ENFERMÉS DANS DES CAGES DE FER
Suivant le lëmoign.Tge fort suspect do Justin (liv. xv, ch. 3), Alexandre, irrité contre le philosophe Calüs- Ihènes, « ordonna qu’on le niulilàt, qu’on lui coupât les oreilles, le nez et les lèvres, jusqu'à ce qu’il ne fût plus qu'un objet d’horreur et de pitié, et, de plus, pour effrayer scs complices, il le fit enfermer dans une cage avec un chien. »
« Eysimaqne, dit Sénèque,' mutil.» Télesphore de Rhodes, son ami, en lui faisant couper le nez et les oreilles; et le nourrit longtemps dans une cage, comme quelque animal nouveau et extraordinaire ; Cette tête en lambeaux, ce tronc informe n’avait plus rien de la face humaine. Ajoute à cela les tourments de la faim et la hideuse saleté de ce corps, se traînant dans sa fange sur scs genoux; et ses mains calleuses, que son étroite prison forçait à lui servir de pieds ; et ses fiancs déchirés par le frottement : spectacle affreux et terrible à voir! Le supplice avait fait de cet bomme un monstre qui repoussait la pitié! Cependant, s'il ne ressemblait en rien à riiommc celui qui souffrait ces tortures, il lui ressemblait encore moins celui qui les ordonnait L »
Voilà, à notre connaissance, les premiers passages où il soit question de ce genre de prison, dont il n’est plus fait mention qu’au douzième siècle de notre ère.
Sandjar, sixième sultan seijoucide de Perse, ayant été
1 De la colère, 1. m, cli. 17, traduction de la colloction Dubochet.
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fait prisonnier par les Turcs, en i 155, fut, à ce que l’cn rapporle, enfermé dans une cage de fer.
D’Orient, ce genre de supplice passa en Italie, où nous le retrouvons dans la première moitié du treizième siècle.
Entius, fils naturel de Frédéric II, qui l’avait créé roi <le Sardaigne en 1258, ayant éié, aunrois de mai 1249, liatiu et près par les Guelfes à Fossalta, fut conduit à Bologne et gardé à vue dans une cage de fer.
Le supplice de la cage de for était pratiqué par Napoleondella Torre, seigneur de Milan, qui, ayant été pris à la bataille deDesio, le21 janvier 1277, par Othon Visconti, fut enfermé à son tour dans une prison semblable, à Baradello, près de Cômc, avec un de ses fils, son neveu Guido délia Torre, et plusieurs autres de ses partisans. Il y mourut après dix-neuf mois de souffrances, en septembre 1278.
En 1290, le marquis de Monferrat, Guillaume VII, s’é- Uut rendu à Alexandrie pour apaiser une insurrection fomentée par la république d’Asli, fui pris par les rebelles et enfermé dans une cage de fer, où il resta jusqu'à sa mort, arrivée le G février 129’J.
On voit encore aiijonrd hui des cages semblables dans la tour ddla Gahia, à Mantoue, dans celle de Plaisance, et en d’autres endroits de l’Italie.
A la suite d’une expédition d'Edouard I®"^ en Ecosse, en 1306, trois frères de Robert Bruce et un grand nombre de barons éco.ssais périrent sur l’écliafaud . Les femmes même ne furent pas épargnées, et deux d'entre elles, appartenant aux plus illustres familles du pays, les comtesses de Buclian, furent enfermées dans des cages de bois, et exposées aux insultes de la populace.
