’une grandeur énorme, qu’ils avaient, disaient-ils, trouvée dans l'appartement de ses concubines. Ils lui mirent aussi dans la bouche une espèce de cornemuse dont jouent les paysans polonais, avec un denier pour son salaire, ou, comme d’autres l'interprétaient, pour payer son passage aux enfers.

« Il arriva en ce temps-là une gelée extraordinaire qui brûla toutes les moissons. Le peuple, s’imaginant que c’était un effet de la colère de Dieu, courut exhumer le cadavre de Démétrius, qui avait été enterré dans un champ hors de la ville, et, par un jugement qu’on rendit. à ce sujet, il fut brûlé publiquement et ses cendres jetées au vent. Il est encore incertain s’il était le vrai Démétrius, ou si c'était un imposteur; mais il est certain que la fortune, qui l’avait d'abord favorisé et qui avait paru ressusciter en lui le vrai Démétrius, longtemps après que celui-ci passait pour avoir été tué, voulut encore le ressusciter une deuxième fois, quoique tout le monde eût vu son cadavre et que personne ne pût douter qu’il n’eût été massacré. On lit donc courir

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le bruil que ce n'élail point lui q.ii avait été tué dan* le palais, qu’on s’était mépris, et que ce Démétrius s'élaii sauvé avec un petit nombre de personnnes. Ce qui lit d'abord ajouter loi à ce bruit, c’est que, dans le temps du massacre, on trouva que quatorze chevaux manquaient dans les écuries du czar. On prétendit qu’il s’était servi de ces chevaux pour se sauver avec les gens de sa suite. Ceux qui voulaient entretenir les troubles dans la Russie, et qui voyaient avec chagrin que Zehuiski, l'un des principaux conjurés, eût succédé à Démétrius, profitèrent de ce bruit, se liguèrent avec des Cosaques, et, ayant mis à leur tète un prétendu Démétrius, qu’on ne Yit jamais depuis, ils firent une guerre cruelle à Zehuiski. Cependant cette nouvelle imposture contribua à décréditer la première *. »

On connaît la catastrophe qui, en précipitant Pierre lit du trône de Russie (en 1762), y fit monter sa femme Catherine II, dont le premier soin fut de se défaire de son époux. Onze ans plus tard, on vit apparaître, dans la Petite-Russie, un homme nommé Pugalschef, qui, profitant d’une ressemblance frappante avec Pierre, voulut se faire passer pour ce prince. Il sut, au moyen de cette imposture, rassembler autour de lui des troupes, avec lesquelles il s’empara de plusieurs forteresses dans le gouvernement d’Orenbourg. Ses succès furent si rapides, qu’il aurait pu arriver jusqu'à Moscou, où un parti puissant l’attendait avec impatience; mais son indécision le perdit. Le comte Panin eut le temps de rassembler des troupes et de marcher contre lui; il mit à prix la tète de l’imposteur, qui, livré par les siens, fut conduit à Moscou et y périt dans les supplices le 10 janvier 1775. On a sur celte insurrection des détails circonstanciés,

1 Histoire unirersclle, I. CXXXV, p. 5ft2.

donnés par Catherine elle-même à Voltaire, qui les lui avait demandés. Voici quelques passages de ses lettres à l’habitant de Ferney :

« Volontiers, monsieur, je satisferai votre curiosité sur le compte de Pugatschef. Ça me sera d'autant plus aisé, qu'il y a un mois qu’il est pris, ou, pour parler plus exactement, qu’il a été lié et garrotté par ses propres gens dans la plaine inhabitée entre le Volga et le Jaïk, où il avait été chassé par les troupes envoyées contre eux de toutes parts. Privés df nourriture et de moyens pour se ravitailler, ses compagnons, excédés d’ailleurs des cruautés qu’il commettait, et espérant obtenir leur pardon, le livrèrent au commandant de la forteresse de Jaïk, qui l'envoya à Sinbirsk, au général comte Panin. 11 est présentement en chemin pour être conduit à Moscou. Amené devant le comte Panin, il avoua naïvement, dans son premier interrogatoire, qu’il était Cosaque du Don, nomma l’endroit de sa naissance, dit qu’il était marié à la fille d'un Cosaque du Don; qu'il avait trois enfants; que, dans ces troubles, il avait épousé une autre femme; que ses frères et ses neveux servaient dans la première armée; que lui-même avait servi les deux premières campagnes contre la Porte, etc., etc.

