FAUX PR IX C FS
mais qui passa sa vie à inyslifier le public fut l'édilcur du Diarlo sanese, journal de Sienne. Ce journal, qui rapporte à la date de chaque jour les événements arrivés anciennement dans celle ville, mcniionne exacleincnt ceux qui regardent Joanniiio. 11 existait même en dialecte siennois, au dire de Gigli, qui se proposait de les publier, des mémoires écrits par le prince lui-même, sur sa vie. L’annonce de leur publication souleva contre Gigli les récriminations d’Aposlolo Zeno, qui ne voulut y voir qu'une des plaisanteries habituelles île l’écrivain siennois. Quoi qu’il en soit de l’aullieuiicilé de ces mémoires *, dont quelques extraits parurent après la mort de Gigli, il a été vendu à Paris en 1842^ comme faisant partie de la bibliolbcque de feu Lainberty, une charte datée du 4 octobre 1354 et donnée par le célèbre tribun Rienzi. qui périt quatre jours plus tard. Celte charte, fort singulière, est relative à Joanniiio, dont elle résume la vie. Voici l’analyse qui en a été donnée par M. Monmerqué dans un mémoire où l’on désirerait plus de critique et moins de longueurs*.
« Celte pièce commence par le récit des événements qui ont suivi la mort de Louis le Hulin. Ce prince, en mourant, laisse la reine sa femme enceinte; on décide que l’adminislration du royaume appartiendra au comte
' Voyez Cl’R'OSlTÉS LlTTÉRAinES, p. 2S7.
* M. Moiinieniué, daiu le travail dont nous allons parler, afliiino que I histoirc de Joannlno existe parmi les manuscrits de la bibliothèque BarbiTiaie, mais il ne dit pas sur quoi il foiade cette assertion.
3 Catalogue Lamberty, Patris. Silveslre, 18li2, in-8, n” SOôi, p. 221.
V Doutes historiques sur le sort du petit roi Jean /'r. Ce mèm<airc, iiui devait cire lu le 9 août 18U,dans une séance publique de l’Académie des ln>criptious, a été imprimé en entier à la,-suitèdu cbmple vendu de ce te séance.
de Poitiers, qui sera proclamé roi si la reine accouche d’une fille. Deux barons sont chargés de veiller sur la princesse et sur l'enfant à naître. La reine met au jour un fils auquel elle donne le nom de Jean; il est tenu sur les fonts de baptême par la comtesse d’Artois, belle-mère de Philippe le Long. Celle-ci ne cachait pas son déplaisir de la naissance du fils de Louis le llutin ; cette circonstance privant son gendre de la succession à la couronne , elle exagérait la faiblesse de l'enfant, et répandait le bruit qu’il ne vivrait pas. Cependant, les barons chargés de la garde de la reine et de 1 enfant cherchaient de toutes parts une femme noble à laquelle la nourriture du petit roi pût être confiée,* on trouva dans un monastère de Paris une jeune dame nommée Marie, fille du seigneur de Carsi, noble chevalier picard. Cette dame venait de donner le jour à un fils, dont le père était un négociaul de Toscane, nommé Cuccius Miri. Cet étranger, ayant résidé comme otage à Nefol-le-Vieux [Ncauphlé], château voisin de Carsi, avait contracté une étroite liaison avec les frères de la dame Marie ; admis familièrement dans cette maison, il n’avait pas tardé à devenir éperdument épris de la jeune dame ; celle-ci partagea le sentiment qu’elle avait inspiré, cl Guccius mettant une suivante dans ses intérêts, épousa la dame Marie à l'insu de la dame EHabcl, sa mère, et de ses frères. Guccius lui engagea sa foi par le don de l'anneau nuptial, et bientôt la jeune femme devint enceinte. La mère et les deux frères de la dame Marie exigèrent d’elle qu’elle leur fît connaître ce qui s'était passé; elle leur raconta alors avec uné grande confusion ce qui était arrivé; la famille exigea de Guccius qu’il sortit du royaume, et la dame Marie fut conduite à Paris, dans un monastère de dames nobles,
FAUX PRINCES
dont l'abbesse était l’alliée de sa famille. Elle y accoucha d'un fils qu'elle nomma Joannino. Cependant, les barons qui veillaient à la garde de la reine et de son fils, ordon> nèrent que, pendant la nuit, la dame Marie, enlevée du monastère avec son enfant, serait amenée chez la reine pour allaiter le fils du roi.
« Il fut déterminé qu’à un jour indiqué le petit roi Jean serait montré aux grands de l’Etat et au peuple, et la comtesse d’Artois supplia la reine de lui accorder l'honneur de le présenter. Les barons, qui avaient de justes motifs de suspecter les intentions de la comtesse, craignirent qu'en tenant l'enfant, cette princesse ne trouvât moyen de lui donner la mort; en conséquence, ils décidèrent que le jour de la cérémonie, le fils de Guccius et de la dame Marie, enveloppé de langes aux insignes royaux, serait montré au peuple comme étant le roi. Ce plan fut adopté, et le fds de Guccius mourut dans la nuit qui suivit la cérémonie. Les uns dirent que la comtesse lui avait donné la mort en le comprimant avec force ; d'autres l'accusaient d'avoir déposé du poison sur sa langue. Les deux barons se rendirent auprès de la dame Marie, ils lui firent connaître ce qu’ils avaient cru devoir faire, et lui apprirent que c’était son fils qui était mort, et uon celui du roi ; mais qu’il fallait, pour sauver la vie de celui-ci, qu’elle dît que le fils du roi avait succombé; ils ajoutèrent qu’elle élèverait son jeune maître comme son propre enfant, jusqu’à ee qu’ils lui fissent connaître le moment où la vérité pourrait être manifestée. La dame Marie se soumit à la volonté des barons, et elle témoigna, par ses cris et son désespoir, la douleur que lui causait b mort du petit roi. Celte nouvelle jeta la cour dans une grande affliction, mais on s'appliqua peu à rechercher
les causes de la monde renfanl-roi. Le seigneur Philippe et la comtesse d'Artois auraient pu seuls ordonner une instruction, mais ils avaient appelé cet événement de tous leurs vœux, et ils n'ignoraient pas à qui la mort de l’enfant devait être imputée. Le fils de Gucciiis fut inhii> mé à Saint-Denis, et une statue décora son tombeau. La dame Marie rentra dans le monastère avec le petit roi, qui passait pour être son fils, et elle vint ensuite demeurer au château de Carsi avec scs frères. L'enfant avait atteirit l’àge de neuf à dix ans, quand Guccius, de retour à Paris, l’envoya chercher, témoignant à la dame Marie le désir de l'avoir auprès de lui pendant quelques jours. Il lui fut en effet confié; mais aussitôt Guccius le fit conduire à Sienne, et de ce moment la dame Marie ne l’a plus revu. Se voyant près de mourir, elle fit appeler près d’elle le frère Jordan, de l’ordre des ermites de Saint- Augustin, et lui faisant sa confession générale, elle lui déclara les faits qui précèdent, et le chargea, quand elle ne serait plus, de prendre toutes les informations qui pourraient le mettre sur la voie de retrouver le fils de Louis le Hutin, alors âgé de vingt-six à vingt-huit ans, et de faire connaître à ce prince sa naissance et ses droits au trône. La dame Marie mourut, et fut enterrée au couvent des ermites de Carsi. Le frère Jordan .se livra à diverses recherches, sans y mettre cependant beaucoup d’activité. Il redoutait Philippe de Valois, qui régnait en France, et il craignait d’attirer des vengeances sur son ordre. Quelques années s'écoulèrent, et se sentant appesanti par l’âge, le frère Jordan confia cette mission délicate au frère Antoine, religieux du même ordre, auquel il remit le testament de la dame Marie. C’était au mois de juillet 15.S4. Le frère Antoine étant arrivé àPorlo-V^enere.
Digilizea Dy VjOOgI
y tomba malade^ et craignant de ne pouvoir accomplir sa mission, il adressa une lettre au seigneur Nicolas de Rienzi, tribun du peuple romain, dans laquelle tous ces faits étaient relatés.
« Ici commence la partie de la charte qui est cmnnée de Rienzi.
« Et nous, Nicolas, chevalier du peuple romain, par ta fl vertu du saint-siège apostolique, sénateur illustre, syn- « die, capitaine et défenseur de la ville sainte, vu la lettre « ci-dessus reçue par nous, le 6® jour de septembre de « l'année 1^54, apres avoir mûrement examiné les faits « qui y sont rapportés, et en avoir acquis la complète ina tclligcncc, y ajoutant foi pleine et entière, nous avons « reconnu que par l’effet des jugements de Dieu... a il y a eu pendant longtemps dans le royaume de « France de grandes guerres et de nombreux Iléaux, ce « que nous croyons avoir été permis de Dieu, en puni- « tion de la fraude pratiquée envers le fds du roi, par «« l'effet de laquelle ce prince a été banni de son royaume, a et a vécu longtemps dans rhumilialion et la pauvreté. « Nous avons apporté tous nos soins à l’œuvre qui nous M a été couliéc, nous faisant informer par les voies les « plus secrètes et les plus sûres, et nous avons acquis la fl cerlilude que le prince a été élevé et nourri dans la « ville de Sienne, sous le nom qui lui avait été donné de fl Janninus de Guccius, et que l'on a cru ainsi qu’il était U vérilablemcut le fds dudit Guccius. Ce même Janninus « s’est représenté à nous la 5' férié, le 2*“ jour d’octobre fl 1354, et avant de lui rien faire connaître du motif qui fl nous a déterminé à l’appeler, nous nous sommes en- « quis de son âge, de scs conditions, de sou nom, de son « père, entin de tout ce qui pouvait toucher à l’objet de
« nos recherches, et il nous est apparu que scs récits « s'accordaient avec le contenu des lettres. Ce qu’ayant a reconnu, nous lui avons manifesté, avec toute la révé- « rcncc qui lui est due, les fails tels qu’ils sont advenus ; (( mais ayant appris qu’une machination s’ourdissait dans « Rome contre notre autorité, et craignant de mourir « avant d'avoir commencé l'œuvre du rétablissement de (( ce roi sur son trône, nous avons fait faire celte copie (( de ladite lettre, et la lui avons remise entre les mains, ff le samedi 4® jour d’octobre de l’année 4554, après l’a- « voir fait sceller de notre sceau, etc. »
Donnons maintenant, d’après ChilHet et le Diario sanesc^ la suite de l’histoire de Joannino.
Rienzi ayant péri, comme nous l’avons dit, quatre jours après la signature de celte pièce, Joannino revint à Sienne, où il vécut en simple particulier jusqu’à ce qu’il eut appris la défaite et la prise du roi Jean à Poitiers. Il se décida alors à faire connaître sa naissance. Le conseil de la ville, suivant le Diario, se réunit et décréta qu’il reconnaissait Joannino pour légitime roi de France, qu’une garde lui serait assignée ainsi qu’un subside, et q»ie six des principaux citoyens de Sienne, dont le Diario donne les noms, formeraient son conseil. Pourtant, les commerçants de Sienne, craignant une rupture avec la France, firent révoquer celle détermination cl abandonner Joannino. Or, dans ce passage du Diario, la myslincation deGigli nous paraît évidente, et nous nous étonnons que M. Monmer-
' MCmoiro elle, p. 88 et suivantes. Le savant académicien a commis un oubli fort singulici'. Kn donnant la traduciiuu de la charte de Rienzi, il n’a pas songé à dire en quelb! langue cette charte est rédigée. Nous préveuons le lecteur qu’elle est en latin.
Digilized by GoogI
que s’y soit laissé prendre. Comment admettre, en effet, que le conseil d’une ville d’Italie, dont les relations avec la France devaient être très-peu importantes, s’avisât tout à coup, et sur le dire de l'un de ses habitants, de le proclamer roi de France, proclamation que l’on savait bien devoir être complètement inutile?
Quoi qu’il en soit, Joannino se rendit alors à Venise, vécut d’emprunts, suivant l’usage de tous les princes dépossédés, fut reconnu par le roi de Hongrie, oncle maternel du (ils de Louis le Hulin, puis il passa en France où il trouva, dit-on, des partisans parmi les cardinaux d’Avignon.
Toutefois, ce qu’il y a de certain, c’est que vers 1339, un chef de l’une de ces compagnies d’aventure qui dévastaient l’Europe, est mentionné par Mathieu Viilani, sous le nom de Jean délia Guglia, comme exerçant des brigandages en Italie. En outre, on trouve dans le Thésaurus novus anecdolorum de Martènc*, une lettre datée d'Avignon, le seizième des calendes de mars de l'année 1361, et adressée par le pape Innocent VI à Louis de Tarcnle, roi de Naples, et à la reine Jeanne, sa femme.
« Dans cette lettre, dilM. Monmerque, le papeannoncc qu’un certain homme, nommé Jean Gouge, natif de Sienne*, ayant eu la téméraire audace de se proclamer roi des Français, s’est mis à la tête d'un grand nombre d'hommes armés, et a nommé pour sou lieutenant général Jean Duvernay, gentilhomme anglais ; que ce dernier, après s’étre emparé du ch.àteau de Codolecte ; situé près d’Avignon, a été pris par les troupes du roi Jean II,
1 1717, in-f*, l. Il, p. 921,
* C’est probablement par une faute d'impression que la Biographie Michaud le fait naître ü Sens.
232 CURIOSITÉS BIOGBAPIIIQUES.
et que, peu de temps après, Jean Gouge a été lui-iiiêine fait «prisonnier par Mathias de Gisaldo, sénéchal de Provence. Le pape engage le roi et la reine de Naples, à raison du lien de consanguinité qui les unit au roi de France, à avoir égard à la demande de ce prince, et à faire, eu conséquence, détenir sous une siire garde Jean Gouge, déposé dans les prisons du comté de Provence, de manière que la tranquillité du royaume de France ne puisse pas être iroublécL»
La demande dTnnocentfut, à ce qu’il paraît, couronnéede succès ; mais, au dire de Chifflet et de Gigli, Jean Gouge qui n'était autre chose que Joannino, fils supposé de Guccius, parvint à s’échapper de prison ; il fut repris, envoyé à la reine de Naples, et mourut peu de mois après prisonnier dans le château de l’OEuf. Suivant les mêmes auteurs, il s'était marié successivement avec deux filles de marchands siennois, et sa postérité s’éleignit seulement vers
Quand même, ce qui n’est pas possible, nous serions obligé d’admettre que Joannino est véritablement fils de Louis le lliitin, nous avouons ne pas pouvoir nous associer aux regrets que cette supposition fait naître dans l’ànie du savant académicien. « Qu’il serait, s’écrie-t-il, pénible â tout ami de l’ordre, à tout homme attaché au principe de la monarchie, de penser qu’en 1316 la lignée de France se serait trouvée violemment interrompue par le crime d’une princesse, dont un de nos rois aurait été le complice? Qui ne reculerait devant ce fait et devant ses conséquences? etc. »
Le second exemple d’un prétendant à la couronne de
1 Mt'nwire riK'*, p. 82.
FAUX PRliNGES. 235
France est encore moins connu, et a été, à ce que nous croyons, oublié jiar tous les historiens modernes.
