FÉCONDITÉ DE QUELQUES ÉCRIVAINS
« Il y a des écrivains, dit Vigneul-Marville, qui ont une peine infinie à commencer, et qui courent quand une fois le chemin est ouvert. Les premières lignes de l'histoire de M. de Thou lui coûtèrent plus que tout le reste; mais, dès qu'il eut surmonté cette difficulté, il courut en écrivant. D’autres écrivent facilement, et sont longtemps à polir leurs ouvrages. Tel était llorace chez
1 Curiosilics of lilerature, de D'Israël i. Voyez aussi Tiraboschi, Stona i/rlla Wtcralura italiwa, Modène, 17U3, iu-4, tome VI II, partie 1, p. 75.
o'2 CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
les Romains ; tel était M. de Bussy-Rabutin parmi nous ; tels sont le plupart des gens sages, qui, étant nés pour écrire, ne suivent d’abord la nature que pour ensuite la corriger et la polir. D’autres, enfin, mais cela pour leur malheur, ne peuvent écrire qu’à la hâte, et ne sauraient repasser sur leurs ouvrages. M. de Saumaise était de ce caractère : caractère dangereux qu’il faut souffrir où il se trouve ; mais qui ne doit point servir de modèle ni d’exemple à personne.
« Fabius Léonida , poète italien , suait longtemps sur ses ouvrages, et les retouchait plus de dix fois, pour leur donner la perfection qu’il souhaitait. Pierre Mafée, qui a si bien écrit en latin, ne composait que quatorze ou quinze lignes par jour. Paul Emile Sanctorius, qui avait entrepris d’écrire en latin l’histoire de son siècle, était si long à polir ce qu’il faisait, qu’un autre, en moins de temps, aurait écrit l'histoire de tout le monde. M. de Vaugelas fut trente ans sur la traduction de Quinte* Curce, la changeant et la corrigeant sans cesse 1 . M. 11abert, de l’Académie, auteur du Templè de la mort, qui est une des plus belles pièces de notre poésie française, changea et rechangea, durant trois ans, les vers de cet ouvrage, pour les amener au point de beauté, de politesse et d’élégance où nous les voyons. Ce n’était qu’en veillant beaucoup et à force de se tourmenter que Malherbe produisait ses divines poésies. M. de Balzac passait les jours et les nuits à représenter ses pensées avec cette netteté de style et ce choix de paroles que nous admirons encore aujourd'hui. »
Les manuscrits de l’Arioste sont chargés de ratures.
* Voiture lui Jil ù ce sujet : * Jamais vous n’aurez achevé, cl pendant que vous en polissez une partie, notre langue venant à changer, vous obligera à refaire toutes les autres: A liera lingua subit (application de l’épigi anime de Martial sur la lenteur d’un barbier: A Itéra baiba subit).