« Comme le général Panin a beaucoup de Cosaques du Don avec lui, et que les troupes de cette nation n'ont jamais mordu à l’hameçon de ce brigand, tout ceci fut bientôt vérifié par les compatriotes de Pugatschef. Il ne sait ni lire ni écrire, mais c'est un homme extrêmement hardi et déterminé. Jusqu'ici il n'y a pas la moindre trace qu'il ait été l’instrument de quelque puissance, ni qu'il ait suivi l'inspiration de qui que ce soit. 11 est à supposer que M. Pugatschef est maître brigand, et non valet d’âme qui vive.

« Je crois qu’après Tamerlan il n’y en a guère eu qui

FAUX PRINCES

aient plus détruit l’espèce humaine *. D'abord, il faisait pendre, sans rémission ni autre forme de procès, toutes les races nobles, hommes, femmes et enfants, tous les officiers, tous les soldats qu’il pouvait attraper. Nul endroit où il a passé n’a été épargné : il pillait et saccageait ceux même qui, pour éviter ses cruautés, cherchaient à se le rendre favorable par une bonne réception 1 ; personne n’était devant lui à l’abri du pillage, de la violence et du meurtre.

« Mais ce qui montre bien jusqu’où l’homme se flatte^ c'est qu’il ose concevoir quelque espérance. 11 s'imagine qu’à cause de son courage je pourrais lui faire grâce, et qu’il ferait oublier ses crimes passés par ses services futurs. S’il n’avait offensé que moi, son raisonnement pourrait être juste, et je lui pardonnerais; mais cette cause est celle de l’empire, qui a des lois. »

L’impératrice ajoute, dans une autre lettre :

« Le marquis de Pugatschef, dont vous me parlez encore dans votre lettre du 16 décembre, a vécu en scélérat et va finir en lâche ! Il a paru si timide et si faible dans sa' prison, qu’on a été obligé de le préparer à sa sentence avec précaution, crainte qu’il ne mourût de peur sur-le-champ *. »

Il y eut des monnaies gravées à l’effigie de Pugatschef. Elles portaient ces mots : Petrus III, redivivus el ullor.

Pugatschef ne fut pas le seul qui chercha à se faire

* Ce que Catherine dit de la cruauté de Pugatschef n’a rien d’exagéré. Le savant astronome allemand Lowitz s’occupait de travaux scientifiques dans Dmitrefsk, en 1774, lorsque cette ville fut livrée au rebelle. Celui-ci, après avoir fait élever sur des piques le malheureux astronome, afin, disait-il, qu’il fût plus près des étoiles, finit, pour la même raison, par le faire empaler le 24 août de la même année.

! CE livres île Voltaire , édition de Desœr, 1819, t. XII, p. 845, 84ti,

passer pour Pierre III. En 1775, le célèbre a\enturier ei Hscroc Stefano Zannow ileh. originaire d'un bourg de l'Albanie vénitienne, s'étant rendu chez les Monténégrins, se donna'â eux pour le mari de Cal lie ri ne II: mais ayant trouvé ces peuples peu disposes en sa faveur, il se retira en Pologne et publia lui-même, en 1784, le récit de cette tentative, sous le titre de Le fameux Pierre III, empereur de Russie, ou Tticpan-Mali, qui parut dans le duché de Monténégro.

Le mauvais succès de cette entreprise ne dégoûta pas Zannowitch de se faire passer pour prince. Pendant son séjour en Pologne, il fit accroire à quelques seigneurs qu'il était le prince d’Albanie, Castriolo, descendant de Scanderberg, et parvint ainsi à leur extorquer des sommes considérables. 11 finit, après de nombreuses aventures, par être jeté à Amsterdam dans une prison, où il s’ouvrit les veines avec un morceau de verre, le 25 mai 1786 ‘.

On rencontre dans l’histoire de France, au dix-septième siècle, un certain nombre de personnages dont la vie a été entourée d’un mystère profond, et sur lesquels on ne peut encore aujourd'hui émettre que des conjectures plus ou moins probables. Nous allons nous en occuper successivement et avec détails, car nous croyons qu’un pareil sujet ne peut manquer d’offrir quelque intérêt au lecteur.