« Le vendredi 8mars1oî)6, dit l’Estoile, fut pendu en la place de Grève, à Paris, nu nommé la Ramée, jeune homme âgé de vingt- trois à vingt-quatre ans, qui se disait fils naturel du roi Charles IX, et, en cctie qualité, avait été à Reims demander Fonction pour être sacré roi ; laquelle la justice du lieu avait trouvé hon de changer à la corde, de laquelle il s'était rendu appelant à Paris. Je le vis à la chapelle : il se disait natif de Paris, mais avoir été nourri secrètement en la maison d’un gentilhomme en Bretagne, à trois lieues de Nantes. Et à voir sa fa(;on, n’y avait que celui qui le jugeât, comme moi, issu de bon lieu : car il avait même quelque chose de majesté écrit au visage. Mais à ses propos paraissait un transport d’esprit qui l’envoya à la mort, lequel en un autre temps eftt été châtié d'un confinement en quelque moinerie, qui semblait être assez de peine à ce pauvre fou, n’eib été que les royautés de la ligue, étaient encore toutes fraîches. Ce qui fut cause qu’on vil, ce jour, à Paris, un liU lie France à la Grève.
« Quand il fut pris, on lui trouva une écharpe rouge dans sa pochette, sur laquelle le président Riant l'ayant interrogé, dit que c'était pour montrer qu'il était bon et franc catholique et ennemi juré des huguenots, desquels il en tuerait autant qu’il pourrait, et les poursuivrait à feu et à sang. Sur quoi M. le président lui ayant demandé en quelle autorité et de quelle puissance il prétendait faire cette exécution, lui répondit qu’il la ferait comme fils du roi Charles, son père, qui avait commencé la Saint-Barthélemy, laquelle il achèverait, si jamais Dieu lui faisait I la grâce de rentrer en possession de son royaume qu’on
lui avait vole ; avec plusieurs autres sols propos qu’il tint, et entre autres, de certaines révélations qu’il avait eues par un ange, dont il produisit quelques témoins, qui s’en dédirent et en firent amende honorable.
« Il était chargé, outre tout cela, d’avoir voulu attenter à la personne du roi, qui était la pire folie de toutes, et digne du dernier supplice. Quand Sa Majesté eut entendu cette histoire, elle se prit à rire, et dit qu’il y venait trop tard, et qu’il fallait se hâter pendant qu’il était à Dieppe »
Quant aux nombreux Louis XVII qui ont inondé la France, au commencement de ce siècle, leur histoire est généralement trop connue pour que nous nous y arrêtions. On peut voir, sur l’un d’eux, mort en 4843 des détails curieux, qui ont été donnés dans le journal Hlluslration.
L’histoire d’Angleterre présente un assez grand nombre de faux princes.
Édouard Planlagenet, comte de Warvick, neveu d’Edouard IV et petit-fils du célèbre comte de Warvick, surnommé le faiseur de rois, avait été, sous Richard III et plus lard, sous Henri VII, tenu dans une étroite prison. H se trouvait enfermé à la Tour de Londres lorsqu’il naquit un fils à ce dernier, le 20 septembre i486. Cette naissance, qui semblait consolider la couronne sur la tète du roi, poussa ses ennemis à une tentative désespérée. Us firent d’abord courir le bruit que le jeune comte de Warvick avait péri dans la Tour. « Bientôt après, dit Liugard, un certain Richard Simons, prêtre d’Oxford, entièrement inconnu en Irlande , débarqua à Dublin avec
1 Journal de /’E«/oi/c, collection 51icli»u(l-Poujouliil, t. ii, p. 271-273.
un jeune garçon d’environ quinze ans, présenta son pupille au lord député d'Irlande , sous le nom d’Edouard Plantagenet, ce niêine comte dont on venait d’annoncer l'assassinat, et implora la protection de ce seigneur pour un prince jeune et innocent, qui, en s’échappant de la Tour, avait évité une destinée semblable à celle de ses inforlunés cousins, les fils d'Edouard IV. Ce garçon (il était ûis de Thomas Simnel, menuisier d’Oxfordj avait bien appris le rôle qu’il devait jouer. Il était beau de sa personne ; son langage avait quelque chose qui semblait indiquer une noble origine , et il savait raconter avec une exactitude apparente ses aventures à Sheriffllulton, dans la Tour et durant son évasion. Mais pourquoi on l’avait entraîné à faire le personnage d'un prince qui vivait encore, et qui, à toute heure, pouvait lui être confronté, c’est un mystère difficile à découvrir. Des raisons qui ont été données, la moins improbable est celle qui suppose que les auteurs du complot avaient dessein, en cas de réussite, de placer sur le trône le vrai Warvick; mais que, sentant à quel danger ils l’exposeraient, s’ils le proclamaient pendant qu’il était dans la Tour, ils suscitèrent un faux Warvick, et, par cette supercherie, intéressèrent Richard à conserver le véritable »
Lambert Simnel, accueilli avec faveur par la population irlandaise, fut proclamé, sous le nom d’Edouard VI, roi d’Angleterre et de France et lord d’Irlande. Au mois de mars de l’année suivante, le comte de Lincoln, neveu d'Edouard IV et fils de la duchesse de SufTolk, lui amena, de la part de la duchesse de Bourgogne, un se-
* Bisloire d’Angleterre. Traduction de Leon de Wailly, 4845, in-t8,
CURIOSITÉS mOGRAPlllQUES.
cours de deux mille vétérans. Ce secours donna une nouvelle imporlance à la cause du prétendant, qui fut couronné, le 24 mai , par Tévêque de .Meath, (t débarqua bientôt, avec ses auxiliaires allemands et un corps d'alliés irlandais, au fort de Foudray, à l'extrémité sud de Furness. Pendant ce temps, Henri VII, après avoir conduit publiquement le vrai Warvick de la Tour à Saint-Paul, l’cmmena au palais de Sbeue , où le jeune prince pouvait être vu par toutes les personnes qui venaient babituellemeut à la cour. Ensuite, il marcha contre les insurgés, qui, Payant attaqué à Sloke, le 16 juin, furent complètement défaits , après une action courte, mais sanglante. Simons et sou élève furent pris. Le premier, après avoir confessé son imposture, fut jeté dans une prison où il mourut. Quant à Lambert Simnel, Henri VU le lit marmiton de ses cuisines, et, plus tard, en récompense de sa bonne conduite, Pcleva à la charge de fauconnier. '
Treize ans plus tard, en mars 1499, quelques mois seulement avant que le malheureux curnle de Warvick péil sur l’échafaud, on fit de nouveau courir le bruit de sa mort; cl, bientôt après, Patrick, moine augustin, annonça publiquement, dans un sermon, que le prince s’élail sauvé, et présenta à sa place le fils d'un cordonnier, nommé Ralph Wulford , qu’il avait dressé à jouer ce rôle. Tous deux, ayant fait leur apparition dans le comté de Kent, furent arrêtés immédiatement. Le moine fut condamné à un emprisonnement perpétuel; Wulford périt sur Péchafaud.
Mais le plus célèbre des imposteurs qui parurent sous Henri VII est, sans contredit, Perkin Warbeck, dont l’histoire est ainsi racontée par Lingard :
FAUX rniNCES.
«Vers l'époque où Henri déclara la guerre à la France, un vaisseau marchand, de Lisbonne, jeta l’ancre en Irlande, dans la crique de Cork (le 5 mai 1392). Parmi les passagers, était un jeune homme que personne ne connaissait, d’environ vingt ans, ayant de beaux traits et des manières de cour. Le bruit courut bientôt que c’était Richard, duc d’York, le second fils d’Edouard IV; mais comment il constata sa naissance, ou expliqua son évasion de la Tour, lors de l’assassinat d’Edouard IV, et où il avait vécu pendant les sept dernières années, quoique ces questions aient dù lui être faites, ce sont autant de mystères qui n’ont Jamais été éclaircis. Il y répondit , toutefois , de manière à satisfaire la crédulité de ses amis, et comme les colons anglais étaient fortement atkichés à la maison d'York, 0’^Yater, le dernier maire de Dublin, décida sans peine les citoyens à se déclarer en faveur du prétendant. On fit même une tentative pour s’assurer l’assistance du comte de Kildare et de son parent, le comte de Desmond, jadis les grands appuis de la Rose blanche. Le premier se prononça en faveur de Perkin ; le second, qui venait d’être disgracié par Henri, fit une réponse ambiguë, mais courtoise. L’aveuturier n’avait encore aucun motif apparent d’être mécontent de sa réception, lorsqu’il accepta soudain l’invitation que lui flrenl les ministres de Charles VIII de venir en France, et de se mettre sous la protection de ce monarque. Il fut reçu par le roi comme le vr.ii due d’York et l’héritier légitime du trône d’Angleterre. Pour plus île sûreté, on lui donna une garde d’honneur, s-ous les ordres du seigneur de Concressault ; et les exilés et proscrits anglais, au nombre (le cent, lui oflVirent Icur.v servi(‘cs par leur agent, sir Ccorgcs Xevillc. Henri fut (‘iiiliar-
rassé et alarmé ; il se liâla de signer la paix avec le monarque français; et Charles ordonna aussitôt à Taventuricr de quitter ses Etats. Cet ordre trahit le but réel de l'appui qu'on avait donné à ses prétentions, et peut-être explique pourquoi Perkin fit son apparition à cette époque particulière.
tf Après avoir quitté la France, Perkin sollicita la pro> tection de Marguerite . duchesse douairière de Bourgogne, qui le reçut avec joie, lui donna une garde de trente halebardiers , et le surnomma « la rose blanche d'Angleterre. » La conduite de la duchesse réveilla 1^' alarmes du roi et les espérances de ses ennemis, a Une tante, di- (( sait-on, pouvaii-elle se tromper sur l’idenlité de son ne- « veu? Une princesse si vertueuse voudrait-elle soutenir (( un imposteur? » Henri n'épargna ni peine ni dépense pour éclaircir ce mystère. Ses agents furent répandus dans les villes et dans les villages de Flandre ; et on promit de fortes récompenses pour la plus légère informa» tion. Les yorkistes étaient également actifs; leur agent secret, sir Robert CliiTord, fut admis à voir « la rose blanche , » et à entendre , de la bouche du prétendant et de celle de sa tante, l'hisloire de scs aventures, liassura à ses commettants d’Angleterre que le droit du nouveau duc d'York était incontestable ; tandis que les émissaires du roi rapportaient que son nom réel était Perkin Warbeck; qu'il était né de parents respectables, dans la ville deTournay; qu'il avait fréquenté la société des négociants anglais, en Flandre, et que, peu de temps auparavant, il avait fait voile de Middleburg pour Lisbonne, au service de lady Brompton, femme d'un des proscrits »
• Ilisloire d' Angleterre. Traduction de Léon de Wailly, <845, in t . Il, p. 28.
FAUX PRINCES. 239
Suivant quelques historiens, Perkin élait fils naturel d’Edouard IV, ce qui explique très-bien son extrême ressemblance avec ce prince; suivant Sismondi, c’était un liis naturel de la duchesse de Bourgogne, et cette supposi tion explique encore l'appui que lui donna cette princesse Durant trois ans, le prétendant resta en Flandre, sanss’oc cuper de faire valoir scsdroils par les armes ou autrement. Eufin , voyant que ses protecteurs commençaient à se lasser, il partit des côtes de Flandre, avec une centaine d'aventuriers, et débarqua, le 3 juillet, à Deal, dans le comté de Kent; mais il fut aussitôt assailli par les babi* taiits, qui le forcèrent de reprendre la mer, après lui avoir fait cent soixante-neuf prisonniers, que Henri fit tous pendre. Warbeck, désespéré, retourna eu Flandre, De tarda pas à faire voile pour l’Irlande, où il ne put trouver de partisans. Oc là, il passa en Ecosse, et présenta , dit-on, au roi des lettres de recommandation de Charles YIII et de la duchesse de Bourgogne. Jacques l'accucilUt avec bienveillance; et, plus tard, de l’avis de son conseil) il lui rendit les honneurs dus au prince dont il portait le nom, et lui donna en mariage sa proche parente) lady Catherine Gordon, fille du comte de Huniley; puisj au commencement de l’année 1497, il entra, avec un corps d’armée considérable, en Angleterre, appelant les vrais Anglais à s’armer pour la cause du prétendant, et promettant de magnifiques récompenses à quiconque lui livrerait Henri Yll. Scs proclamations ti'eurent aucun effet; et les Ecossais, après avoir pillé le pays, s’en retournèrent chez eux, chargés de butin.
Une nouvelle invasion, qui n’eut pas plus de succès, décida Warbeck à quitter l’Europe. Accompagné de quatre vaisseaux et de cent vingt compagnons, il fit encore une
2A) CUIUÜSITÉS BIOGRAPHIQUES.
IciUulive en Irlande, puisse dirigea vers le comté de Uornoiiailles où six mille hommes se joignirent à lui. Il allaqna la ville d'Exeler, fut repoussé et u’osanl atlemlre l’approche de l'armée royale s’enfuit avec une escorte de soixante hommes, et atteignit l'abbaye de Beaulieu, dans le Ilampshire.
tt Enfermé dans cet asile sacré, dit Lingard, le fugitif eut le temps de rél1é<hir sur sa triste position. Il voyait l’abbaye constamment entourée d’une garde. Des promesses réitérées de pardon l'invilaieiit à la quitter; et après une lutte violente, il résolut de se mettre à la merci du vainqueur. Le roi ne viola point sa parole; mais il refusa de l’admettre en sa présence. Quand il revint à Londres, Warbeck était à cheval, dans sa suite, environné de la foule, qui contemplait, émerveillée, l’homme dont la prétention et les aventures occupaient, depuis si longtemps, l'attention (27 novembre). Il fui conduit en spectacle dans les principales rues de la Cité, eut ordre de ne point dépasser l’enceinte du palais, et fut interrogé, à plusieurs reprises, par une commission, sur sa parenté, ses instigateurs et ses complices. Quelles que soient les révélations qu’il lit, on les tint secrètes ; mais il se lassa d’être enfermé dans le palais, et, au bout de six mois, il réussit à tromper la vigilance de scs gardiens (8 juin 1498). A l'instant, l’alarme fut donnée; des patrouilles surveillèrent toutes les routes qui mrn.iienlà la tôle; et le fugitif, désespérant d’échapper, se rendit au prieur du monastère de Shene. Le moine rencouragea de l'espoir du pardon, et, par ses sollicitations, arracha du roi la promesse d'épargner la vie du suppliant. Mais il fut forcé de rester un jour dans les ceps, à Weslminster-llalle, et, le suivant, à Chcapside
FAUX PlUNCES.
