MORTS DE CHAGRIN, I)E JOIE, DE PEUR, ETC
La plupart des biographes semblent avoir eu honte d'avouer que les personnages dont ils parlent soient tout simplement morts de maladie, comme ftl.tde la Palisse, et ils ont cherché adonner à la fin de leur vie une cause plus noble et moins triviale. Ils ont inventé la mort causée par le chagrin, auquel ils ont fait jouer, dans la destruction de l’espèce humaine, un rôle aussi important que celui du poumon, dans la théorie médicale de la servante du Malade imaginaire. 11 a suffi qu’un personnage ait éprouvé, dans le cours de sa carrière, quelque contrariété un peu forte, quelque chagrin un peu vif, pour qu’on ait vu clairement, dans cette contrariété ou dans ce chagrin, la cause évidente de sa mort; et on n'a respecté ni le sexe ni l’âge. Que l’on ne croie pas que nous exagérions; on n’a qu’à parcourir quelques volumes de l'excellente Biographie universelle de Michaudpours’assurerde la vérité que nous avançons. Citons, entre autres, un exemple tiré de cet ouvrage. "On lit, à l’article Nicolas Abilgaard, peintre danois: « Les tableaux qui se trouvaient au château de Copenhague, et qu’on regardait commeses chefs-d'œuvre, furent détruits par l'incendie de cet édifice, en 1 794. Le chagrin que ce désastre fitéprouver à Abilgaard le conduisit /entement au tombeau. Or Abilgaard est mort en 1806, c’est-à-dire douze ans après l’incendie de ses tableaux.
Morts de chagrin. 7'»
Alceste lui-même, en cette occurrence, n’oserait dire : Le temps ne fait rien à l'affaire.
Quoi qu’il en soit, voici un choix de morts causées par le chagrin, mentionnées par la Biographie Michaud, à laquelle, du reste, nous en laissons la responsabilité*.
Le nombre des savants morts de douleur, à la suite d’accidents divers, est assez considérable. Tribolo, ingénieur florentin du seizième siècle, mourut de chagrin (et d’une maladie, ajoute la Biographie Michaud), pour avoir été l’occasion d’inondations dans le territoire de Florence. Viglius, jurisconsulte allemand, mourut, en 1577, à soixante-dix ans, à cause de l’ingralitnde du prince qu’il servait. Cheke, écrivain anglais, mourut, en 1557, à quarante-trois ans, pour avoir été converti de force ; le fameux hérésiarque du douzième siècle, Amaury, était mort de même, pour avoir été forcé de l’enier sa doctrine. Le bénédictin Lami finit ses jours à soixante-quinze ans, parce qu'un jeune homme qu'il avait retiré de l’hérésie y retomba.
Sibouya, grammairien arabe du huitième siècle, mourut, dit-on, de chagrin, parce que, dans une discussion qu’il eut avec un autre savant, le khalife llaroun-al- Itaschid n’avait point partagé son opinion sur un point grammatical. Le théologien espagnol Valentia se montra aussi susceptible : il mourut en 1598, à cinquantedeux ans, parce que le pape lui avait reproché d’avoir falsifié un passagedesaint Augustin. L’historien Avrigny, né à Caen, en 1075, mourut de chagrin à soixante-six ans, à cause des changementsque Lallement fit à ses ouvrages.
Le conseiller d’Éeosse Elphinston mourut, dit-on, du chagrin que lui causa la perte de la bataille de Flodden-
i Voyez sur la prétendue disgrâce qui aurait causé la mort de Racine un article fort intéressant publié par M. Gordon dans YAlhenœuin français, année 1853, p. 751.
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Field. Il avait, il est vrai, quatre-vingt-cinq ans. Le philosophe italien Rhodiginus, mort de chagrin, en 1525, parce que François P' avait été fait prisonnier «à Pavie, avait soixante-quinze ans. L’architecte anglais Jones, qui ne put survivre à l’exécution de Charles I", était parvenu à l’âge de soixante-neuf ans. Le médecin Fabri cius, que les malheurs du roi de Danemark firent succomber en 1807, était plus que septuagénaire.
Plusieurs personnes moururent, dit-on, de la douleur que leur causa l’assassinat de Henri IV. On cite, entre autres, le célèbre chef de partisans de Vie.
Duprat, évêque de Clermont, mourut, en 1560, à soixante-douze ans, parce que les chanoines de son chapitre voulaient le forcer à couper sa barbe.
L’Anglais Ireland mourut, en 1808, du regret d’avoir donné au public, sous le nom de Shakspeare, un ouvrage composé par lui.
Castillo, peintre espagnol du dix-septième siècle, mourut à soixante-six ans, parce qu’il reconnut son infériorité vis-à-vis de Murillo; le peintre westphalien Lely mourut à soixante-deux ans, de la jalousie que lui causèrent les succès de Kneller; le fameux Corelli mourut parce que Scarlatti lui dit qu’il s’était trompé sur la valeur d’une note; Lepautre, par suite de la préférence que Louis XIV donna à Mansart; enfin l’écrivain italien Forteguerri mourut à soixante et un ans, en 1755, à cause d’une place qui lui était promise et qui fut donnée à un autre. On peut encore citer François, graveur lorrain, mort en 1769, du chagrin que lui occasionnèrent la jalousie et les menées de Magny et de Demarteau.