Antoine de Bourbon, comte de Moret, fils naturel de Henri IV et de Jacqueline de Beuil, comtesse de Bourbon- Moret, était né en 1607. Dès sa jeunesse, il s'attacha au parti du duc d'Orléans, et fut mêlé à toutes les intrigues dirigées contre Richelieu. Il se trouvait avec ce prince et le duc de Montmorency au célèbre combat de Castel-

1 il ;i jiuhlié le Cran il C.nslnolo il' Albanie, histoire, i'.iris, 1779, in-N,

naudary, livré le 1 er septembre 1631 . On sait que Montmorency y fut blessé et pris.

L'historiographe Dupleix, qui, un moisaprès, alla visiter le lieu où s'était donné le combat, et s'instruire de toutes les circonstances, rapporte que « le comte de Moret, qui donna du côté d’un chemin creux, avec peu d'autres, reçut une mousquetade, de laquelle il mourut trois heures après, ayant été porté hors de la presse dans le carrosse de Monsieur, qui témoigna un regret extrême de sa perte »

Parmi les nombreux auteurs contemporains qui ont parlé du combat de Castelnaudary, il €n est deux seulement qui ne se prononcent pas d’une manière aussi affirmative sur la mort du comte de Moret dans cette action. « Le frère du roi, dit le comte de Brienne dans ses Mémoires, étonné du combat qu’il avait perdu, et dans lequel on disait que le comte de Moret avait été tué, etc. 2 .»

Une histoire duducde Montmorency, citée par Griffet (, Histoire de Louis XIII, in-4% t. Il, pag. 502), rapporte que l'abbesse de Prouille perdit son abbaye pour avoir donné un asile au comte de Moret. Or, comme le fait fort bien observer le jésuite, ce fait suppose que le comte vivait encore lorsqu'il arriva dans le monastère, car on n’aurait pu faire un crimeà cette abbesse d’y avoir reçu le cadavre du prince.

Quoi qu'il en soit, à la lin du dix-septième siècle, le bruit serépinditque le comte de Moret avait survécu au combat de Castelnaudary et qu'il vivait encore. Ce fait a été discuté fort longuementpar plusieurs écrivains, entre autres par l'abbé Grandet, qui fit imprimer en 1699 la Vie d'un solitaire inconnu, qu'on a cru être le comte de

* On verra plus loin que, suivant un témoignage d’une certaine importance, Dupleix changea ensuite d'opinion.

4 Auuée 1632, collection Micliaud-Poujoulat, p. Cl.

2 te Cl' I! I USITÉ S lilOGRAl’IUQLES.

Morel, mûri en Anjou, en odeur de sainteté, le 'H décembre 1691, puis par le P. Griffet, dans son Histoire de Louis XIII et son édition des Mémoires du P d’Avrigny, et enfin parle P. Richard, dans l'ouvrage intitulé : Le véritable Père Joseph, capucin, nouvelle édition, 1750, in-12 C’est de ce dernier ouvrage que nous allons extraire les passages suivants, relatifs à la disparition et à la réapparition du comte de Moret, en ayant soin toutefois de les accompagner de quelques commentaires.

« Il est mort de nos jours, dit Richard, le 2 4 décembre 1791, un fameux ermite, proche l'abbaye d'Anières. à trois lieues de Saumuren Anjou, qui a passé partout où il a demeuré pour le comte de Moret, parce qu'il avait beaucoup l’air de Henri le Grand. Un jour une personne de qualité l'étant allé voir, fil apporter un portrait de ce prince fort bien fait, pour voir si effectivement il lui ressemblait, et s’étant placé devant le Père, un gentilhomme présenta le portrait derrière lui au-dessus de sa tète, sans qu’il s’en aperçût : en sorte qu’il était aisé de confronter les traits de l'un avec ceux de l’autre, et s'étant trouvés tous semblables-, on lui demanda, en le faisant détourner pour lui montrer le tableau, s'il connaissait bien celui à qui il ressemblait. « Il n'est pas difficile, » dit-il; puis les larmes lui vinrent aux yeux tout aussitôt, et il quitta la compagnie, de peur qu'on l’aperçût pleurer.

« Le roi (Louis XIV), ayant appris cette circonstance, fit

1 II ne faut p is confondre ce livre, donl la première édition parut en 1*04, avec Yllixloire de la rie dn P. Jrsep’i dit Tremllay, capucin, 1*02, in-12, qui a aussi pour auteur Publié Richard. Le premier tic ces tiens ouvrages est un panégyrique et le second une satire du célèbre confident de Richelieu.

i 1 Talleinant des Iteaux dit, en effet, dans )' llixloriftle île la comtesse de ilorel, que de tons les enfants de Henri IV le comte de Moret était celui qui ressemblait le plus à ce prince.