(14 ello juin), ei, chaquefois, délire au peuple une confession qu'il avait signée de sa main propre. Dans ce document, vide et peu saiisfaisanl, il reconnaissait êire natif de Tournay, et fils de Jean Osbcck et de Catherine di Faro ; donnait les noms et professions de ses parents et des personnes avec lesquelles il avait vécu à Anvers, Middlebourg et Lisbonne ; y exposait qu’à son arrivée à Cork, il avait été pris d’abord pour Sirnuel, qui avait joué le rôle du comte de Warvick ; puis pour un (ils illégitime de Ricliard III, et euûn, pour le duc d’York, second lils d’Edouard IV; que Charles VIII l’avait invité à venir en France; (jue, de France, il avait été en Irlande, d’Irlande en Ecosse, et après, en Angleterre. Il était clair que cette confession se composait des révélations qu'il avait précédemment faites. Elle décrit minutieusement sa parenté et ses occupations primitives, point que Henri voulait (ixer dans l’esprit du peuple ; mais elle passe sous silence les sujets qu’il aurait pu être fâcheux ou impolitique de révéler, ses négociations avec les princes etrangers , et les assurances d’appui qu'il avait reçues des nationaux. Apres avoir subi sa peine, il fut incarcéré à la Tour'. » Là, il devint le compagnon et l'ami du véritable comte de Warvick ; et , l’année suivante , à la suite d’un complot qu'il avait ourdi avec ce malheureux prince, ils furent tous deux condamnés à mort et exécutés. On prétend que, au moment du supplice, il afririna, sur la parole d'un mourant, la vérité de tous les détails de sa confession, qui avait été rendue publique.
Lorsque le duc de Moiunouth, fils naturel de Charles 11, eut été décapité sous Jacques II, eu 1685, comme
* Histoire d'Angleterre. Traduction de Léon do XVailly, 1843, iii-18, t-nr, p. 41. . .
coupable de rébellion (voy. plus haut, p. i 10), on üt courir le bruit qu’il avait été sauvé, et qu'un criminel avait été exécuté à sa place. C’élaii, pour nous servir de l’expression de Bayle, une graine que l'on semait alors pour en recueillir le fruit plus tard. En effet, voici ce que raconte un journal de I année 16^8.
« Il a paru en .\ngleterre, depuis peu, un prétendu duc de Monmoiitli, qui a trouvé le secret de faire croire à bien des gens qu'il était effectivement ce qu'il se dis:ut être. C'est dans la province de Sussex qu'il a paru, et il a ramassé beaucoup d'argent de ceux qui le croyaient être le fils naturel du feu roi Charles II, que le roi Jacques fil déeapiier. On publiait que ce dernier prince, voulant sauver le duc de Moninonth et couleiiler en même temps les prêtres, avait fait décapiter en sa place Un criminel qui était dans les prisons et lui avait donné la vie et la liberté. Il disait du roi d'à présent (Guillaume III), qu’il nommait le prince d Orange, que c'était son député, et que quand il aurait rétabli toutes choses, il lui remettrait la couronne.
« Cette fable, buite grossière et mal fagotée qu’elle était, a trouvé des partisans. Ou s'empressait d'aller voir ce duc de Monmouth de nouvelle fabrique ; et celui qui pouvait avoir l'bonueur dC lui baiser la main s'* sümait bien heureux. Ou le traitait d’A le.ssc; c'était à qui lui ferait des présents, et il en reçut pour plus de cinq cents livres sterling. Enfin les juges de paix de celle province se sont assurés de sa personne; Dans 1rs interrogatoires qu’il a subis, il a d'abord avoué qu'il était fils d'un cabaretier deLeicester; qu'il rie lui était jamais Venu en pensée de se dire le duc de Ulonmoulh ; mais qu'il ri'avait pu empêcher que le peuple ne le prit pour
FAUX PRINCES
tel, n'étant pas gagé pour le guérir do sa folie. On voulut cDlciidre quelques-uns de ses pariisaus, mais il les avait si bien su gagner, ou ils éiaienl encore si prévenus, qu'il n'y en a eu aucun qui ait voulu témoigner contre lui. Les juges ont été obligés, à cause de cela, de le renvoyer absous, à cette condition néanmoins qu’il donnerait caution de sa bonne conduite à l’avenir. N’allez pas penser qu’il n’en ail point trouvé ; je ne sais combien de ses partisans se sont offerts de l'étre, et n'a pas eu cet honneur qui a voulu. Ils se sont allés imaginer, pour ne pas se détromper, que tout ce que Son Altesse avait dit devant ses juges n'était que pour le tirer de leurs mains, et qu'il n’en était pas moins véritablement le duc de Monmoulb. Il a été traité royalement dans sa prison. Ses partisans donnaient plus d'argent au geôlier qu’il n'en voulait. Jugez après cela de la crédulité des peuples » Depuis celte époque, il ii'en a plus été question,
Dom Sébastien, roi de Portugal, ayant, en 1578, fait une expédition en Afrique, fut complètement défait par les Maures à la bataille d’Alcazar-Quivir, cl, suivant l’opinion commune, il y périt. Le cardinal Henri lui succéda cl mourut deux ans apres. Alors, au moyen d'intrigues de tout genre, le roi d'Espagne Philippe II parvint à se faire proclamer à Lisbonne. « 11 avait des droits incontestables, puisqu’il était lils d’Isabelle, sœur de Jean 11; mais ces droits lui furent toutefois contestés par deux imposteurs qui parurent dans la même année (l5S5i. L'un était (ils d'uu potier ou fabricant de tuiles du village d'Alrasova : l'autre était né dans l’Ilc de Tercère d’un tailleur de pierres, nommé Alvarez. Ces deux pré-
1 Lfliret huloriques contenant ce qui te poste de pins important en Europe, tn- 12, octobre t098, l. xxi, p. 437.
tendants, pour s’accommoder probablement à la fable qui faisait vivre Sébastien dans la pénitence au fond d'un désert, parurent l'un et l’autre en babil d'hermile. Le premier était accompagné d’un intrigant qui se donnait pour évêque, et il recommandait le roi Sébastien à la charité de ses sujets. Quelques paysans séduits firent des aumônes ; mais pour arracher une couronne au puissant Philippe II, il fallait plus que les secours de quelques paysans. Ce faux Sébastien et son complice furent arrêtés et conduits à Lisbonne. Celui-ci fut pendu; le roi fut envoyé aux galères.
(( Ce triste résultat ne découragea nullement Alvarez ; mais il s’y prit d’une autre manière; comme il ressemblait, dit-on, au vrai Sébastien, et qu’il avait les cheveux blonds comme ce prince, bien des gens s’y Irontpèrent; mais à ceux qui voulaient le traiter comme roi, il disait, avec un ton de bonhomie qui les confirmait davantage dans leur opinion , qu’il n’élail que le fils d’un pauvre tailleur de pierres, et qu’on se méprenait. Comme, au surplus, il menait une vie en apparence très-austère, on crut qu’il ne refusait que par luimilité de se laisser reconnaître. Lorsqu'il vit ce bruit bien accrédité, Alvarez usa d'un nouveau stratagème ; il se levait souvent à minuit, et là, dans des prières ferventes qu’il adressait au ciel, et qu'il avait soin de faire à haute voix pour qu'on les entendît, il s’écriait : a O mon Üicu! faites que je puisse « me découvrir à mes sujets, et recouvrer le royaume de « mes pères.» Ce grossier artilicc réussit à Alvarez, et peu de temps après, son secret fut su de tout le monde; de sorte que chacun accourait en versant des larmes de joie auprès du roi dom Sébastien. Il avait ramassé un millier d’enthousiastes. L’archiduc Albert, vice-roi de Portugal,
FAUX PRINCES. 245
envoya contre lui un corps de troupes ; celles de l’imposteur se dispersèrent au premier choc. Arrêté dans sa fuite, Alvarez fut conduit à Lisbonne, jugé, condamné et exécuté.
(( Douze ou treize ans s'écoulèrent sans qu’il fdt plus question de Sébastien. Au bout de ce temps (1598) il en parut un troisième à Venise, et l’idenlilé de celui-ci n’a jamais été ni bien reconnue, ni contestée avec un plein succès. Tous les Portugais qui se trouvaient dans celte ville, et qui avaient connu Sébastien, prétendirent le retrouver dans cet inconnu. Conduit devant les juges nommés pour informer, il soutint qu’il était Sébastien ; le son de la voix, la taille, les traits du visage, étaient tout à fait les mêmes. Il dit que les Maures, qui l’avaient fait prisonnier, ne l’avaient pas reconnu.
a II fit voir sur son corps certains signes qu’on avait remarqués sur celui de Sébastien ; il parla aux membres du sénat de certaines particularités dont le sénat lui avait autrefois fait parler en secret par ses ambassadeurs. Ses réponses furent si précises, que les juges le remirent en liberté ; mais l’ambassadeur de Philippe exigea qu’on l’expulsât de Venise. Arrêté à Florence, il fut conduit à Naples, où on l’exposa aux insultes de la populace; puis on lui rasa les cheveux et on le mit aux galères. Philippe le craignait encore : il le fit conduire en Espagne et jeter dans une prison où il mourut, dit-on, empoisonné. Plusieurs historiens, et notamment Ilerrcra, dans son Histoire générale d'Espagne, conviennent que les Portugais s’obstinaient à regarder le proscrit comme le vrai Sé^ baslieu L »
t Ilisloire de Portugal, par X.-H. Schæfer, irailuit de ralloinaiid par M.-H, Soulango-Bodin, tSI.S, iii-8, p. 620 et sniv.
Ln célèbre Margiierile, reine de Danemark, de Suède et de Norwége, ayant, en 1387, perdu son fils Olaüs, et dans le but de s’emparer de la Norwége, caché quelque temps celle mort, le bruit se répandit que le prince vivait encore et avait été seulement relégué par sa mère dans quelque pays éloigné. Aussi on vit, en 1399, paraître un aventurier qui se donna pour le fils de Marguerite, rassembla quelques partisans, mais ne larda pas à être arrêté. Il avoua, dil>on, son imposture, et fut condamné à être brûlé vif.
Gu>tave Wasa, apres avoir chassé du trône de Suède, en 1o22, le roi de Danemark Ghrisliern, avait fait venir à sa cour Nils Slure, (ils de Slénon Slure, administrateur de Suède, mort en 1319 des suites d'une blessure reçue dans une bataille contre les iroupesdanoises; mais, mécontent de lui, il le renvoya en 1327, et Nils mourut la même année à Upsal. a Six mois après la mort de ce jeune homme, un imposteur se présenta sous son nom dans les provinces les plus éloignées du royaume. Il s’était échappé, disaii'il, des mains du roi impie et hérétique, qui ne pouvait souiîrir dans sa cour le véritable héritier de la couronne, qui poi tait ia main à son épée chaque fuis qu’il le voyait, et qui en voulait évidemment à sa vie. Le faux Slure était un jeune paysan de ia paroisse de Bjoiksta,dansie Yeslmanlaud,(ils naturel de la femme d’un pauvre l.iboureur, et plus âgé que celui dont il empruntait le nom ; sa figure était belle, il ne manquait ni d’astuce ni d’éloquence. H avait quelque expérience du monde, ayant servi à la cour plusieurs seigneurs. Pierre Grime, ancien courtisan au service de Slénon Slure le jeune, lui avait appris son rôle; de nombreux partisans s’attachèrent à lui dans ia haute Dalécarlie, ou le nom des
FAUX PRINCES
Slure était aimé et respecté; l’archevêque de Dronlheini embrassa sa cause. Fiancé en Norwége avec une femme de grande naissance, il s’entoura d une cour et d'une garde (un moine, Olof, était son chancelier), prit le litre de seigneur ou roi de Dalécarlie, et lit frapper des monnaies à son eifigie^. » M dheureusement pour lui, ChrUtine Gyllenlsjerna , veuve de Siéiion Sture et mère du véritable Nils, ne voulut pas le reconnaître pour sou fils. Ce désaveu porta un coup mortel à la cause du prétendant, qui, perdant tous les jours des partisans, se réfugia d'abord en Norwége, où il fut bien aeeiieilli par les üalécarliens, révoltés contre le roi. Il se rendit ensuite eu Allemagne ; mais il fut arrêté à Ko>tock, et condamné ù mort, non à cause de sou imposture, mais comme coupable d un vol qu'il avait commis avant de commencer à jouer sou rùle politique. Une lettre de Canut Nilsson, secrétaire de Christian, datée de Schwerin, le 20 novembre 1528, lui annonça le sort du faux Sture, qui était en chemin pour l’aller rejoindre.
Plusieurs années après la mort de Charles XII, tué devant FrederiC'halI, eu 1718 ( voy p. 10.'i ), un orfèvre flnlandais, nommé Benjamin Dyster, essaya de sc faire passer pour ce prince, à Upsal. Sun rôle, à vrai dire, était fort diflicile à jouer. Arrêté et envoyé en prison à Stockholm, il adressa, en i725, une pioclamalioti aux Üulccariiens pour implorer leur secours Ou le mit alors en jugement, et ou prononça contre lui la peine de mort ; mais on lui fit grâce de la vie. Il fut seulcincni condamné
â subir la peine du carcau dans trois eudro.ts différents,
1 Histoire de Suide^ par G0]rcr, traduito par 1. de Luadliad, iSSd,
ia-S| p. 151 eUBd.
248 CURIOSITÉS BIOGRAPUIQUES.
lenanl sa proclamalion à la main, et à être détenu le reste de scs jours. Il mourut en prison à Daiiviken.
Le czarFédor Iwanowiicli, étant monté sur le trône de Russie en 1584, son beau-frère, Boriiz Godouof, n’avait pas lardé à s’emparer enliéremeut du pouvoir, et à se débarrasser, par l’exil et les supplices, de tous les conseillers du monarque. Celui-ci étant mort sans héritier, en 1598, Boritz sut, par ses intrigues, se faire nommer à sa place. Quelque temps auparavant, il avait fait périr, de la manière suivante, uu frère du czar, le jeune Dmitri ouDémétrius, auquel la couronne devait revenir. Voici comment de Tliuu raconte cet assassinat et ses conséquences.
(t Boriiz avait remarqué, dit-il, que, quand l’on sonnait la grosse cloche ( ce qui était un signe pour avertir le peuple des incendies, qui sont ordinaires dans les villes de ce pays-là, dont les maisons sont eu bois), il avait, dis-je, remarqué que ce jeune prince, au bruit que faisait le peuple en courant éteindre le feu, avait coutume de sortir de son appartement, cl il jugea qu’il lui serait très-facile de le faire tuer au milieu de la foule par des gens apostés. Après avoir ainsi pris ses mesures , il lit poignarder ce prince, lorsqu'il descendait l’escalier de son appariement.