Jacques IV, dernier roi de Majorque, étant tombé, en 1359, au pouvoir du roi d’Aragon, Pierre IV, « fui, dit une chronique citée par Ducange (v° Gabbia), déicnu pendant plus (le trois ans dans une triste et dure prison. Quand il voulait dormir, ou renferutait le jour et la nuit dans une cage de fer. »
A en croire quelques historiens, Bajazet 1®’’, vaincu par Tainerlan à la bataille d’Aiicyre, en 1-402, aurait été renfermé par son vainqueur dans une cage de fer. Cette assertion a été démontrée être complètement dénuée de fondement par M. de Hammer, qui, après avoir discuté les récils des écrivains occidentaux et de quelques écrivains orientaux, ajoute : « Le |)lus ancien annaliste des Ottomans, Aaschikpaschasade, raconte, d’après un témoin oculaire, que Bajazet fut porté dans une litière grillée comme umî cage, entre deux chevaux. Ceci s'accorde avec les paroles suivantes de Nescliri ;(( Timour lit « faire une litière dans laquelle on portait le sultan comme « dans un kafes, entredeux chevaux.)) C’est, évidemmeul, dans ce passage mal inlerprété, qu’il fautréconnaltre l’origine primitive de la fable, qui, grossissant avec le temps, a fini par se faire une place dans l’hisioire. Non-seulement Aa/(PS signifie, comme nous l’avons dit, une cage, mais ce mot désigne encore aujoiird hui tout appartement grillé des femmes, et même la demeure des princes otiomaiis, dans le sérail, à Constantinople. Kafes s'entend aussi des litières grillées dans lesquelles on fait voyager les femmes du harem, et c’est précisément dans une voiture de ce genre que l’on transporiait Bajazet entre doux chevaux. Plus tard, d'obscurs chroniqueurs otlomaus, amatonis d’anecdotes, sur la foi d’un rimailleur syrien (Arab-Schah), ont transformé cette liiière en une cage de fer ; mais au-
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cnn historien liirc digne d’être consulté n’en dit un mot. Voici comment s’explique l’historiographe de l’empire, Seadeddin, dont l’autoriic est si puissante :
« Ce que certains Taiseurs de fables racontent, dans di- (( verses histoires turques, d’une réclusion dans une cage a (le fer, est de pure invention. Comme la vue odieuse des « Taiares soulevait sa fureur, il demanda à être porté (( dans une litière. (Jiuiconque voudra se supposer à sa « place sentira qu’il devait être impossible à sa nature « violente de supporter tous les jours la vue de ses eniie- « mis. Ceux qui ne savent pas distinguer la liii(’;re de la (( cage appartiennent (ajoute cet historien avec un jeu de « mots intraduisible en français) à la masse de ces êtres * dont les organes débiles confondent l’azur du ciel avec « le gris *. »
Lorsque Jeanne d’Arc, prise à Compiègne, eut été amenée à Rouen par les Anglais, elle y fut enfermée dans une cage de 1er. Deux témoins, Pierre Cusquel et Guillaume Manchon, appelés en témoignage lors de la révision du procès de la Pucelle, témoignèrent que la cage où l’on devait la renfermer avait été pesée dans leur maison *.
Sous Louis XI, les cages de fer semblent avoir été en usage dans presque toutes les prisons d’Etat. Lorsque le duc de Xemours, au moment d’être jugé, eut été transféré à la Bastille, il fut mis dans une eage de fer, et le roi, apprenant qu’on s’élait relùt’hé de sévérité envers le prisonnier, écrivit au sire de Saint-Pierre, l’un des eomniis-
‘ Histoire de l'empire oltoman, liv. viii, traiurtion de M. Dodiez,
* l'rncés de condamnation et de réliahililàlion de Jeanne d'Arc, po- Siié$ pour lu preinü-rc fois par M. Jules Quirlierat, 1844, in-8, Uv. viii, t. U, pag. 306 Cl 316.
salies chargés de juger le malheureux caplif, une lellrc de laquelle nous extrayons le passage suivant :
« Monsieur de Saint-Pierre, je ne suis pas content de ce que vous m'avez averti qu’on lui a ôté les fers des jambes, qu’on le fait aller en une autre chambre pour besogner avec lui, qu’on l’ôte hors de sa cage, aussi qu'on le mène voir la messe où les femmes vont, et qu’on lui a laissé des gardes qui se plaignaient de ne point être payés. Quelque chose que disent le chancelier ou autres, gardez bien qu'il ne bouge plus de sa cage, qu’on vienne besogner avec lui, et qu’on ne l’en mette jamais dehors, si ce n’est pour le gehenner (lui donner la question), et qu’on le gehenne dans sa chambre, .le vous prie, si vous avez jamais volonié de me rendre service, faites-le-inoi bien parler. — Ecrit au Plessis-du-Parc, le l®*' octobre 1476. »
Outre le duc de Nemours, plusieurs personnages importants firent, sons Louis XI, connaissance avec les cages de fer, entre autres Guillaume d’IIarancourt, évêque de Verdun, et le cardinal de la Balue. Sauvai, dans ses dntiquités de Paris, a donné le compte suivant dos dépenses faites pour la construction de la cage destinée an premier.