PERSONNAGES MVSTÉ1UEUX. *43

écrire, à l’abbé d’Anières par II. le marquis de Chàleauneuf, secrétaire d’État, le 50 octobre 1087, pour avoir l'éclaircissement du bruit qui couraitalors, que frère Jean- Baptiste, ermite, était tils naturel du roi Henri IV. L’abbé répondit* que depuis onze ans et demi que cet ermite était dans son voisinage, on n'avait pu rien découvrir de sa naissance, de sa famille, de son pays et de son âge; qu’ayant été malade à la mort, le plus ancien de ses frères, qu’il chérissait beaucoup, le conjura, au nom de Dieu, de se faire connaître au moins à eux, lui promettant de n’en jamais parler à personne qu’après sa mort. 11 le rebuta en lui disant: «Il y a plus de quarante ans que je travaille à me cacher, et vous voulez me faire perdre un travail de tant d’années dans un quart d’heure. «Il est vrai, continuait l’abbé d’Anières, que, dans la province de Bourgogne, où il a demeuré, le bruit a couru qu’il était fils du roi Henri IV; et qu'aussilôt qu'il a été en celle-ci, le môme bruit s’y est répandu : ce qui a donné lieu à cela, autant que j’en puis juger, c’est sa grande prestance, son air majestueux, ses manières d'agir nobles et aisées, son visage dans lequel on remarque beaucoup de traits de celui de Henri le Grand. Pour ce qui est de son âge, dit-il, il est malaisé de le savoir précisément. Lorsqu'il vint ici, ce fut au mois de juin lü7G; il me dit qu’il avait I rois-vingt-dix ans, ce furent ses termes. Depuis il m’a dit qu'il avait à peu près l’âge de monseigneur l’évôque d’Angers, qui a quatre-vingts ans passés. Une autre fois il m'a raconté qu’il avait vu sortir les Maures d’Espagne lorsqu'on les en chassa, et qu'il était déjà graud. Enfin, les frères, par d’autres circonstances, assurent qu’il a quatre-vingt-quatorze ans.

* On peul voir une lettre curieuse tic cctabhe sur la morl de Termite dans le Mercure, février iüS'i, p. t l- et suiv.

‘244 CL KIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.

« Voici ce que je sais de sa vie et ce que j’ai appris de • lui-même: que jusqu’à l'àge devingtans il ^vait été bien nourri et bien élevé, ce qui était cause de sa grande vigueur ; qu’il avait porté les armes sans avoir été blessé ; que, pensant à se retirer du monde, il avait examiné toutes ' les différentes-manières de vivre des ordres religieux, et que rien ne lui avait tant plu que la vie érémitique de la façon qu’elle subsistait du temps des premiers solitaires d’Orient; que c'était celle-là qu’il avait embrassée; que pour celle-là il avait passé en Italie, et s'était retiré dans une forêt qui appartient à la république de Venise, dont les fréquentes visites de ceux du pays l’avaient chassé ; et que de là il était allé en Allemagne, et que, pour voir un brave ermite, il faisait volontiers trois ou quatre cents lieues; que, s’étant retiré dans ce royaume, il avait demeuré en Lorraine, en Champagne, dans le Lyonnais, en Bourgogne et enfin en Anjou, et que partout il s’était bâti des ermitages et avait assemblé des congrégations. Le roi ayant eu la lecture de cette lettre, dit avec sa sagesse ordinaire ; « Il suffit que cet « ermite soit homme de bien; puisqu’il ne veut pas être « connu, il le faut laisser en paix et ne nous point op- « poser à ses desseins. »

« Quelque temps après, ce bon vieillard s’entretenant avec monsieur l'abbé d’Anières sur cette lettre de M. de Châteauneuf, lui dit : « Que je suis malheureux de m'être « arrêté en Anjou ! Lorsque j’y suis venu, mon dessein « était d’aller en Portugal; si j’y étais, on ne s’infonne- « rail point de moi. » Kt il ajouta : « Il y a longtemps que « je me serais balafré le visage pour effacer les traits qui « me font ressembler à Henri IV, si je n’avais pas eu « peur d’offenser Dieu. » M. l'abbé d’Anières lui remontra que cette curiosité était digne de Sa Majesté, qui avait trop de vénération pour la mémoire de son aïeul