(( Ceux qui étaient alors en Moscovie, et qui ont fait des révélations de cet événement, assurent positivement que le véritable Démétrius péril dans celte occasion. Mais d’autres, pour donner de la vraisemblance à ce qui arriva dans la suite, racontent la chose autrement ; iis disent que la mère de Démétrius, avertie par quelquesuns (le sesantis du détestable projet de Boritz, garantit son lils.du péril, en supposant à sa place un jeune homme de mcMiie âge, et ayant les mêmes traits ; que ce jeune homme
FAUX PRINCES
fut «gorgé, dans le lit du prince, par des assassins, et ïion sur l’escalier; que l’on pourvut à la sûreté de Déméiriiis; que le cadavre supposé, mis inuuéiiiatenient dans une hière, de peur qu’il ne fût reconnu, rulinluimé, sans aucune pompe, par un seigneur allornaml, grand inaréclial de la cour, et qu’on fit aussitôt courir le bruit que Déinétrius était mort de la pesie.
■ Quoi qu'il en soit, il parut, quelques années après, sur les frontières de Pologne et de Moscovie, un jeune homme qui avait un bras plus court que l’aulre et une verrue sur le visage, deux signes particuliers à Déinéirius. Au reste, il était libéral, spirituel et affable ; et ses manières portaient à croire qu'il était de sang royal. 11 s’adressa d’abord aux pères jésuites, qui avaient beaucoup de crédit en Pologne; et il leur fit espérer que, si par leur moyen il pouvait remonter sur le trône do ses pères, son premier soin serait de rétablir le catholicisme eu Moscovie, et de ramener cet empire à l’obéissance de l’Église romaine. On tint d’abord la chose fort secrète, et on eu donna avis au pape, afin qu’il favorisât, soit par lui-même, soit par une reconunandatiuu auprès du roi de Pologne et des seigneurs du royaume, une affaire qui paraissait être avantageuse à la religion et au saint-siége. Les jésuites introduisirent ensuite le jeune homme chez Georges Miecinsky, palatin de Saudomir, seigneur très-puissant dans le royaume. Le prétendu Démétrius fit avec le palatin un traité secret, portant que s’il venait à bout de ses desseins, il épouserait la seconde de ses filles, sur laquelle il avait déjà jeté les yeux.
« Ce prétendu Démétrius, après avoir été moine * ,
' Saivant les uns il s’appelait Criska (Grêpoifcl Trepija, suivant les autres, Crisky Slrepy ou Streriof ou Otrepief.
250 CURIOSITÉS BIOGR APUIQUES.
avail jeté le froc, et était resté longtemps caché dans la Livonii*, où il avait appris à écrire et à parler la langue latine avec facilité 11 écrivit, de sa main, une lettre as< se/ éléganie à Clément Vlll , qui occupait pour lors le siège pmitiiical, et fut admis à l'audience de Sigismnud, roi de Pologne, par le palatin de Sandomir cl par Wisnowski, son gendre.
« Démélrins, aidé de la faveur du roi, de l'argent du palatin cl des intrigues des jésuites, leva une armée de dix mille hommes dans la Pologne, se mit en campagne avec une aridlerie assez considérable, fit alliance avec les Cosaques, peuples toujours avides de guerre et de pillage, et en entraîna dix mille avec lui ^
A la tète de ses troupes, Déméirius passa alors le Bo> ryslhène, et s’empara de quelques villes russes. Battu d’a* bord pur Boritz, qui avait marebé contre lui à la tète d’une nombreuse armée, il le défit ensuite complètement au mois de mars 1605. Celle victoire, suivie de la mort de Boi itz, qui fut frappé d'apoplexie au mois d'avril, ouvrit à Déméirius les portes de Moscou. Il lit son entrée dans cette ville le 20 juin de la même année.
« Afin de mieux établir son droit à la couronne, Renvoya cbercher la mère du véritable Déméirius, qui, après la mort de son iils, s’était retirée dans un petit couvent éloigné de la cour. Il lui envoya une nombreuse escorte, et vint iiii-même à sa rencontre. Dès qu’il l’aperçut, il descendit de cheval, et alla à pied au-devant d’elle. Lorsqu’il fut auprès d'elle, il l’embrassa en pleurant, et suivit sou cbar Jusqu’au palais, à pied et tête nue.
« Pendant leur entrevue, on remarqua que la mère du
’ HMoire universelle, 1. cxxxv, traduction française, 173*, in-l, t. XIV, P.4S1 ctsuir.
i^AUX PRINCES.
vrai Démétrius, soit feinte, soit sincérité, répondit avec affection à ces marques de respect. On attiibue celte conduite à ce qu’élnnt lirée d'une triste solitude, elle ne pouvait s’empêcher de marquer de la joie de l’élévulion de Démétrius, qui était cause de ce changcincnt^ »
Peu de jours après celte cérémonie, elle se rendit avec ses femmes dans un monastère, qui était le lieu de retraite ordinaire des filles et des veuves de condition.
Tout semblait ainsi réussira souhait à Démétrius. Malheureusement la partialité qu'il montra pour les étrangers, et en particulier pour les Polonais ennemis mortels des Moscovites, excitèrent le mécont'*ntenient du peuple et de la noblesse, qui prirent les armes dans la nuit du 17 mai, massacrèrent les étrangers et attaquèrent le palais impérial. Démétrius, éveillé par le bruit, saisit son sabre, et se jeta par la fenêtre de sa chambre. Il se démit la cuisse en tombant, fut pris et conduit dans une salle de son palais. Là un boyard Payant appelé imposteur, il lui fendit immédiatement la tête d’un coup de sabre, et lui-même péril massacré peu de temps après ; mais les historiens ne sont nullement d’accord sur les circonstances qui accompagnèrent sa mort. « Son corps, dit de Thou, fut traité indignement; on le mutila; et, après avoir attaché une corde à ses parties naturelles, on le traîna au milieu des
1 Ibid., ibhl., p. 165.
* Parmi les étrangers qu’il avait à sa solde, sc Irouvait un rapilainc fiançais, Jacques Margetet, qui conmiandait une compagnie de cent soldats de son pays. Heureusement pour lui, le jour ou éclata nnsurrect'on, il se trouvait iiiMlade, et échappa ainsi au massacre. Kevenu en France apres la mon de Dcmciriiis, il pulilia la piemiére relation qui ait été écrite en franc lis sur la Russie. Elle esi pleine d’intérêt, et a pour litre : État prtteni de l'empire de Russie, Paris, 1607, in-8.
boucs jusque dans la place publique, où , tout couverl d'ordure et de sang, il demeura quatre jours exposé sur une table, sous laquelle était le cadavre de Busmani, qui, jusqu'à la fin, avait été consUunment attaché à Dcmélrius. Pour augmenter encore l'ignominie de ce malbeureux prince, ils mirent sur son ventre une représentation obscène, d’une grandeur énorme , qu'ils avaient, disaientils, trouvée dans l'appartement de scs concubines. Ils lui mirent aussi dans la bouche une espèce de cornemuse dont jouent les paysans polonais, avec un denier pour son salaire, ou , comme d'autres l'interprétaient, pour payer son passage aux enfers.
« 11 arriva en ce temps-là une gelée extraordinaire qui brûla toutes les moissons. Le peuple, s'imaginant que c'était un effet de la colère de Dieu, courut exhumer le cadavre de Démétrius, qui avait été enterré dans un champ hors de la ville ; et par un jugement qu'on rendit à ce sujet, il fut brûlé publiquement, et ses cendres jetées att vent. Il est encore incertain s’il était le vrai Démélrius, ou si c’était un imposteur; mais il est certain que la fortune qui l’avait d’abord favorisé, et qui avait paru ressusciter en lui le vr.ii Démétrius, longtemps après que celui-ci passait pour avoir été tué, voulut encore le ressusciter une deuxième fois, quoique tout le monde eût vu son cadavre, et que personne ne pût douter qu'ii n’eût été massacré. On (it donc courir le bruit que ce n’était point lui qui avait été tué dans le palais, qu’on s’était mépris, cl que ce Démétrius s'était sauvé avec un petit nombre de personnes. Ce qui fit d'abord ajouter foi à ce bruit, c'est que dans le temps du massacre, on trouva quatorze chevaux qui manquaient dans les écuries du czar. Ou prétendit qu’il s’étail servi de ces chevaux pour se sau-
FAUX PRINCES
ver avec les gens de sa suite. Ceux qui voulaient entretenir les troubles dans la Russie, et qui voyaient avec chagrin que Zehuiski , Fun des principaux conjurés, eut succédé à Démétrius, profitèrent de ce bruit, se Hgoèrcnt avec les Cosaques, et, ayant mis à leur tête un prétendu Démétrius, qu'on ne vit jamais depuis, ils firent une guerre cruelle a Zehuiski. Cependant cette nouvelle imposture contribua à décréditer la première ‘. »
On connaît la catastrophe qui, en précipitant Pierre III du trône de Russie (en 1762), y fit monter sa femme Catherine II, dont le premier soin fut de se défaire de son époux. Onze ans plus tard, ou vit apparaître, dans la Pclitc-Russie, un homme nommé Pugatschef, qui, profilant d’une ressemblance frappante avec Pierre, voulut se faire passer pour ce prince. Il sut, au moyen de cette imposture, rassembler autour de lui des troupes avec lesquelles il s’empara de plusieurs forteresses dans le gouvernement d Orenbourg. Ses succès furent si rapides, qu’il aurait pu arriver jusqu'à Moscou , où un parti puissant l’attendait avec impatience; mais son indécision le perdit. Le comte Panin eut le temps de rassembler des troupes et de marcher contre lui ; il mit à prix la tête de l’imposteur, qui, livré par les siens, fut conduit à Moscou, et y périt dans les supplices, le 10 janvier 1775. On a sur cette insurrection des détails circonstanciés donnés par Catherine elle-même à Voltaire, qui les lui avait dcmandés.Yoici quelques passages de ses lettres à l’habitant de Ferney.
a Volontiers, monsieur, je satisferai votre curiosité sur le compte de Pugatschef. Ça me sera d'autant plus aisé,
' Ibid., ibid., p. SOS.
qu’il y a un mois qu'il est pris, ou, pour parler plus cxactemoiil, qu'il a été lié el gariollé par ses propres gens ('ans la plaine inhabiiée entre le Volga el le J lïck, où il avait été chassé par les troupes envoyées contre eux de toutes parts. Privés de nourriture et de moyens pour se ravitailler, ses compagnons, excédés d'aiileurs des cruautés qu'il comineltail, et espérant obtenir leur pardon, le livrèrent au commandant de la forteresse de Jaick, qui l'envoya a Sinbirsk, au général comte Paiiin. Il est prési'uteinenl en chemin pour (;tre conduit à Moscou. Amené devant le comte l’aiiin, il avoua naïvement, dans son premier interrogatoire, qu'il était Cosaque du Don, nomma r<mdroii du sa naissance, dit qu il étiil marié à la fille d'un Cosaque du Don, qu'il avait trois enfants, que, dans ces troubles, il avait épousé une autre femme, que ses frères el ses nt'venx servaient dans la première armée, que biMnèine avait servi les deux premières campagnes contre la Porte, etc., etc.
'( Comme le généial Panin a beaucoup de Cosaques du Don avec lui, et que les troupes de eelie nation nom jamais mordti à riiamcçon de ce brigand, tout ceci fut bientôt vérifié par les eompalriolcs de Pugatsi hef. Il ne sait ni lire ni écrire, mais c'est un homme exlrénicinent hardi el déterminé. Jusqu'ici il n'y a pas la moindre trace qu'il ail été rinslrumeul de quelque puissance, ni qu'il ail sui\ i I inspiration de qui que ce soit. Il est à supposer que M. Pugalsclief est niailre brigand el non valet d’âme qui vive.
(( Je crois qu'après Tainerlan, il n'y en a guère eu qui aient plus détruit l'espèce humaine ^ D'abord, il faisait
• Ce que Catlieriiic dit de la cruauté de Pugatsctief n’a lien d’»-xagéré. Le savant astronome allemand Lowilz s'occupait de travaux scien*
FAUX PRINCES. 255
pendre, sans rémission ni autre forme de procès, toutes les rares nobles, hommes, femmes et enfants, tous les officiers, tous les soldais qu il pouvait attraper. Nul endroit où il a passé n‘a clé éparj né ; il pillait et sacca- "cail ceux même qui, pour éviter ces cruautés, clicrchaient à se le rendre favorable par une bonne réception ; personne n’élaii devant lui à l’abri du pillage, de la violence et du meurtre.
«Mais ce qui moiiire bien jusqu'où l’homme se flatte, c’est qu’il ose concevoir quelque espérance. Il s’imagine qu’à cause de son courage, je pourrais lui faire g:âce, et qu’il ferait oub’ier ses crimes passés par ses services futurs S’il n’avait offensé que moi, son raisonnement pourrait être juste, et je lui pardonnerais, mais celte cause est celle de l’empire qui a des lois »
L’Impératrice ajoute dans une autre lettre ;
« Le marquis de Pugaischef, dont vous me parlez encore dans votre lettre du 16 décembre, a vécu en scélérat, et va finir en lâche ! Il a paru si timide et si faible dans sa prison, qu’on a été obligé de le préparer à sa sentence avec précaution, crainte qu'il ne mourût de peur sur-le-champ ^ »
Il y eut lies monnaies gravées h l’effigie de Pugatschef. Elles portaient ces mots : Peir»f III redv ivus et ullor,
Piigatsehef ne fut pas le seul qui chercha à se faire passer pour Pierre III. En 1773, le célèbre aventurier et
UQqups düDS ÜinUrrf k , en 1774. lorsque rette ville fut livrée au rebelle. Celui-d, ajtrés avo r fait élev r sur îles piques le malheureux a.siro- Di'uie, alln, di-ai'.-il. qu'il fût plus pris des étoiles, liiiil, pour la même rjisou. par le f li-e em;ialrr le 24 août de la même aiiiiee.
' Œiirrrs de Vollniie, “Jitioii de Desœr, 18!9, t. xii, p. 845, 816,
escroc Slcfano Zannowich, originaire d’un bourg de l’Albanie vénitienne , s'éiant rendu chez les Monténégrins, se donna à eux pour le mari de Catherine II ; mais ayant trouvé ces peuples peu disposés en sa faveur, il se retira en Pologne, et publia lui-même, en 1784, le récit de celte tcniaiive sous le titre de ; Le fameux Pierre III, empereur de Russie, ou Slicpan-Mali, qui parut dans le duché de Monlcncgro.
