‹ Curiosités bibliographiquesChapitre 6 sur 30 · DE QUELQUES PERSONNAGES -CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

DE QUELQUES PERSONNAGES -CÉLÈBRES

L’empereur Adrien, avant de mourir, fit quelques vers latins, qu’Ælius Spartianus nous a rapportés, tout en les trouvant mauvais; ce qui ne fait pas trop l’éloge de son goût. Les voici :

Animula, vagula, blandula,

Ilospcs, comesque corporis,

Qoæ nunc abihis in loca

Pallidula, rigida, nudula ;

Nec, ut soles, dabis jocos.

Ils ont été rendus assez faiblement par Fontenelle :

Ma petite âme, ma mignonne,

. Tu t’en tas donc, ma fille? Et Dieu sache où lu vas.

Tu pars seulette et tremblotante, hélas!

Que deviendra ton humeur folichonne?

Que deviendront tant de jolis ébats *?

Le comte de Mauléon, lieutenant général,' mort en avril 1767, fit, une heure avant sa mort, les vers suivants :

* Dialogue de» Mort». Dialogue enlre l’empereur Adrien et Marguerite d’Autriche.

Tout meurt, je m’en aperçois bien!

Tronchin, tant fêté dans le monde,

Ne saurait prolonger mes jours d’une seconde,

Ni Dumont en retrancher rien.

Voici dune mon heure dernière :

Venez, bergères et bergers,

Venez me fermer la paupière ;

Qu’au murmure de vos baisers Tout doucement mon âme soit éteinte.

Finir ainsi dans les bras de l’amour,

C’est du trépas ne [joint sentir l’atteinte,

C'est s’endormir sur la fin d’un beau jour.

« M. de Maugiron était logé chez M. l’évêque de Valence ; le clergé se pressait de lui accorder des secours spirituels, lorsqu'il se retourna et dit à son médecin : Je les attraperai bien : ils croient me tenir, et je m'en vais. 11 mourut à ce mot ‘. »

« Vespasien , dans sa dernière maladie , dit Suétone (ch. xxtv), n’en remplissait pas moins les devoirs de sa dignité avec autant d’exactitude qu'auparavant ; il recevait même au lit les députations qu'on lui envoyait. Mais, se sentant tout à coup défaillir, à la suile d’un flux de ventre : Un empereur, dit-il, doit mourir debout; et, dans le moment même où il s’efforcait de se lever, il expira entre les bras de ceux qui le soutenaient. #

« Le comte de Bure, dit Brantôme, mourut à Bruxelles, et fit la plus belle mort de laquelle on ouit jamais parler au monde, qui fit croire qu'il avoit un courage très-noble et haut. Ce chevalier de la Toison tomba soudainement malade au lit, fut de quelque effort qu'il eut fait en avallant ces grands verres de vin à la mode du pays, car toussant à outrance, fut que les parties de son corps fussent vitiées, ou autrement. André Vesalius (le célèbre anatomiste Vesale), médecin de l’empereur

* Mémoires secrets de ta république des lettres , 25 avril 1767.

Charles, l’alla incontinent visiter, et lui dit franchement, après lui avoir tâté le pouls, qu’il lui trouva fringant, que, dans cinq ou six heures pour le plus tard, il devait mourir, si les règles de son art ne failloient en lui ; pourquoi lui conseilla, en ami juré qu'il lui étoit, de penser en ses affaires ; ce qui advint comme le médecin l’avoit prédit. Tellement que Vesalius fut cause que le comte fit la plus belle mort de laquelle on ait jamais ouï parler depuis que les rois portent couronnes ; car le comte, sans s’étonner aucunement, lit appeler les deux plus grands amis qu'il eût, à savoir l’évêque d’Arras, depuis cardinal de Granvelles, qu’il appeloit son frère d’alliance, ensemble le comte d’Aremberg, son frère d’armes, pour leur dire adieu. En ces cinq ou six heures, il fit son testament, il se confessa, et reçut le saint sacrement. Puis, se voulant lever, lit apporter les plus riches, les plus beaux et les plus somptueux habits qu'il eût, lesquels il vêtit; se fit armer de pied en cap des plus belles et riches armes qu'il eût, jusqu’aux éperons; chargea son collier et son grand manteau de l’ordre, avec un riche bonnet à la polacre, qu'il portoit en tète pour l’aimer plus que tout autre sorte de chapeau, l’épée au côté ; et, ainsi superbement vêtu et armé, se fit porter dans une chaire en la salle de son hôtel où il y avait plusieurs couronels de lansquenets, gentilshommes, capitaines et seigneurs flamands et espagnols, qui le vouaient voir avant mourir, parce que le bruit vola quant et quant par toute la ville que, dans si peu de temps, il devoit être corps sans âme.