Le peintre allemand Kloosterman, né en 1656, et le littérateur le Pays, connu par les critiques de Boileau, moururent, le premier, on ne sait à quel âge; le second, à cinquante-quatre ans, du chagrin causé par la perte de
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leur fortune. Schidone mourut de môme à quarantecinq ans, après avoir perdu une somme considérable, et Breughel, à cinquante-huit ans, pour avoir perdu la dot de sa fille. Bien avant eux, Térence était mort de chagrin après avoir vu disparaître dans un naufrage cent huit pièces de théâtre qu'il avait composées.
« Alexandre Guidi, surnommé le Pindare italien, se rendant à Castel-Gandolfo pour offrir à Clement XI le bel exemplaire avec figures de six homélies du pontife, qu’il avait mises en vers, découvrit en chemin une faute d’impression qui le pénétra d’une telle douleur, qu’arrivé à Frascati il fut frappé d'apoplexie, et expira quelques heures après, le 12 juin 1712 *. »
Ajoutons à ces noms ceux de Ximenès, mort, à quatrevingts ans , du chagrin que lui causa sa disgrâce ; du poète Sarrazin, mort à cinquante et un ans. parce que le prince de Conti l’avait frappé à coups de pincetle; du comte de Vauban, mort à soixante ans, pour n’avoir pu présenter ses hommages aux Bourbons en 1814, etc.
On pourrait former une liste assez longue des hommes célèbres consumés, plus ou moins lentement, par des chagrinsde ménage. En revanche, on connaît bien peu d’individusqui, comme lecélèbre mécanicien etchimiste Conté, soient morts de chagrin d’avoir perdu leur femme.
Parmi les morts causées par l’amour, nous nous bornerons à citer celle du Giorgion, mort à trente-quatre ans, de la douleur que lui fit éprouver l’infidélité de sa maîtresse qu’un de ses élèves lui enleva.
11 paraît, du reste, qu’il n’est pas aussi facile qu’on le pense généralement de se laisser mourir d’amour, à en juger du moins par la tentative faite par Grimm, qui s’était épris d’une fille d’opéra nommée Fel. Voici comment le fait nous est raconté par J. J. Rousseau :
1 Valéry, Voyages en Italie , 1. XV, c. ixtiii.
« Il tomba tout subitement, dit-il, dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. 11 passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde; l’abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi, les jours, sans le quitter, jamais ensemble; et l’un ne partait jamais que l'autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse (chez lequel il logeait), alarmé, lui amena Senac qui, après l’avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien et n’ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin , et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plnsieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue et qu'il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s'habilla et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m’ait reparlé, ni, que je sache, à l’abbé Raynal ni à personne de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis qu'elle avait duré *. »
Aux morts causées par le chagrin, nous opposerons les suivantes causées par la joie.
Valère-Maxime (I. IX, ch. xu) raconte qu'un certain consul, JuventiusThalma, collègue de Tibérius Graccus, venant de soumettre la Corse, faisait un sacrifice, « lorsqu’il reçut un message lui annonçant que le sénat avait décrété en son honneur des actions de grâces aux dieux. 11 le lut d'un œil avide, puis s’évanouit et tomba sans vie au pied de l'autel. »
* Confessions, p.JI, 1. VJU.
MORTS DK PEUR.
« Sophocle, déjà parvenu à une extrême vieillesse, dit plus loin le même auteur (I. IX, ch. xm), avait lu, dans un concours, une tragédie nouvelle, et il attendit longtemps avec inquiétude le résultat des suffrages qui • étaient partagés ; enfin , il l’emporta d'une seule voix , et la joie qu’il en ressentit lui donna la mort. »
Le noble Toscan Thomas Baroncelli, dit-on, étant allé de sa villa (aujourd’hui le Poggio impériale) à la rencontre de Côme I er revenant de Rome, fut si ravi d’apprendre que le pape avait conféré à son maître le titre de grand-duc, qu’il expira à l’instant même.
Voici quelques morts causées.par la peur:
Le premier roi de Prusse, Frédéric l", dormait un jour sur un fauteuil, lorsque sa femme, Louise de Mecklembourg, qui était tombée en démence, s’étant échappée de ceux qui la gardaient, parvint jusqu’à son appartement, et, après s'être blessée en brisant une porte de glaces, se jeta sur lui en le querellant. Le roi, auquel on avait caché sa maladie, fut tellement frappé à l’aspect de cette femme couverte de sang et vêtue seulement de quelques vêtement blancs, qu’il s’imagina avoir vu la femme blanche dont l’apparition, suivant une ancienne tradition, annonçait toujours la mort d’un prince de la maison de Brandebourg. Il fut à l’instant même saisi d’une fièvre ardente, et mourut six semaines après, à l’âge de cinquante-six ans.
Peuteman, peintre allemand du dix-septième siècle, mourut, en 1651, de la frayeur qu'il ressentit en voyant remuer des squelettes agités dans un tremblement de terre; et madame de Guerehi, fille du comte de Fiesque, mourut, en 1672, pour avoir eu peur du feu.
Le maréchal de Montrevel, « dont toute l’âme, au dire de Saint-Simon, n’élaii qu’ambition et valeur, sans avoir jamais su distinguer sa droite d’avec sa gauche, mais
Ri CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
couvrant son ignorance universelle d'une audace que la faveur, la mode et la naissance protégeaient, « était tellement superstitieux , qu’à un dîner une salière s'étant répandue sur lui il s’écria qu’il était mort ; la fièvre le saisit, et il mourut quatre jours après, en 1716.