Le mauvais succès de cette entreprise ne dégoûta pas Zannowich de se faire passer pour prince. Pendant son séjour en Pologne, il fit accroire à quelques seigneurs qu'il était le prince d'Albanie, Castrioto, descendant de Scanderberg, et parvint ainsi à leur extorquer des sommes considérables. Il finit, après de nombreuses aventures, par être jeté à Amsterdam dans une prison, où il s’ouvrit les veines avec un morceau de verre, le 25 mai 1786 K
On rencontre dans l’histoire de France, an dix-septième siècle, un certain nombre de personnages dont la vie a été entourée d’un mystère profond, et sur lesquels on ne peut encore aujourd'hui émettre que des conjectures plus ou moins probables. Nous allons nous en occuper successivement, et avec détails, car nous croyons qu’un pareil sujet ne peut manquer d’offrir quelque intérêt au lecteur.
Antoine de Bourbon, comte de Morel, fils naturel de Henri IV et de Jacqueline de Benil, comtesse de Bourbon- Moret, était né en 1607. Dès sa jeunesse, il s’attiicha au parti du duc d’Orléans, et fut mêlé à toutes les intrigues dirigées contre Richelieu. II se trouvait avec ce prince
> Il a piÉtlic le grand Caslrioto d’Albanie, histoire, Paris, 1779 Jn-8.
PERSONNAGES MYSTERIEUX. 2'i7
el le duc de Montmorency au célèbre combat de Caslelnaudary, livré le 1**^ septembre 4631. On sait que Montmorency y fut blessé et pris.
L bisloriograplieDupleix, qui, un mois après, alla visiter le lien où s était donné le combat, et s'instruire de toutes les circonstances, rapporte que « le comte de Moret, qui donna du côté d’un chemin creux, avec peu d'autres, reçut une mousquetade, de laquelle il mourut trois heures après, ayant été porté hors delà presse dans le carrosse de Monsieur, qui .témoigna un regret extrême de sa perle ^ . »
Parmi les nombreux auteurs contemporains qui ont parlé du combat de Castelnaudary, il en est deux seulement qui ne se prononcent pas d’une manière aussi aflirmaiive sur la mort du comte de Moret dans celte action. « Le frère du roi, dit le comte de Brienne dans ses Mémoires, étonné du combat qu'il avait perdu, et dans lequel on disait que le comte de Morel avait été tué, etc.*. »
Une histoire du duc de Montmorency, citée par Grifl'ct [Histoire de Louis XIII, in-4",'t. 2 pag. 302), rapporte que l’abbesse de Prouille perdit son abbaye pour avoir donné un asile au comte de Morel. Or, comme le fait fort bien observer le jésuite, ce fait suppose que le comte vivait encore lorsqu’il arriva dans le monastère, car on D’aurait pu faire un crime à celte abbesse d’y avoir reçu le cadavre du prince.
Quoi qu’il on soit, à la fin du dix-septième siècle, le bruit se répandit que le comte de Morel avait survécu au combat de Castelnaudary, el qu’il vivait encore. Ce fait a
1 On verra l'ius loin que , suivant un témoignage d'une certaine importance, Dupleix cliangea ensuite d’opinion.
* .\nnée 1652, collection Micliaud-Poujoulat, p. 61.
2î)8 CURIOSITÉS BIOGR APIIIQÜE3.
été discuié fort lougnenirniparplnsloiirs écrivains, entre autres, par l’ablté GraïuJcl, qui fil imprinn r eu i(i991a Yie d’un soliiaire inconnu qv'on a cru être le comte de Moret, mort en Anjou, eni deurdesainfet^, U 24 d>cembre 1691, puis par le P. Griffcl, dans sou /U’ mire de Louis Xm, et son édition des Mémoires du P. d’Avrigny, et enfin par le P. Richard, dans l’ouvrage intitulé : le ohilnhle Père Joseph, c-tpucin, nouvelle édition, 17Ô0, iU“l2 ^ C est de ce dernier ouvrage que nous allons extraire les passages suivants-, relatifs à la disparition et à la réapparition du comte de Moret, en ayant soin loulefois de les accompagner de quelques eornmcuiaires.
« Il est mort de nos jours, dit Richard, le 24 décembre 1791, un fameux ermite proche l’abbaye d’Auières, à trois lieues de Saumur en Anjou, qui a passé partout on il a demeuré pour le comte de Moret, parce qu'il avait beaucoup d’air de lient y le Grand. Un jour une personne de qualité l’élani allé voir, fil apporter un porirail de ce prince fort bien fait, pour voir si effedivemenl il lui ressemblait, et j’étaut placé devant le Père, un gentilhomme présenta le portrait derrière lui au-dessus de sa télé, sans qu’il s’en aperçût. En sorte qu’il é'ait aisé de confronter les traits de l’un avec ceux de l’autre, et s’clanl trouvés tous semblables *, on lui demanda, en le faisant
* Il ne faut p.is confondre ce livre, dont la première édition parut en ITO'i, avec l'Histoire de la vie du P. Joseph du Tremblay, capucin, 1702, iii-I2, qui a aussi pour aulcur l’abbé Illcbard Le premier de ce* deux ouvrages i st un panégyrique et le second une satire du célèbre conlidoiit de Iticbclieu.
î Tallcmani des Itéaux dit. en effet, Atn^Vllislorielle de la comtesse de Morel ([ue de tous les enfants de Henri IV, le comte de Moret était celui q li ressi-mblail le plus à ce prince.
Digilized by Googl
détolirnor pour lui mootrer le tableau, s’il connaissait bien celui à qui il ressemblait: « Il n’csl pas difficile, » dit-il; puis les lamies lui vinrent aux yeux toutaussiiôl, et il quitta la compagnie, de peur qu’on l'apcrçiH pleurer.
« Le roi (Louis Xi Vl, ayant appris cette circonstance, lit écrire à l’abbé d'Anières par M. le niarqu s de Cliàteaunenf, secrétaire d’Éiat, le 30 octobre li8T, pour avoir l’crliircissemcntdu bruitqui couraitalors, que fi ère Jean- Baptiste, ermiie, était fils naturel du roi Henri IV. L’abbé répondit ‘ que depuis onze ans et demi que cet ermite était dans son vois nage, on n’avait pu rien découvrir de sa naissance, de sa famille, de son pays et de son âge; qu’ayant élé malade à la mort, le plus ancien de ses frères qu’il chérissait beaucoup, le conjura, au nom de Dieu, de sc faire connaîire au moins à eux, lui promettant de n’en jamais parler à personne qu’après sa mort. Il le rebuta, en lui disant :« Il y a plus de quarante ans que je travaille à me cacher, et vous voulez me faire perdre nu travail de tant d'années dans un quart d’benre.wll est vr.ii, continuaii l'abbé d'Anlcre.s, que dans la piovince de Bourgogne, où il a demeuré, le bi uit a couru qu’il était (ils du roi Henri IV. El qu’au.ssilol qu'il a été en celle-ci, le même bruit s’y est répandu ; ce qui a donné lieu à cela, auUmi que j'en puis juger, c’est sa grande prestance, sou air majestueux, ses manières il’agir Dubics et aisées, son visage dans lequel on remarque beaucoup de traiisde celui de Henry le Grand. Pour ce qui est de son âge, dit-il, il est malaisé de le savoir précisément. Loi sipi il vinlici, ceful au moisde juin 1G7<»; il me dit qu’il avait (rois vingt dix ans , ce furent ses
I On P ul voir une lelire ruriensc de cet alilié sur la mort de l’crmilc dans le Mercure, février 1693, p. 142 cl suiv.
termes. Depuis il m’a dit qu'il avait à peu près l'àge de mouscigneur l’cvêque d’Angers, qui a quatre-vingts ans passés. Une autre fois il m’a raconté qu’il avait vu sortir les Maures d’Espagne lorsqu’on les en chassa, et qu’il était déjà grand : enfin, ces frères, par d’autres circonstances, assurent qu’il a quatre-vingt-quatorze ans.
« Voici ce que je sais de sa vie, et ce que j’ai appris de lui-rnèmc : que jusqu’à l’âge de vingt ans il avait été bien nourri et bien élevé, ce qui était cause de sa grande vigueur ; qu’il avait porté les armes saus avoir été blessé ; que pensant à se retirer du monde, il avait examiné toutes les différentes manières de vivre des ordres religieux, et que rien ne lui avait tant plu que la vie bérémilique de la façon qu’elle subsistait du temps des premiers solitaires d’Orient ; que c’était celle-là qu'il avait embrassée ; que pour celle-là il avait passé en Italie, et s’était retiré dans une forêt qui appartient à la république de Venise, dont les fréquentes visites de ceux du pays l’avaient chassé; et que de là il était allé en Allemagne, et que pour voir un brave bermite, il faisait volontiers trois ou quatre cents lieues ; que s’étant retiré dans ce royaume, il avait demeuré en Lorraine, en Cbainpagne, dans le Lyonnais, en Bourgogne et enfin en .Anjou ; et que partout il s’était bâti des ermitages, et avait assemblé des congrégations. Le roi ayant eu la lecture de celte lettre, dit, avec sa sagesse ordinaire : « Il suffit que cet O ermite soit homme de bien ; puisqu’il ne vent pas être « connu, il le faut laisser en paix et ne nous point oppo- « scr à ses desseins. »
« Quelque temps après, ce bon vieillard s’entretenant avec monsieur l’abbé d'Anières sur cette lettre de M. de Cbâteauneuf,lui dit : « Que je suis malheureux de m’être
PERSO^’NÂGES MYSTÉRIEUX. 261
« arrêlé en Anjou ! Lorsque j’y suis venu, mon dessein « était d’aller en Portugal; si j’y étais, on ne s’informe- « rail point de moi. » Et il ajouta : « Il y a longtemps que « je me serais balafré le visage pour effacer les traits qui O me font ressembler à Henri IV, si je n’avais pas eu «peur d’oiîenser Dieu. » M. l’abbé d’Anières lui remontra que celte curiosité était digne de Sa Majesté, qui avait trop de vénération pour la mémoire de son aïeul , pour n’clre pas bien aise de savoir s’il y avait encore quelqu’un de ses enfants au monde ; le père ne répliqua rien à cela. Enfin, dans le reste de notre entretien, dit M. l'abbé, le pressant de me dire si le soupçon qu'on avait qu’il fût fils de Henri IV était bien fondé, il me répliqua: « Cela peut être, je ne le nie ni ne l’assure. »
« .\ux historiens qui assurent que le comte de Morel a été tué à Caslclnaudary, poursuit Richard, je n’ai à opposer, avec un écrivain moderne qui a fait sa vie, et qui prétend avoir cavé ce fait, que le témoignage de deux personnes dignes de foi.
« Le premier témoignage est d'un gentilhomme nommé M. Grandval, officier de la compagnie des gardes de feu M. le maréchal de la Meilleraie et gouverneur de Montreuil Bellay, petite ville d’Anjou, éloignée d’une demilieue de l’ermitage dos Gradelles, où est mort ce solilîiire. Après avoir entretenu et considéré plusieurs fois avec attention et à loisir frère Jean-Baptiste , il a souvent assuré à M. l'abbé d’Anières, même par serment, que c'était le comte de .Morel, qu'il l’avait vu plusieurs fois à la cour et à l’armée, et qu’il le reconnaissait très-bien, qu’il avait ouï dire qu’il n'était pas mort. Ce gentilhomme avait plus de quatre- vingts ans quand il est mort.
« Le second témoignage est de M. Thomas, prêtre de
Digilized by Googif
262 CURIOSITES BIOGRAPIIIQÜES.
baumur, hommede bien qui a demeuré un an avec le frère Jenn-Bap(isle , a 1 ermitage d’Orilly en Bourgogne. Dans lesniémüires(|irila donnés à riiislorien de sa vie *, il dit posilivement que ce ne peut èire un autre que le comte de Morel ; et pour le prouver il apporte six ou sept arguments qui ont paru assez forts au roi, à qui ils ont été envoyés pour satisfaire l’envie qu’avait Sa Maje^sté de savoir la vérité. Le premier est négatif « Ce qui me fait (I croire, dii-il que le comte de Morel n'est pas mort à la (( bataille de Castelnaudary, c'est qu’aucun historien ne tf rapporte le lieu de sa sépulture*, quelle apparence « qu'il ail éié blessé, et ensuite porté à demi-lieue de là, « dans le carrosse de Monsieur, où il mourut trois beures « après, d’une mousquelade reçue à l’épauîe, comme (( I assurent quelques autres bisloriens, sans qu'on sache « où sou corps a été iiibumé. De ce premier ai gumenl « ou en lire un second. Sup|iosoz, dit* 1, que le comte « de Morel ne soit pas mort à celle balailb», il me f»araît « convaincant que noire solitaire est lui-méme le comte « de Morel; car il m'a dit qu’il avait été à celi»‘ bataille, « qu’il y était à trenh* pas de Monsieur de Montmorency,
« lorsque le cheval de ce dernier s’abattit sous lui, et « qu’il fut arrêté prisonnier; qu'alors il s’était souvenu
' Au P. Gramict, auteur delà Vie d'un solitaire, que nous avons mentionnée plus haut
* Cette i)rcuvc e.sl en effet lrè«.forlc. Le combat de Castelnaudary, qui ne dura qu’uoe demi li ure, fut peu meurtrier; si le comte avait été tué sur le champ de bataille, son corps aurait été nécessairement retrouvé pa mi les moiLs. et •‘nseveli avec cérémonie, comme devait l'être un fr. re miturel d • Louis XIII. Si, comme 1 • veulent des bi'lorieiis c tés plus haut, il mourut dun-i le car o<se du duc d'Orléans, ou dans le couvent de Proiiüle où il s’étdt réfugié, il est encore plus extraordinaire qu’on ne lui ait pas rendu les honneurs dus ù son rang.