« Pour avoir fait de neuf une grande cage de bois de grosses solives, membreures et sablières, contenant neuf pieds de long sur huit pieds 'de lé, et de hauteur sept pieds entre deux planchers, lissée et boujonnée à gros houjons de fer, laquelle a été assise en une chambre, étant en l’une des tours de la Bastille Saint-Antoine, à Paris, par devers la porte dudit Saint-Antoine, en laquelle cage est mis et détenu prisonnier, par le commandement du roi, nolredit seigneur, l'évêque de Verdun. Fut employé à ladite cage quatre-vingt-seize solives
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(le couche et cinquante-deux solives debout, dix sablières de trois toises de long, et furent occupés dixneuf charpentiers pour écarrir, ouvi'ir et tailler tout ledit bois en la cour de la Bastille, pendant vingt jours. Il y avoit à cette cage deux cent vingt gros boujons de fer, les uns de neuf pieds de long, les autres de huit, et les autres moyens, avec les rouelles, pommelles et contrebandes servant à attacher htdite cage, avec les crampons et clous, pesant ensemble deux cent dix-huit livres de fer, sans compter le ferdeslreillisdcsfenestres de la chambre où elle fut posée, des barres de fer de la porte de la chambre et autres choses, revient à trois cent dix-sept livres cinq sols sept deniers. El fut payé, outre cela, à un maçon, pour le plancher de la chambre où éloil la cage, vingt-sept livres quatorze sols parisis, parce que le plancher n'eusl pu porter celte cage, à cause de sa pesanteur, et pour faire des trous pour poser l<>s grilles des fenestres, et ù un menuisier, la somme de vingt livres deux sols parisis, pour portes, fenestre, couches, selle percée et autres choses ; plus, quarante-six sols huit deniers parisis à un vitrier pour les vitres de ladite chambre. Ainsi monte la dépense, tant de la chambre que de la cage, à la somme de trois cent soixante-sept livres huit sols trois deniers parisis, qui éloil, ajoute Sauvai, une somme considérable alors, puisque le muid de plâtre n’est compté qu'à vingt sols parisis, qui aujourd'hui (1724) vaut sept livres tournois *. »
» Ssnvnl, Antiquités de Paris, t. iii, pag. 428. — Dans l’un des porlefi*oilles d'esl.inipes et de dessins relatifs aux départements de la France à la Ribliothequc royale, on trouve au dèparteincnt d’Indre-et-Loire le dessin de deux cages en boi-; garnirs de tous côtés de ferrures, et qui stï trouvaient à l-ociies. Elles avaient environ doux inèires carrés. I.e dessin de l'uue d'elles e.st daté de <699.
Ces détails sont complétés par le passage suivant de Philippe de Commines.
« Il est vray què le roy noslre inaistre (Louis XI) avoit fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer, et autres de bois, couvertes de plaques de fer par le dehors et par le dedans, avec terribles ferrures de quelques huict pieds de large, eide la hauteur d’un homme, et un pied plus. Le premier qui les devisa fut l’éve.sqiie de Verdun qui en la première qui fut faite, fui mis incontinent, et y a couché quatorze ans. Plusieurs depuis l'ont maudit, et moy aussi, qui on ay taslé, sous le roy de présent, l’espace de huict mois. Autrefois avoit fait faire à des Allemands des fers très pesants et terribles, pour mettre au\ pieds, et y estait un anneau, pour nteilre au pied, fort malaisé à ouvrir, comme à un carquan, la chaîne grosse et pesante, et une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante que n’esloit de raison, elles appeloitl’on les fillettes du roy. Toulesfois j’ay veu beaucoup de gens de bien prisonniers les avoir aux pieds, qui depuis en sont saillis à grand honneur et à grand joye, et qui depuis ont eu de grands biens de luy.