« Porté en sa salle, assis en sa chaire, et devant lui sa salade enrichie de ses panaches et plumes avec ses gantelets, il pria ses deux frères d’alliance de vouloir faire appeler tous ses capitaines et officiers , qu’il vouloit voir pour leur dire adieu â tous, les uns après les au-

1res ; ce qui fut fait. Vinrent maîtres d’hôtels, pages, valets de chambres, gentilshommes servants, pallefreniers, laquais, portiers, sommeliers, muletiers et tous autres, auxquels à tous (pleurant et se jetant à ses genoux) il parla humainement, recommandant ores cesluy cy,ores cestuy là à M. d’Arras, pour les récompenser selon leurs mérites, donnant à l’un un cheval, à l’autre un mulet, à l'autre un levrier ou un accoustrement complet des siens ; jusqu’à un pauvre fauconnier, chassieux, bossu, mal vêtu, qui ne savoit approcher de son maître pour lui dire adieu, comme les autres de la maison avoient fait, pour être mal en ordre , fut aperçu par le comte, dernier les autres, plorer chaudement le trépas de son pauvre maître, fut appelé pour venir à lui ; ce que lit le fauconnier, lequel son maître consola ; et si l’interrogea particulièrement comment se porloient tels ou tels oiseaux qu’il nourrissoit.

« Tous les assistans, voyant un si familier devis d’un si grand seigneur à un si petit malotru, se mirent à pieu* rer de compassion. Puis, ayant dit adieu à tous ses officiers et serviteurs, leur avoir touché en la main, il demanda à boire en ce godet riche où il faisoit ses grands carroux avec les couronels quand il étoit en ses bonnes; et de fait voulut boire à la santé de l’empereur son maître. Fit alors une belle harangue de sa vie et des honneurs qu’il avoit reçus de son maître, rendit le collier de la toison au comte d’Aremberg pour le rendre à l’empereur, but le vin et l’étrier de sa mort, soutenu sous les bras par deux de ses gentilshommes, les remerciant du vrai office d’ami que tous les deux lui avoient fait à l’article de la mort, pour l’avoir assisté en cette dernière catastrophe de sa vie. 11 dit adieu de même à tous ces braves capitaines et gentilshommes qui là étoient. Puis, tournant la tête, apercevant M. Vesalius dernier

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celuy, l’embrassa, et le remercia de son avertissement. Finalement, dit : « Portez-moi sur ce lit; » où il ne fut pas pluslôt posé qu’il mourut entre les bras de ceux qui le couchoient.

« Ainsi devroient mourir tous les plus grands de la terre, quand ils sentent que la dernière heure de leur vie doit sonner, sans mourir en la plume comme canards, puisqu’il ne leur est donné de mourir en une journée, aux pieds des rois et de leur généraux d’armes. Mort de grand capitaine, qui certes mérite d'être historiée en une tapisserie, pour être ordinairement posée à la vue des princes, rois et gouverneurs de provinces, pour leur servir de patron, de bravement et royallement mourir ! Ce que ne put faire doin Jouan d’Autriche peu devant qu’il rendu les derniers abois, fut fait après sa mort, quand , dedans Namur, il fut porté mort à la vue de toute l’armée, si richement vêtu et armé, qu'il a été dit que ses chausses qu’on lui avoient vêtues le jour de ses funérailles valloient plus de cinq mille ducats 1 . »

Brantôme raconte ainsi ailleurs la mort de mademoiselle de Limeuil, fille d’honneur de Catherine de Médicis. « Durant la maladie dont elle trespassa, jamais elle ne cessa, ains causa toujours; car elle estoit fort grande parleuse, broeardeuse, et très-bien et fort à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa fin fut venue, elle fit venir à soy son valet (ainsi que les filles de la cour en ont chacune un) qui s'appeloit Julien, et sçavoit très-bien jouer du violon : Julien, luy dit-elle, prenez votre violon et sonnez-moy toujours, jusques à ce que vous me voyez morte (car je m’y en vais), la Défaite des Suisses, et le mieux que vous pourrez; et, quand vous serez sur le mot tout est perdu, sonnez-le par quatre à cinq fois le plus piteusement que vous pourrez : ce que

• Capitaines estranyers, c. xxxii.

fit l’autre, et elle-même luy aidoildela voix, et, quand ce vint : tout est perdu, elle réitéra par deux fois, et, se tournant de l'autre costédu chevet, elle dit à sescompaignes : « Tout est perdu à ce coup, et à bon escient ; » et ainsi décéda. Voilà une mort joyeuse el plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compaignes, dignes de foy, qui virent jouer le mystère *. »

Saint-Gelaisjoua du luth et chanta des vers latins avant de mourir; l’empereur Léopold I er fit exécuter un concert à son lit de mort; la célèbre actrice, madame Favard, morte en 1772, se composa une épitaphe à son dernier moment, et la mit en musique; des Yveteaux se fit jouer une sarabande, afin, disait-il, que son aine passât plus doucement.