« d’une prédiction qu’on lui avait faite à la cour, qu'il « s’enibarquerail dans un pai li dans loqiu‘1, s’il n y pre- « nai( garde, il pourrait bien perdre la léle; sur quoi il « se détermina à quitter le mond«'; qu il se sauva passant « une rivière avec plusieurs personnes de qua'ilé S et U qu’ayant app»is la mort de M. de Montmorency (défi capité la même année à Toulouse ) , il prit la résolufi tion de se cacher si bas en terre et si avant dans la so- « litude, que personne ne pût l’y trouver.
fi II lire le ti oisiènie d’une conversation qu’il eut avec fi ce solitaire, qui lui avoua que quelques années après « sa retraite il fut reconnu par un seij;neur de la cour qui « le rencontra par hasard, et qui, ayant dit le Heu où il « était à Louis XllI, Sa Majesté lui fit donner ordre de le « venir trouver, avec promesse de lui gan'ur le secret et « de lui laisser toute sorte de liberté; qu’il fut à la cour « pour obéir au roi ; et il me dit (sans répliquer s'il était « le comte de Mon tou non); que le roi lui témoignant fi beaucoup de bonté, lui offrant tel bénéfice qu’il voufi drait pour vivre dans le monde, il avait remercié Sa
* Nous ne savons pouii|uni l’auteur d’un très-bon article consacre au comte de Morct dans l.i llioi;nithie Uicli.iud, à propos de cette phrase : Il se sauva passant une rivière, dit : ce qui est en cniilradi''liûit arec I .us les his'oriens. I.es paroles du solitaire se trouvent au coiitMire fonürmées par le léinoiRiiaite de Pontis On ht, en effet, dans les ilèuiûires de ce dernier t collection Micband-Poiijoulat, p. 37 -574) que le combat sc livra en avanl il un pont que les troupes de Montmorency devaient traverser pour attaquer l’armée royale; et ce fut dans des fondrières et des fossés situés non loin de ce pont que l’on plaça une embuscade vers laquelle trois cenLs ebevaux aiPreront les rebelles, et qui deci la le combat. Le comte de "urcl , qui n’avait jamais assisté à une action, put donc trés-b eu s’enfuir, sitôt qu’il eut vu la déroute de son parti, passer au travers des cavaliers ennemis di persés par Mo.ilmorency, et se sauver en gagumi le pont.
« Majesté, la priant de le laisser au rang des morts, par* « mi lesquels on l’avait loiijours compté. Après ces mots, « dit M. Thomas, noire solitaire vit bien qu’il s’était trop (( ouvert à moi ; il changea promptement de discours, et « fit ce qu’il put pour empêcher d’y réfléchir. » Ce bon prêtre, continue Richard, ajoute, pour quatrième argument, avoir entendu dire plusieurs fois à M. du Üan-Dorvaine Fontaine, qui est un gentilhomme âgé de quatrevingt-douze ans, ancien major de Philipsbourg, et qui eu reçoit encore les appointements à Roui bonne, où il demeure, qu’il connaissait paiTaitement le comte de Morel pour l'avoir vu plusieurs fois chez feu Monsieur, duc d'Orléans, et que c’était le frère Jean-Baptiste, .\joulez à cette preuve une autre qui n’est pas moins couvaincante, c’est que ce prince, né (dit-onj à Fontainebleau, ayant été élevé dans le château de Pau, jusqu’à ce qu’il revînt à la cour de France, savait en perfection le langage béarnais : cela ne pouvait pas être autrement, puisqu’il avait pour précepteur, en ce pays-là, Scipion Dupleix, mort en 1661, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, qui composa en faveur du comte de Muret la première philosophie française qui ait été imprimée en France, et et que ce solitaire savait en perfection. De plus, quoique frère Jean n’ait jamais dit clairement qu'il fût le comte de Morct, il a pourtant assuré qu’il avait été élevé nu château de Pau (c’est la sixième preuve dont se sert M. Thomasl, qu’il s’y était égaré plusieurs fois dans le labyrinthe de ce château, lorsqu’il s’y divertissait avec de petits enfants, et (]u’on avait fuit passer les Maures devant sa fenêtre pour les lui faire voir lorsqu’ils furent chassés d'Espagne.
« M. Thomas, pour septième argument, dit encore
PERSONNAGES MYSTÉRIEUX. 26 o
deux choses. La première, qu’il apprit de M. Guillot, homme de bien, grand pénitencier de Boulogne, qu’il avait vu certains mémoires de Scipion Dupleix, où il était marqué Irès-posilivement que le comte de Morel n'élait pas mort à la bataille de Castelnaudary, qu’il s’en était sauvé, et s’était fait capuein. Il serait à souhaiter qu'on pût trouver ses mémoires, qui ne permcllraienl plus de douter de ce fait ; on ne pourrait pas dire que Dupleix secontredirait, à cause de la différence des temps. Il a vécu quatre-vingt-dix-huit ans; il n'est mort qu’en 1661 . il a écrit son histoire de Louis XIII immédiatement après la bataille de Castelnaudary, puisqu’il assure qu'il fut d’abord sur les lieux. Quelques années après il put apprendre de la bouche même du roi Louis XllI, qui avait alors vu le comte de Moret vêtu en ermite, qu’il n’élait pas mort, cl qu’il s'était retiré dans un monastère ; il n’y a rien là d'impossible, ni qui souffre de contradiction ; sa première relation a été faite selon l’opinion la plus commune, et la seconde suivant la vérité dont le roi l’avait informé depuis. »
« La seconde, que celte remarque de ce grand pénitencier le faisait souvenir que, passant un jour dans l’erinitage de Saint-Jean du Désert, en Auvergne, le supérieur l’avait assuré que très-certainement le comte de Morel s’était fait capucin, et que le pape lui avait donné la dispense d'en sortir pour demeurer dans une solitude perpétuelle. »
« J’oubliais, ajoute Richard, une circonstance importante. La lettre de M. l’abbé d’Anières, lue au roi, marquait positivement que louirs les fois que cet ermite voyait le tableau de Henri IV, il se sentait si vivement touché, qu’il UC pouvait s’empêcher de pleurer, et qu'il évi-
231 CURIOSITÉS BIOGRAPniQUES.
lait, autant qu il pou va'l, de parler de ce prince ; que ses frères ermites l'avaient assuré que ce père étant d ns l'eriiiifage de Saint-Peregrin, au diocèse de Langres, le frère Ililar on revenant de Tours, lui apprit que madame de Fonlevrauît. Jeaune-Baj liste de Bourbon, fdle naturelle de Henri IV, éiaii morte le lO janvier 1670, et que ce père en paraissa l incnnsolalde sans qu'ils en «susse nt la cause ; ils n'en avaient plus été surpris dès que le frère Ililariun leur eut fait part de cetîe nuiivelle : « / ne faut plui eélunner, disaient-ils, de la douleur de noire père, il / leure la morl de sa sœur. »
L’abbé Richard cite en outre une liste assez considérable de personnages imporlants de la courj qui étaient tous persuadés de l'idenlilé de frère Jean-Baptiste avec le comie de Morel, et termine en disant : « J'ai eu l'honneur de le voir plusieurs fuis comme eux dans sa chère soLiude, et je n'en suis jamais sorti sans être également édifié de la véritable piété de ce grand homme de bien, et de la modestie qu'il avait à cacher une naissance illustre que scs grandes qualités et son air majestueux décote vraienl malgré lui L »
Si à tous les faits rapportes plus haut l'on ajoute qu'une imposture serait iiiconipréh(‘Usible de ia part d'un vieil ermite qui, ne cberchaiit qn’à se cacher au monde, refusait les dignités qu'on lui offrait, il nous semble que l’on ptMii, sans être taxe de crédulité, admettre que le frère Jean-Baptiste cUiit vériiablement ie comte de Muret.
Les premières années du règne de Louis XIV furent signalées jiar un procès célèbre, qui occupa et partagea longtemps la ville et la cour. Voici à quelle occasion :
1 Le véritable P. Jèseph, t 7 S 0 , 1. 114 p. Ut et suiv.
Digilized by CoogI
neori, duc de Rohan, qui avait joue un si $rrnnd rôle sons Louis XIII était mort, le l.î avril 1t)38, d'une bles> sure qu'il avait reçue à la balaille de Rboinreld, ne laissant qu’une fille, de sa femme, Marguerite de Bélhune- Sully. Celte fille, après avoir eu avec Ruvigny, beaufrère de Tallemant des Réau\, une liaison qui dura neuf ans, épousa, contre la volonté do sa mère, le comte de Chabot , qui parvint à obtenir le brevet de duc de Rohan et la dignité de pair. Leur mariage, qui avait brouillé la mère et la fille, venait à peine d'être conelu, lorsqu'on vil apparaître à Paris un jeune homme, nommé Tanciède, que la duchese douairière de Rohan prétendit être fils du feu duc, cl [tour lequel elle voulut revendiquer les liouneurs et les biens de sou mari. De tous les récits faits sur celle affaire, nous préférons celui de Tallemant, qui, en sa qualité de beau-frère de Ruvigny, a connu les plus petites parliculariiés de la vie des dames de Rohan. Il raconte ainsi la naissance de Tancrède ;
« Madame de Rohan, sa fille, Marguerite de Rohan, et le duc de Caudale (amant de madame de Rohan) se trouvaient à Venise, dit Tallemant, quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, et il y a toutes les apparences du monde que son mari ne lui louchait pas : autrement, elle ne se fôi pas mise en peine de cela... A Paris, madame de Rohan se tenait presque toujours au lit. M. de Caudale, qui était aussi revenu, était toujours auprès d'elle. Elle envoyait sa fille sans cesse se promener avec Rachel , sa femme de chambre. Madame de Rohan étant accouchée, l'enfant fut porté chez une madame Milet, sage-femme, aiirès avoir été baptisé à
Sainl-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet de chambre de M. de Caudale.
a Cependant la femme de chambre de mademoiselle de Rohan, Rachel, s'était doutée de la grossesse de madame de Rohan, et, longtemps après, elle découvrit que l'enfant avait été mené en Normandie, auprès de Caudebec, ebez un nommé la .Meslairie, père dja maître d'hûlcl de madame de Rohan. .Mademoiselle de Rohan en parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntes, consulte l'affaire ; il trouve qu’élant né constant le mariage, l’enfant serait reconnu, si on avait la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut l’envoyer au.v Indes, il en prendra le soin ; après , il communique la chose à Barrière, leur ami commun, qui avait une compagnie au régiment de la marine ; et ce régiment était en garnison vers Caudebcc. Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savaient point qui était cet enfant ; il prend, avec cela, quelques soldats; ils enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de sept ans. On le mène en Hollande. Là, Sauvelal, frère de Barrière, ca-
pilainc d’infanterie, au service des Etats, le reçoit et le met en pension, comme un petit garçon de basse naissance »
Pendant ce temps, on fit accroire à madame de Rohan, qui semble ne s’en être pas beaucoup inquiétée, que son (ils était mort. Mais mademoiselle de Rohan commit l’élourderie de conter toute cette histoire à de Thon (celui qui fut décapité avec Cinq-Murs), sous le prétexte de lui demander conseil; et, rassurée par lui, elle négligea de payer la pension de son frère. De Thou, qui ne taisait
t Historielte de mesdames de Raha», 2® (‘(tilion, p. 9, t2 cl suiv.
qve ce qu'il ne savait pas, conta à madame de Monlbason toute cette affaire, qui, d'indiscrétion en indiscrétion, arriva aux oreilles de la reine, et enfin, à celles de madame de Rohan. Aussi , lorsque, malgré son opposition, sa fille eut épousé Chabot, qui, comme nous l'avons dit, devint, par ce mariage, duc de Rohan et pair de France, elle résolut de faire reparaître son fils. Elle. envoya en Hollande Rondeau, son valet de chambre , qui ramena Tancrède. « Mais, ditTallemant,la grande faute qu’on fit, ce fut de n’avoir pas informé devant les juges des lieux; et venant ici, on eût été reçu à preuve, c’est-à-dire, on eût gagné le procès; car, avec du l’argent, on a des témoins, et, bien qu’il soit difficile de corrompre un ministre, il fallait pourtant, quoi qu'il en coûtât, avoir un extrait baptistaire. Au lieu que ce devait être le fils qui se plaignît d’avoir été enlevé et éloigné de sa mère, la mère se plaignit, disant qu’on lui avait enlevé son fils. Chabot, par le moyen du coadjuteur , obligea le curé de Saint-Paul a donner l’extraitbaptislaire de Tancrèdele Bon.Madamedc Rohan fil un manifeste que j'ai ; mais c’est une plaisante pièce. Elle dit qu’on avait celé la naissance de ce garçon à cause de la persécution que M. le Prince faisait à M.de Rohan ; car il avait fuit déjà mettre la cognée dans toutes leurs forêts; et ou craignait que, voyant un fils qui pourrait être un jour chef du parti huguenot, il ne s’en déni d'une ou d'autre façon. Ce fut, ajoutc-t-ellc, ce qui empêcha de l’envoyer à Venise *. Elle faisait une grande pa-
t II pnialt quVllü (lonnnil cnroio une autre raison. Craignant, disaitelle, que le rardinal de Ilichelieu ne lui enlevât son entant pour le taire élever dans la religion ratliolique, elle jugea à propos, de concert avec son mari, de cacher sa grossesse.
270 CURIOSITÉS BIOGRAPniQUES.
r ide d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avait, comme M. de Rohan ^
« Ce qu'il y eut de fîicheux pour Tancrède, c’est que mademoiselle Anne de Rohan, sa tante, déclara qu elle n’avait jamais ouï parler de cet enfant. Madame Pilou * disait à madame de Rohan : « Ecoutez, madame, je veux « croire que ce garçon e.<^t à M. de Rohan, aussi bien que tt madame votre lille; mais j’ai vu M. de Rohan tenir « votre fille sur ses genoux , et je ne lui ai jamais rien « ouï dire de ce (ils, ni près ni loin. » La vie de la mère nuisit fort à ce garçon^; car tout le monde était persuadé qu'il était à M. de Candaie.
tt Ce garçon avait bonne mine, quoiqu’il fût petit ; car sa mère et scs deux pères étaient petits; il avait du cœur et de l’esprit. On dit qu’à Leyde, où il était entretenu fort pauvrement, un de ses camarades l’ayant appelé fils
de P et enfant trouvé, il se battit fort et ferme, et il
disait qu'il se souvenait bien d'avoir été en carrosse. Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Chàtilloii, comme ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède. Cela fit tort à cet enfant; car la cour ne voulait point qu’il y eût un duc de Rohan huguenot. A Cliarentou,
1 Les Mémoires historiques d'.\melot de la Houssaye nienlionnrnt aussi relie pariicularité dont nous «vous déjà parlé ( voy. p. 3C). Mais elle ne prouverait pas grand'chose, car il n'est pas diflicile de teindre les cheveux.
2 Ilourgeoise de Paris connue par son esprit.
3 « Celle femme, dit Tallemant, dans un pays oit l’adultère eût été permis, eili été une lemme fort raisonnable ; car un dit, emnme • Ile s’en vaille, qu’e.le ne s'est jamais donnée i|u’;'i d honnêtes gens, et qu'elle n'en a jamais eu qu'un 5 la feis. » Ibid., p, 9.