PERSONNAGES MYSTÉRIEUX. 24ô

pour n’ètre pas bien aise de savoir s’il y avait encore quelqu'un de ses enfants au monde; le père ne répliqua rien à cela. Enfin, dans le reste de notre entretien, dit M. l’abbé, le pressant de me dire sf le soupçon qu'on avait qu’il fût fils de Henri IV était bien fondé, il me répliqua : « Cela peut être, je ne le nie ni ne l’assure. »

« Aux historiens qui assurent que le comte de Moret a été tué à Caslelnaudary, poursuit Richard, je n’ai à opposer, avec un écrivain moderne qui a fait sa vie et qui prétend avoir cavé ce fait, que le témoignage de deux personnes dignes de foi.

« Le premier témoignage est d’un gentilhomme nommé M. Grandval, officier de la compagnie des gardes de feu M. le maréchal de la Meilleraie et gouverneur de Montreuil-Bellay, pelite^ville d'Anjou, éloignée d’une demilieue de l’ermitage des Gradelles, où est mort ce solitaire. Après avoir entretenu et considéré plusieurs fois avec attention et à loisir frère Jean-Baptiste, il a souvent assuré à M. l'abbé d’Anières, même par serment, que c’était le comte de Moret, qu’il l'avait vu plusieurs fois à la cour et à l’armée, et qu'il le reconnaissait très-bien, qu’il availouïdire qu’il n’était pas mort. Ce gentilhomme avait plus de quatre-vingts ans quand il est mort.

« Le second témoignage est de M. Thomas, prêtre de -Saumur, homme de bien, qui ademeuréunanavecle frère Jean-Baptiste à l’ermitage d’Orilly, en Bourgogne. Dans les mémoires qu'il a donnés à l’historien de sa vie 1 , il dit positivement que ce ne peut être un autre que le comte de Moret ; et pour le prouver il apporte six ou sept arguments qui ont paru assez forts au roi, à qui ils ont été envoyés, pour satisfaire l'envie qu'avait Sa Majesté de savoir la vérité. Le premier est négatif. « Ce qui me fait

1 Au P. Gramlet, auteur île la Yie d'un solitaire que nous avons mentionnée plus haut.

« croire, dit-il, que le comte de Morel n’est pas mort à la « bataille de Castel naudary, c'estqu'aucun historien ne « rapporte le lieu de sa sépulture*. Quelle apparence « qu'il ail été blessé, et ensuite porté à demi-lieue de là, « dans le carrosse de Monsieur, où il mourut trois heures « après d’une mousquetade reçue à l’épaule, comme « l'assurent quelques autres historiens, sans qu’on sache « où son corps a été inhumé? De ce premier argument k on en tire un second : Supposez, dit-il, que le comte « de Moret ne soit pas mort à cette bataille, il me paraît « convaincant que notre solitaire est lui-même le comte « de Moret; car il m'a dit qu’il avait été à cette bataille, « qu‘il y était à trente pas de monsieur de Montmorency, « lorsque le cheval de ce dernier s’abattit sous lui et « qu’il fut arrêté prisonnier; qu'alorsil s’était souvenu « d’une prédiction qu’on lui avait faite à la cour, qu’il « s’embarquerait dans un parlhlans lequel, s'il n’y pre- « nait garde, il pourrait bien perdre la tête: sur quoi il ,< se détermina à quitter le monde ; qu’il se sauva passant « une rivière avec plusieurs personnes de qualité*, et

1 Celle preuve esl en effet très-forle. Le tombal de Castcluaudary, qui ne dura qu'une demi-heure, fut peu meurtrier; si le comte avait été tué sur le champ de bataille, suit corps aurait été nécessairement retrouvé parmi les morts, et enseveli avec cérémonie, comme devait l’être un frère naturel de Louis XIII. Si, comme le veulent des historiens cités plus haut, il mourut dans le carrosse du duc d’Orléans ou dans le couvent de houille, où il s était réfugié, il est encore plus extraordinaire qu'on ne lui ait pas rendu les honneurs dus a son rang.

1 Nous ne savons pourquoi l’auteur d'un tics-lion article consacré au comte de Moret dans la Biographie Michaud, à propos de cette phrase : Il se sauva passant une rivièe, dit: ce qui esl en contradiction avec tous les historiens. Les paroles du solitaire se trouvent au contraire confirmées par le témoignage de l’omis. On lit, en effet, dans les Mémoires de ccdeniicr (collection Michaud-Poujoulat, p. 575-574), que le combat se livra en avant d’an pont que les troupes de Montmorency devaient traverser pour attaquer l’armée royale ; et cê fut dans des fondrières et des fossés situés non loin de ce pont que l’on plaça une em-

« qu’ayant appris la mort de M. de Montmorency (défi rapité la même année à Toulouse), il prit la résolu- « lion de se cacher si bas en terre et si avant dans la so- « litude, que personne ne pût l’y trouver.