Diverses traditions circulent sur la mort de l’Arétin. Les uns prétendent qu’éclatant de rire au récit des tours et des aventures de ses sœurs, courtisanes à Venise, il tomba à la renverse de sa chaise, el se tua; d’autres le font mourir dans son lit, et racontent qu’ayant reçu l’extrême-onction il dit, en riant, au curé de la paroisse :

Guardaterm da’ lopi, or clic son unto.

« Préservez-moi des rats, maintenant que je suis oint. »

« On dit qu’une heure avant de mourir, rapporte Tallemant des lléaux, Malherbe se réveilla comme en sursaut d’un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d’un mot qui n’était pas bien français à son gré; et, comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu’il n’avait pu s’en empêcher, et qu’il avait voulu jusqu’à la mort maintenir la pureté de la langue française. »

1 Dames galantes . 1<>66, t. Il, p. 541 .

Alonzo Cano, peintre et sculpteur espagnol du dixseptième siècle, refusa, sur son lit de mort, de baiser un crucifix qu’on lui présentait, parce qu’il était, disait-il, trop mal travaillé.

Le curé, ennuyant d’un long sermon le fameux musi- * cien Rameau, celui-ci reprit des forces pour lui dire : « Que diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? vous avez la voix fausse! »

Duclos, ennuyé des exhortations du curé de Saint- Sulpice, Chapeau, le congédia en ces termes : « Je suis venu au monde sans culotte; je m’en irai bien sans chapeau. »

Madame de Pompadour, voyant sortir le prêtre qui l'avait assistée: « Un moment, lui dit-elle; nous nous en irons ensemble. »

L’abbé J. Terrasson, auteur de Séthos et traducteur de Diodore de Sicile, avait, à la fin de sa vie, perdu entièment la mémoire. Aussi, quand on lui faisait quelque question sur le temps passé, il ne manquait jamais de répondre : « Demandez à mademoiselle Luquet, ma gouvernante. )> Le prêtre qui le confessa dans sa dernière maladie ne put jamais en tirer autre chose.

La mort de Scarron fut digne de la gaieté avec laquelle il supporta les souffrances et les misères qui, pendant sa vie, ne lui donnèrent pas un moment de repos. Dans les intervalles que lui laissaient les crises douloureuses de son agonie, il s’écriait : « Si j’en reviens, oh.’ la belle satire que je ferai contre le hoquet! » Après un évanouisment qui avait fait croire que tout était fini, il se ranima pour léguer aux deux frères Corneille cinquante livres de patience, et à sa femme la permission de se remarier, permission dont elle usa, vingt-quatre ans plus tard, pour son plus grand profit. Enfin, il expira (le 14 octobre 1060), en disant : « Par ma foi! je ne me

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serais jamais imaginé qu'il lût si facile de se moquer de la mort. »

L’abbé de Lamarre, l’un des protégés de Voltaire, qui en parle souvent dans sa correspondance, ayant obtenu, pendant la guerre de 1741, un emploi dans l'administration militaire, fut attaqué, à Égra, d’une fièvre maligne; dans un accès, en l'absence de sa garde, il se précipita par la fenêtre. On prétend qu'avant d’expirer il dit aux gens qui le relevaient ; « Je ne croyais pas les seconds si hauts dans ce pays-ci. »

Quin, acteur anglais du dix-huilième siècle, mourut en buvant du vin de Bordeaux.

L'auteur du poème de la Déclamation, Dorât, sentant sa lin approcher, se fit faire sa toilette comme à l’ordinaire : et ce fut bien coiffé et bien poudré qu’il expira, dans un fauteuil, le 29 avril 1780*.

Piron, qui s’était converti dans les dernières années de sa vie, et qui semblait avoir prouvé la sincérité de sa conversion par de très-belles poésies religieuses*, fit pourtant une fin assez peu chrétienne, s’il faut en croire les Mémoires secrets de la république des lettres 3 : « Un prêtre et M. le curé de Saint-Roch, sur la paroisse duquel était M. Piron, s : étant successivement présentés chez le moribond, ont été reçus tous deux par ce plaisant avec la même gaieté qu’il a répandue sur toute sa vie. Le premier l'ayant appelé son cher frère, il lui a dit qu’il n'en avait jamais eu qu’un, qui était mort;

que c’était une f bêle, et lui a demandé si c’était en

cette qualité qu'il voulait le remplacer. Quant au pas-

i On peut, pour compléter ce chapitre, consulter l'ouvrage de Dc*landes, intitulé : Réflexions sur les grands hommes gui sont morts en plaisantant , 1755, in-12.

* Voyez VAlhetueum français , 185C, p. 94 et 254.

3 A la date du 18 janvier 1775.

teur, il ne l’a pas moins malmené, et celui-ci désespère d’en tirer parti. »

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