Digitizea Dy Googl
PERSOÏSNAGES MYSTÉRIEUX. 271
il y avail tuujours une fuule de sottes gens autour de ce garçon * . »
Tanci èdc vint à Paris au mois de juillet 1645; et sa mère se pourvut aussitôt devant le parlement pour assurer à son fils l’étit et les bims du feu duc de R(diau. Le nouveau duc de Rohan-Clialiol et sa feiuine r<irmè ent, de leur côté, touti's les oppositions juridiques contre celte reconnaissance. Mais la diichess>‘ douair ière lai.^^sa porter contre Tancrède un jugement par déi'aui, afin qu'il ptU, quand il serait majeur, revenir conire celle semence provisoire. Le procès occupa p’usienrs audiences; et, sur le réquisitoire de l'avocat général Orner Talon, il fut fait défense au nommé Tancrède de se din» fds et héritier du duc de Rol.an. Tancrède, eu attendant sa majorité, n'cit resta pas moins chez sa mère, et, dans l'espérance de faire révoquer l'arrêt qui l'avait frappé, il embrassa le parti du parlement, lorsque éclalèreul les troubles de la Fronde.
« Le prince de Condé, dit madame de Molleville, avait hautement porté les intérêts de Chabot et de madame de Rohan, sa tille; il avail été le protecteur de letir mariage ; et l’étant alors du ministre (Mazarin), il fallait nécessairement que cet nifant, qui n’.ivait point encore de père, trouvât de l'assistance d.ms le parlement, qui regard. lii ce prince comme sou ennemi. Tancrède approcha bien près dit bonheur qu il souh.iilaii. Le parti parlenuntaire le favorisa ; les parems du feu duc de Rohan le reconnaissaient |iour son fils, ils trouvaient avantageux pour eUx que le fils de la mère fit revivre le nom du
I Ibid., p. ÎS cl suiv Le duc de La liorliefourauld, dans .ses Mt vwire.<i, reconnaît Tancrede pour fils du duc de Rolian, cl dit « qu*II se montrait digne de la vertu de sdii perè. s Collccliou Michaud-Poujoulat, p. 4SI.
père, et passaient légèrement sur le doute de sa naissance ; car ils croyaient, avec raison, qu’il ne serait pas le seul qui porterait à faux titre le nom et les armes d'une illustre maison. Les huguenots, qui étaient alors fidèles au roi, n'élaient pas fâchés néanmoins de revoir un duc de Rohan de leur religion, et souhaitaient seulement qu’il pût devenir capable de leur servir de chef, si un jour ils voulaient former quelque entreprise dans l’État. Ces favorables dispositions qui allaient rendre la bizarre naissance de Tancrède un prodige de bonheur furent anéanties par la mort, qu’il reçut auprès du bois de Vinceunes (31 janvier 1649), en une sortie que firent les Parisiens » Se sentant blessé à mort, il lie voulut jamais dire qui il était, et parla toujours hollandais. Il expira le lendemain, à l’àge de dix neuf ans. « Ce garçon disait : M. le Prince me menace , il dit (( qu’il me maltraitera ; mais il ne me fera point quit- « ter le pavé. » Un jour que Ruvigny, qui s’était attaché à la mère, lui disait qu’il se tuait à faire tant d’exercices violents : k Voyez-vous, répondit-il, monsieur, en « l’état où je suis, il ne faut pas s’endormir. Si je ne « vaux quelque chose, il n'y a plus de ressources pour (( moi. » On eut raison de dire à madame de Rohan, la fille, en des vers qu’on lui envoya :
Qu’on termine de grands procès
Par un peu de guerre civile.
C’est pourtant dommage; car le roman eût été beau ^ »
1 Aiinôe 1649, coücct. Miikiud-l’oujoulat, p. 245.
2 Tallciiiaiit, ibid., p. 30. — Ou peut consulier, sur celle curieuse aflaiie, l Uàltiiie de Taneirdc de Rahiiii, par le P. Griffct. Liège, 17û7, iii-12.
PERSONNAGES MYSTÉRIEUX. 5i73
Ce fui seulement en 1654 que la duchesse douairière de Rohan ohtiiit du roi la permission de faire inhumer Tancrède à Genève, dans le tombeau de son mari, avec une épitaphe où il était qualilié de duc de Rohan. Quelques années plus lard, il arriva ce qui arrive presque toujours à la suite d’affaires de ce genre, ainsi qu’on l’a vu plusieurs fois dans ce chapitre : il apparut hienlô!. un autre fils du duc de Rohan. « Un portier de Charentou , nommé Ramhour, raconte Tallemant, alla trouver le frère de mademoiselle d'Haucourt, et lui demanda s'il voulait voir le vrai fils dé M. de Rohan. Il dit que oui. Le portier lui amena un garçon de dix-scpl à dix-hiiilans, bien fait, mais qui avait (pielque chose de fou dans les yeux.
Il faisait, disait-il, un roman. Madame de Rohan se plaignit d'Haucourt, et voulait faire voir la fausseté de celle affaire, quand M. le premier president, qui crut que l'honneur d’un couvent où ce garçon avait été nourri y éudt engagé, en fit bien de la difüculic. On dit que ce garçon estlilsde M. de Guise eide madame d’Avesnes *. »
Parlons maintenant d'un personnage qui, depuis la lin ' du dix-septième siècle, a occupé l'atlenlion publique.
Un an après la mort du cardinal Ma/.arin, en 16 on conduisit dans le plus grand secret, au château de Pignerol, un personnage inconnu qui, en 1686, fut amené pnr le gouverneur de ce château, nommé Saint-Murs, dans l’ile Sainte-Marguerite. « Ce prisonnier inconnu, dit Voltaire, était d'une taille au-dessus de l’ordinaire, jeune cl de la ligure (prestance) la plus belle et la plus noble.
« Dans la route *, il portail un masque dont la men-
> Ihid.^ p. 39.
1 Vullaire rapi>orle ailleurs qu'apii!s la piiblicaliun du Sicck di; Lukii XIV, il ui;ul du seigneur de l'aheau, eliàleau près de Yilleiieuve-
2Ti CURIOSITÉS BIOGR APÜIQUES.
lonniôro avnit des ressorls d’acier qui lui laissaient la liberté «le nian}{«‘r av«*c le iiiasque sur sou visage On avait ordre de le tuer s'il se découvrait II resta dans l’île jusqu’à ce que Saiut-Mars, ayant été fait ^-ouverneur de la Bastille, l'an 16 )0, l’alla preudre à l ile Sainlc-MargMerite et le conduisit à la B isiiüc, Ujujours inas<|ué. Le marquis de Loiivois alla le voir dans cette île avant la translaliou. et lui parla debout cl avec une coiisidéralioii qui Ic'uaii du respect. Gel inconnu fut inené à la Basi.lli*, où il fut logé aussi bi'‘ii qu’«in peut l'être dans ce cbàteau. Ou ne lui refuKtil rien de ce qu il deinamiait. S(ui plus gland goiU était pour le linge d'une fine-se extraordinaire et pour les dentelles. Il jouait de la guitare. Ou lui f isaii la plus grande ebère ; et le gouverneur s’asseyait «levant lui. Un vieux médecin «le la Bastille, qui avüit souvent traité cet homme singulier dans ses maladit'S, a dii qu il n'avait jamais \u s«-n visage, quoiqu’il eût souvent exa* miné sa l.uigue et le reste de s«m «’orps. Il éiail adinirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était im peu br.ine; il iuiéressail par le seul sou de sa voix, ne SC plaig.iaiit jam lis de sou étal, et ne laissant point euirevolr ce qu'il pouvait être
« Gel inconnu irnmrut en 1705, et fut enlerré, la nuitj à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui red<»uble r»>touoe> meut, c'est que, quand on 1 envoya dans Pile Sa;nte>Mur>
le-Roi, une leitre »’ans laquelle on lui disait que le prisonnier legra dons ce chüten»; que piusl' urs personnes le virent descendre d'a«ie IItuic; qu'il pnriuit un masq ic noir, et qu'on s'en souvenait encore üaBs les environs. Franmenlè *ur l'hiHloire, ;irt. xxv, 12® reniurquc.
1 Voltaire ajoute «*n note : « l’n f meux chirurgien, g* ndre du mêd«vin dont je parle, et qui a appartenu au uiarerhal de lUelielicu. est léiiioin de ce qnc J’avance ; et N. de DernaviIlCt sacCcBseur de Suint-Mars, me fa dbuUrmé. à
gncrlie, il ne disparut dans l’Europe aucun homme considérable; Ce prisonnier l'élail, sans dôme; car voici ce qui arriva les premiers jours «[u'il était dans l'ilc. Le gouverneur mel!ait lui-même les plais sur la table, et ensuite se relirait, après lavoir enfermé. Un jour, le prisonnier écrivit, avec un couteau, sur une assiette d'argent, et jeta l'assii tte par la fenêtre, vers un bateau qui était au rivage, presqu'au pied de la tour. Up pécheur, à qui ce bateau appartenait, ramassa l'assiette, et la rapporta an gouverneur. Celui-ci, étonné , demanda au pêcheur ; (( Avez-vous lu ce qui est écrit sur cette assiette, a et quelqu'un l’a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais « pas lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver; « personne ne l’a vue. » Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien informé qu’il n’avait jamais lu, et (jiie rassi<'tle n’avait été vue de personne. « Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire. » Parmi tes per.sonnesqni ont eu une connaissance immédiate de ce fait, il y en a une très-digne de loi, qui vit encore M. de Cliamillart fut le dernier ministre qui eût cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, son gendre, ra'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le conjura , à genoux, de lui dire ce que c'était que cet homme qu'on ue connut jamais que sous le nom i\e l'homme au manque de fer. Cliainillarl lui répondit que c’était le secret de l'Etal, et qu il avait fait serment de ne le révéler jamais. Enfin, il reste encore beaucoup de nos contemporains
I Ceci a élo ôcril en 1760. On peut voir plus loin le récit d une nuire k-malive faite par le prisonnier pour faire connaiirc qui il était. Ce fut )iroli4bleiiient ces deux tenU'tives qui déddcrcul sa translation à laBustiUe ou la surveillance devait èlie plus facile.
qui déposent de la vérité de ce que j’avance , et je ne connais point de fait ni plus extraordinaire ni mieux con> staté »
Voici encore quelques détails que nous tirons de V Histoire générale de Provence, de l’abbé Papou :
(( J'ai eu la curiosité, dit-il, d’entrer dans sa prison ( à l’île Sainte-Marguerite), le 2 février de celle année 1778. Elle n’est éclairée que par une fenêtre, du coté du nord, percée dans un mur qui a près de quatre pieds d’épaisseur, et où l’on a mis trois grilles de fer, placées à une distance égale. Celte fenêtre donne sur la mer. J’ai trouvé dans la citadelle un officier de la compagnie franche, âgé' de soixante-dix-neuf ans. Il m’a dit que son père, qui servait dans la même compagnie que lui, avait plusieurs fois raconté qu'un fraler de celle compagnie aperçut, un jour, sous la fenêtre du prisounier, quelque chose de blanc qui flottait sur l’eau. Il l’alla prendre, et l'apporta à M. de Saint-Mars. C’était une cliemise très-fine, pliée avec assez, de négligence, et sur laquelle le prisonnier avait écriid'uii bout à l'autre. M. de Saint-Mars, après l'avoir dépliée et avoir lu quelques lignes, demanda au fraler, d'un air fort embarrassé, s'il n’avait pas eu la curiosité de lire ce qu'il y avait. Le fraler lui protesta plusieurs fois qu’il u’avail rien lu ; mais, deux jours après, il fut trouvé mort dans son lit. C’est un fait que l'officier a entendu raconter Unit de fois à son père et à uii aumônier du fort, qu'il le regarde comme incontestable. Le suivant me paraît également certain , d’après tous les témoignages que )'ai ^ recueillis sur les lieux.
« On cherchait une personne du stîxc pour servir le
I Siècle de Louis XIV, rli. xxv. I
Goo^r
PEUSO^^NAGES MYSTÉRIEUX. 277
prisonnier. Une femme du village de Maugins vint s’offrir, dans la persuasion que ce serait un moyen de faire la fortune de scs enfants ; mais quand on lui dit qu'il fallait renoncer à les voir et même à ne conserver aucune liaison avec le reste des liommes, elle refusa de s’enfermer avec un prisonnier dont la connaissance coûtait si cher. Je dois dire encore qu’on avait mis aux deux extrémités du fort, du côte de la mer, deux sentinelles, qui avaient ordre de tirer sur les bateaux qui s’approcheraient à une certaine distance.
« La personne qui servait le prisonnier mourut' à l’ile Sainte-Marguerite. Le père de roflicier dont je viens de parler, qui était, pour certaines choses, l'homme de confiance de M. de Saint-Mars, a souvent dit à son fils qu'il avait été prendre le mort, à l’heure de minuit, dans la prison, et qu'il l'avait porté sur ses épaules, dans le lieu de la sépulture. 11 croyait que c’était le prisonnier lui-même qui élait mort. C’étaii, comme je viens de le dire, 'la personne qui le servait ; et ce fut alors qu'on chercha une femme pour la remplacer ‘. »
Le Masque de fer mourut à la Bastille, le 19 novembre 1705 , à dix heures du soir, après une maladie de quelques jours. « Peu de jours avant sa mort, rapporte Voltaire, il dit lui-même à l’apothicaire de la Bastille qu’il croyait avoir environ soixante ans; et le sieur .Marsolaii, chirurgien du maréchal de Richelieu , et ensuite du duc d'Orléans, régent , gendre de cet apothicaire, me l'a dit plus d’une fois »
11 fut enterré le lendemain de sa mort, à quatre heu-
1 llintaire gfncrule de Proreiice, t778, iii-4, I. ii, l. ii, p. ta, >wte. * Dictionnaire philosophique, :irl. ana, Asecdotks.
res de raprès-mi<li, d:ms le cimetière de l’église S.niot- Pntil. Dans son ncle de décès, il fui inscrit sous le nom de Marciiiali, el on ne lui donna que quarante-cinq ans. Tout ce qui avait été à son usage fut hrûlé; on fit regraiter cl blanchir les murailles de la chambre qu’il avait occupée, et on en défit les carreaux, afin de s'assurer qu'il n'y avait caché aucun billet
Avant de p trier des diverses suppositions qui ont été faites sur ce personnige mystérieux, résumons, en peu de mots, les particularités qui peuvent servir de buse aux conjectures :
1** Il croyait avoir une soixantaine d’années quand il mourut, en 1705. Il lut était plus facile de se tromper en moins qu’en plus. Il était donc n • plutôt avant qn’après1613. Uctie ignorance où 1 était de sou âge semble indiquer que sa jeunesse avait été entourée d’un grand mystère.
2° Vers 1662, il était déjà renfermé au' château de Pignerol. A celte épotjue, il pouvait donc avoir' une vingtaine d'années.
3“ Sa peau était hriine; et il avait le plus grand goût pour le linge d’une finesse extraordinaire et les dentelles.
4" Son médecin parlait de la douceur de sa voix. Or, comme plusieurs personnes, outre ses gardiens, l’avait nt entendu parler, il est évident que s ils avaient remarqué chez 'ni le moindre accent, ils en anraieni certaine* meut été frappés. Il ne nous semble donc pas possible de supposer qu(* s’il n’éiait pas né en France, il n’y eût été, du moins, élevé dès son enfance : peut-être même poui-
1 Voyez les SIémoires du duc de Richelieu, cités plus bas.
rail-on ajouter que. pui'-qu'il n’avait pas d'accent, il avait dû être elevé dans une province dont les habitants pionouçaieut purement le fiançais.