« Ainsi comme de son temps furent trouvées ces mauvaises et diverses prisons, tout ainsi, avant mourir, il sc trouva en semblables et plus grandes prisons, et aussi plus grande peur il eut que ceux qu’il y avoit tenus; laquelle chose je liens à très grande grâce pour luy, et pour partie de son purgatoire, et le dis ainsi pour monstrer qu’il n’est nul homme de quelque dignité qu’il soit, qui ne souffre, ou en secret, ou en public, et par espécial ceux qui font souffrir les autres. Ledit seigneur, vers la fin de ses Jours, fit clorre tout à l’eniour sa maison de Plessis- lez -Tours, de gros barreaux de fer, en forme de
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grilles ; et aux quatre coins de sa maison, quatre moiucaux de fer, bons, grands et ospais. Lcsdites grilles csloionl contre le mur, du costé de la place, de l'autre part du fossé ; car il estoit à fond de cuve, et y lit mettre plusieurs broches de fer, inassoniiées dedans le mur, qui avüienl chacune trois ou quatre pointes, cl les fil mettre fort près l'uii de l'autre. Et davantage ordonna dix arbalestriersà chacun des moyueaux, dedans lesdits fossez, pour tirer à ceux qui en approcberoient avant que la porte fût ouverte, et vouloit qu’ils couchassent ausdits fossez et se retirassent ausdits moyueaux de fer. Esl-il doneques possible, ajoute Comiucs, de tenir un roy, pour le garder plus bonuestement, et en estroite prison, que luy-mesme se tenoit ? Ces cages où il avoit tenu les autres, avoient quelques huict pieds en quarré, et luy qui estoit si grand roy, avoit une petite cour de chasteau, à se pourmener, encore n’y vcnoit-il guères, mais se tenoit en la galerie, sans partir de là, sinon par les chambres, et alloit à la messe, sans passer par ladite cour. Voudroit-l’on dire que ce roy ne souffrit pas aussi bien que les autres? qui ainsi s’enrermoit, et se faisoit garder, qui estoit ainsi en peur de ses enfants, et de tous ses prochains pareuls, et qui cbangeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs qu'il avoit nourris, et qui ne tenoientbien et honneur que de luy, tellement qu’en nul d’eux ne s'osoit fier, cl s'enchainoit ainsi de si estranges chaînes et clostures? 11 est vrai que le lieu estoit plus grand que d'une prison commune, aussi estoil-il plus grand que prisonniers communs *. »
C'est une tradition populaire que Louis Sforcc, duc de
1 Mémoires de Philippe de Coinmines, liv. vi, di. 45; collection Miduad Poujciula), p. 160.
no CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
Milan, ayant été livré aux Français par les Suisses en 1500, fut enfermé par ordre de Louis XII dans une cage de fer, au château de Loches. Mais celte tradition est démentie par le récitée plusieurs écrivains contemporains, et entre autres par celui de Carranti qui, dans son histoire de la captivité de ce prince, décrit les dessins et les caractères qu’il avait tracés sur les murs de sa prison.
Jean de Leyde, le chef des anabaptistes, ayant été fait prisonnier lors de la prise de Munster, le 25 juin 1535, et entendant l’évêque de celte ville lui reprocher les pertes d'argent qu'il lui avait occasionnées : « Je sais, lui répondit-il, comment vous en faire gagner bien davantage... Faites faire un bon panier de fer, doublé de cuir et de courroies, et enferniez-inoi dedans,; qu’on me charroye ensuite par tous pays, et quand chacun vous aura payé un sou pour me voir, vous tiendrez plus d argent que vous n’en avez dépensé. » L’évêque suivit en partie ce conseil, car on promena quelque temps Jean de Leyde et deux de ses compagnons, Kiechtiug et Kuipper Drolling pour les montrer aux princes qui étaient curieux de les voir. Au mois de janvier de raunée suivante, Jean fut ramené à Leyde, et expira avec ses complices au milieu d'affreux tourments. Leurs cadavres furent suspendus au clocher de l’église Saint- Lambert, dans des cages de fer qui probablement subsistent encore.
A l’époque de la révolution, il existait en France des cages de fer ou de bois dans la plupart des prisons d'Etat, et entre autres au mont Saint-Michel.
Ce fut aussi dans une cage de fer que Tugatscheff, imposteur qui prit le nom de Pierre III , fut, en 1774,
comlutl de Jaïck à Moscou , où il fut supplicié le 10 janvier 1775.
Les Chinois et les Japonais connaissent aussi l’usage dos cages. En 1811, le capitaine russe Golownin étant lonibé au pouvoir de ces derniers avec deux officiers et qifaire matelots, on enferma ces malheureux dans des cages placées l’une à côté de l'autre dans la môme chambre. Ali, nabab d’Aoude, ennemi des Anglais, leur ayant été livré, fut enfermé par eux à Calcutta, au fort William, dans une cage de fer où il mourut en 1817, après iiu emprisonnement de plus de dix-sept ans.