« Il tire le troisième d’une conversation qu'il eutavec « ce solitaire, qui lui avoua que, quelques années après « sa retraite, il fut reconnu par un seigneur de la cour « qui le rencontra par hasard, et qui, ayant dit le lieu « où il était à Louis XIII, Sa Majesté lui fit donner ordre « de le venir trouver, avec promesse de lui garder le « secret et de lui laisser tonte sorte de liberté; qu’il fut « ;i la cour pour obéir au roi; et il me dit (sans répliquer « s'il était le comte de Moret ou non) que le roi lui té- « moignant beaucoup de bonté, lui offrant tel bénéfice « qu’il voudrait pour vivre dans le monde, il avait re- « inercié Sa Majesté, la priant de le laisser au rang des « morts, parmi lesquels on l’avait toujours compté. Après « ces mots, dit M. Thomas, notre solitaire vit bien qu’il « s’était trop ouvert à moi; il changea promptement de « discoure et fit ce qu’il putpour empêcher d’y réfléchir.» Ce bon prêtre, continue Richard, ajoute, pour quatrième argument, avoir entendu dire plusieurs fois à M. du llan-Dorvaine-Fontaine, qui est un gentilhomme âgé de quatre-vingt-douze ans, ancien major de Philipsbourg, et qui en reçoit encore les appointements à Bourbonne, où il demeure, qu’il connaissait parfaitement le comte de Moret pour l’avoir vu plusieurs fois chez feu Monsieur, duc d’Orléans, et que c’était le frère Jean-Baptiste. Ajoutez à cette preuve une autre qui n’est pas moins convaincante, c’est que ce prince, né (dit-on) à Fontai-

buscadc vers la<| uellu trois cenls chevaux attirèrent les rebelles, et qui dérida le combat. Le comte île Moret put donc très-bien s’enfuir, sitôt qu’il eut vu la déroule de son parti, passer au travers des cavaliers ennemis dispersés par Montmorency, ci se sauver en gagnant le pont.

nebleau, ayant été élevé dans le château de Pau, jusqu'à ce qu’il revînt à la cour de France, savait en perfection le langage béarnais : cela ne pouvait pas être autrement, puisqu'il avait pour précepteur, en ce payslà, Scipion Dupleix, mort en 1661, âgé de quatre-vingtdix-huit ans, qui composa en faveur du comte de Moret la première philosophie française qui ait été imprimée en France et que ce solitaire savait en perfection. De plus, quoique frère Jean n’ait jamais dit clairement qu'il fût le comte de Moret, il a pourtant assuré qu’il avait été élevé auchàteau de Pau (c’est la sixième preuve dont se sert M. Thomas), qu’il s’y était égaré plusieurs fois dans le labyrinthe de ce château, lorsqu'il s’y divertissait avec de petits enfants, et qu’on avait fait passer les Maures devant sa fenêtre pour les lui faire voir lorsqu'ils furent chassés d’Espagne.

« M. Thomas, pour septième argument, dit encore deux choses. La première, qu’il apprit de M. Guillot, homme de bien, grand pénitencier de Boulogue, qu’il avait vu certains mémoires de Scipion Dupleix, où il était marqué très-positivement que le comte de Moret n’était pas mort à la bataille de Castelnaudary, qu'il s'en était sauvé, et s'était fait capucin. Il serait à souhaiter qu’on pût trouver ces mémoires, qui ne permettraient plus de douter de ce fait; on ne pourrait pas dire que Dupleix se contredirait, à cause de la différence des temps. Il a vécu quatre-vingt-dix-huit ans; il n’est mort qu’en 1661. Il a écrit son histoire de Louis XIII immédiatement après la bataille de Castelnaudary, puisqu’il assure qu'il fut d'abord sur les lieux. Quelques années après il put apprendre de la bouche même du roi Louis XIII , qui avait alors vu le comte de Moret vêtu en ermite, qu'il n’était pas mort, et qu'il s 'était retiré dans un monastère; il n’y a rien là d'impossible, ni qui

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