5 ' II devait être un pi r>onnage d’une haute naissance, puisque Louvnis lui-même ne lui parlait que debout et avec rt speci.
6” II fallait, puisque l'on avait la précaution de lui faire porier un masque, que son visage offrit quelque ressemblance trop frappante avec un type bien connu en France. Cette précaution in dique évidemment que la vue seule de ses traits pouvait indiquer son origine. Aucun personnage important n’ayant disparu vers 1662, il n’est pas permis de supposer que le Masque de fer cAi, avant sa détention, joué dans les affaires un rôle qui aurait rendu son portrait populaire.
7“ Le secret qui enveloppe l’existence du Masque de fer semble avoir moins intéressé le gouvernement français que I honneur même de la famille des Bourbons. Si la détention de ce prisonnier n’avait eu, comme on l’a préieudn, d’autre motif qu’une vengeance pidiliqiie, il est certain qn’aprcs une ou deux générations, le mystère qui entoure cette affaire aurait été éclairci. Quel intérêt Louis XV, par exempie, ce prince sans dignité, anraii-il eu à cacher les circonstances qui auraient nécessité un coup d'Etat sous Louis XIV? Pourtant, pressé un jour de questions sur le Masque de fer, par son premier valet de chambre Laborde, auquel il accordait toute sa confiance, il lui répondit : « Je le plains, mais sa détention n'a fuit de tort qu’ô lui, cl a prévenu de grands malheurs ; tu ne peux pas le savoir. » Ou raconte aussi que, (dus tard, Louis XVI, queslioiiué aussi par sa femme, Marie-Auioinelte, et sou frère, le comte d’Artois, leur (U une ré-
ponse à peu près semblable ; et il est probable que ce prince fut le dernier possesseur de ce secret. Louis XV ne l'avait su qu'à sa majoriié : il dut en èire de même de son successeur; mais la catastrophe sanglante qui termina la vie de ce dernier dut j'cmpècbor de le conuiuiniquer à d'autres personnes de sa famille.
Quoi qu'il en soit, voici mainienant les diverses suppositions qui ont été faites sur ce personnage mystérieux.
Pecquet, dans les Mémoires secrets pour servir à rhistoirc de Perse, publiés en 1745, prétend que le prisonnier était le comte de Vermandois, lils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallièrc, et que l'on avait arrêté pour avoir donné un soufflet au grand dauphin. .^luis ce prince mourut d'une lièvre maligne, le 18 novembre 1663; on lui fit des obsèques magnifiques, et il fut enterré dans le chœur de la cathédrale d'Arras. « 11 faut être fou, dit Voltaire, pour imaginer qu'on enterra une bêche à sa place, que Louis XIV fit faire un service solennel à cette bûche, et que, pour achever la convalescence de son propre fils, il l'envoya prendre l’air à la Bastille, pour le reste de sa vie, avec un masque de fer sur le visage. » Sainte- Foix s’esl donné la peine de réfuter longuement, dans le dernier volume de ses Essais sur Paris, celte conjecture, adoptée aussi par le P. Griffct, dans le ch. 44 du Traité des preuves qui servent à établir la vérité de l’histoire.
Lagrangc-Chancel, dans une lettre à Fréron, a essayé de démontrer que le prisonnier était le duc de Beaufort, qui, suivant cet écrivain, n'avait pas été tué au siège de Candie, comme on l’a cru généralement, ( Voy. p. 158.) Or, le Masque de fer était à Pignerol en 4662. « D'ail-
PEHSONNAGES MYSTÉRIEUX. -281
leurs, dit Voltaire, comment aurait-on arrêté le duc de Beaufort au milieu de son armée? comment l’aurail-on transféré en France sans que personne en sût rien? et pour(|uoi l’ent-on mis en prison, et pourquoi ce masque? »
Ceux qui soutenaient cette opinion se fondaient quelque peu sur ce que le nom de Marchiali , sons lequel on fit dresser à la paroisse Saint-Paul, l’extrait mortuaire du Masque de fer, donnait pour anagramme hic amiral. On sait que le duc de Beaufort était, en effet, amiral de France.
« On a aussi imaginé, dit Voltaire, que le duc de Monmouih , à qui le roi Jacques fit couper la tète publiquement dans Londres, en 1685 ^ était l'Iiomme au masque de fer. 11 aurait fallu qu’il eût ressuscité, et qu’ensuite il eût cliangé l'ordre des temps, qu’il eût mis l’année 1662 à la place de 1683 ; que le roi Jacques, qui ne pardonna jamais à personne, et qui par là méi ita tous ses malheurs , eût pardonné au duc de Monmouth, et eût fait mourir , au lieu de lui, un homme qui lui resscmhlait parfaitement. Il aurait fallu trouver ce Sosie, qui aurait eu la honte de se faire couper le cou en public, pour sauver le duc de Monmouth; il aurait fallu que toute r.Angleterrc s’y fût méprise ; qu’ensuite le roi Jacques eût prié instamment Louis XIV de vouloir bien lui servir de sergent et de geûlier. Ensuite, Louis XIV, ayant fait ce petit plaisir au roi Jacques, n’aurait pas manqué d’avoir les mêmes égards pour le roi Guillaume et pour la reine Anne, avec lesquels il fut en guerre ; et il aurait
t Voy. pins liant, p. HO, les details que nous avons donnés sur son sappliee.
soigiipusomeni c«»nsprvé auprès «le ces d«*ux monarques sa dignité d«* geôlier, dont le roi Jacques l'avait honoré ^ » Il n’y a rien è répondre à toutes ces objectons, qui réfutent suffisaminenl les argumenis donnés en faveur de cetie opinion par Sainlc-Foix, dans ses Essais sur Paris. Aussi r«'ü d«)it s’étonner que l’auteur de l’arllele M-minouth, dans la Uiograiiliie Mirhnud, ail terminé parcelle phrase : « Ou a prétendu que le tamcux Masque de fer n’éiaii autr«* que le duc de M'-nmoulh. De toutes les conjectures qui ont été faites à ce sujet, c’est peut-être une des moins déraisonnables. » C'est précisément le contraire qu'il faüail dire.
Un agent consulaire français, né vers i:25, le chevalier de Taidcs, a émi , sur le Masque de fer, une opinion assez extravagante, qu'il a consignée dans le livre intitulé : L homme au masque de fer, mémoire historique, où l’on réfute les différentes ojiin'ons relatives à ce personnage mystérûux, et où l’on démontre q-e le prisonnier fat une victime des jésuites, 1825, in 8. Les jésuites, qui en ont tant fait, et sur lesquels on en a tant dit, ne s'attendaient guère à être mêl«?s dans c<‘lie affaire. Suivant le chevaliei', le prisonnier était Arwédiks, patriarche des Arméniens schismatiques, que les jé^^nites l'arvinrout, à force d intrigues, à taire enlever d«: Scio, et qui fut transféré «le Sainte-Marguerite à la B islille *.
Dutens (mon en t8l2), qui a soutenu plus d’une fois d’ébanges paradoxes, n'produisit, dans sa Correspondance interceptée (lett. 6) cl dans les Mémoires d’un voyageur
1 Dictionnaire philosophique, art. cité.
* y oy. Mémoires de l’Académie des inscriptions, nonvetle siTie^ t. x, p. 576, note.
qui se repose, un brnil qui avnit couru longtemps auparavant, savoir : que le prisonnier était un comte Girolamo Magiii nu Mailioli, premier ministre du duc de Manloiie. Ou préteuilait (|ue cet honiine avait été enlevé de Turin en 16 5, ou plutôt en 1070, par ordre du calilnet de Versailles, qu’il avait trompé et ^qui craignait son babiletc et ses iutri;.ues. Cette opinion, aussi peu soutenable que les |)récédenles, et que l’on pt'ul a soiument réfuti'r de la même manière, a été soutenue par Roiiz- Fazillac, dans ses Recherches historiques ei rriliq <es sur l’homme au masque de fer, Paris, an ix, in-8 de 1 12 pages; et, plus récemment, par lord Dover (mort en 1853), dans V Histoire véritable du prisonnier d'Élat nommé communémi ni le Masque de fer, faite sur des documenls tirés des archives françaises
L'unleur «les Mémoires du maréchal de Richelieu, Soulavie, a rapporté une longue histoire sur lcMa>«|ue «le fer. Il racoiUt' «]ue mademoiselle de Valois, (iCe du régent et alors maîtresse de Ricliebeu. «‘édani aux conseils de son an air, consentit à s<> prostituer à son père, qui éiait aiiiüiirenx d'elle, pour acheter de lui la communication d’un Mémoire sur le Masqm; de fer. Ce Mémoin*, réd.gé, disait «>n, par le gouv« riinir même du pris«muier, avait été envoyé par la princesse à Ri«‘hciieu, qui le couimimiqua à l'ahbé S«iulavie, et celui-ci l’a inséré en entier dans les Mémoir«-s du maréchal. Nous en extrayons les passages suivants. C'est le gouveineur qui p^rle :
«( Le prince inrorluné, dit-il , que j’ai élevé et gardé jusque vers la fin de mes jours, naquit le 3 seplem-
• Vo’’cz «•ncore dans la Biographie Mirboud, .ii t .Masuüe db fer, l'indicot on des nombreux ouvrages rouiposéi sur re personnage.
lire 1658, à liuil heures et demie du soir, pendant le souperdu roi. Son frère, à présent régnant, ciait né le matin, à midi, pendant le dîner de son père; mais, autant la naissance du roi fut splendide et brillante, autant celle de sou frère fut triste et cachée avec soin; car le roi, averti par la sage-femme que la reine devait faire un second enfant, avait fait rester en sa chambre le chancelier de France, la sage-femme, le premier aumônier, le confesseur de la reine et moi, irour être témoins de ce qu'il ni arriverait, et de ce qu'il voulait faire, s il naissait un second enfant.
« Déjà, depuis longtemps, le roi était averti, par prophéties, que sa femme ferait deux lits ; ear il était venu, depuis plusieurs jours, des pâtres à Paris, qui disaient en avoir eu inspiration divine, si bien, qu'il se disait dans Paris, que si la reine accouchait de deux dauphins, comme on l'avait prédit, ce serait le comble du malheur de l’Etal. L'archevêque de Paris, qui lit venir ces devins, les lit renfermer tous les deux à Saint-Lazare, parce que le peuple en était ému ; ce qui donna beaucoup à penser au roi, à cause des troubles qu’il avait lieu de craindre dans son Etat. Il arriva ce qui avait été prédit par les devins, soit que les conslcllaiions en eussent averti les |ià- Ires, soit que la Providence voulût avertir Sa Majesté des malheurs qui pouvaient advenir à la France. Le cardinal (Richelieu ), à qui le roi, par un messager, avait fait savoir celte prophétie, avait répondu qu'il fallait s’eu adviser, que la naissance de deux dauphins n’était pas une chose impossible, et que, dans ce cas, il fallait soigneusement cacher le second, parce qu’il pourrait, à l’avenir, vouloir être roi, combattre son frère, pour soutenir une seconde ligue dans l’Etat, et régner.
« Le roi élait souffrant dans son incertitude, et la reine, qui poussa des cris, nous fit craindre un second accouclienient. Nous envoyâmes quérir le roi, qui pensa tomber à la renverse, pressentant qu’il allait être père de deux dauphins. Il dit à monseigneur révè<iuc de Meaux, qu'il avait prié de secourir la reine : « Ne quiitez pas « mou épouse jusqu’à ce qu’elle soit délivrée. J’en ai « une inquiétude mortelle. » Incontinent après , il nous assembla, l’évêque de Meaux, le chancelier , le sieur Honorât, la dame Pérounelte, sage-femme, et moi ; et il nous dit, en présence de la reine , afin qu elle pût l’entendre, que nous en répondions sur notre tête, si nous publiions la naissance d’un second dauphin, et qu’il voulait que sa naissance fût un secret de l’Etat, pour prévenir les malheurs qui pourraient arriver...
« Ce qui avait été prédit arriva; et la reine accoucha, pendant le souper du roi, d’im dauphin plus mignard <‘i plus beau que le premier, qui ne cessa de se plaindre et de crier, comme s’il eût déjà éprouvé du regret d’enin r dans la vio, où il aurait ensuite tant de soulTranccs à endurer. Le chancelier dressa le procès-verbal de cette merveilleuse naissance, unique dans notre histoire. Ensuite, Sa Majesté ne trouva pas bien lait le premier procèsverbal, ce qui fit qu’elle le brûla en notre présence, et ordonna de. le refaire plusieurs fois, jus(|u a ce (|ue Sa Majesté le trouvât de sou gre, (|uoi que pût remontrer raumôiiicr, qui prétendait que Sa .Majesté ne pouvait c acher la naissance d'un prince, à quoi le roi répondit qu il y avait eu cela une raison d’Etat.
« Ensuite, le roi nous dit de signer notre serment. I e chancelier le signa d’abord, puis .M. raumc'mier, puis lc‘ confesseur de la reine ; et je signai apri*s. Le sernic-ni Int
signé aussi par le clnrurgifii ei p:<r la sage-femme qui délivra la reine; et le rui allaclia celle pièce au procèsverbal, qu'il emporta, el dont je n'ai jamais ouï paiier... Le roi nous onlunna aussi de bien examiner ce malheureux prince, qui avait une vernie au-dessus du coude gauche, une tache jaunâtre à son col, du côté droit, et une plus petite verrue an gras de la cuisse droite, parce que Sa Majesté, en cas de décès du premier né, eniciidail, avec raison, meilrc en sa p'ace reniant royal qu'il allait nous donner en garde... El, pour ce qu'il en foi des bergers qui avaient prophétisé sa naissance, jamais je u'ai pu en entendre parier, mais aussi , je ne m'en suis enquis. M. le cardinal, qui prit soin de cet enfant mystérieux, aura pu les dépayser.
« Pour ce qui est de l'enfance du second prince, la dame Péroiineltc en fit comme d’un enfant sien , d’abord, mais qui passa pour le fils h&lard de quelque grand seigneur du temps, parce qu'on reconnut, aux soms qu’elle en prenait el aux dépenses qu’elle faisait, que c'était un fds riche el chéri, encore qu'il fût désavoué.
(( Quand le prince fut un peu grand, M le cardinal Mazarin, qui fut chargé de son éducation, apres monseigneur le cardinal de lliehelieu, me le fil bailler pour l'instruire et l'élever comme l'enfant d'un roi, mais en secret. La dame Péronnelle lui continua scs oflices jusqu'à la mort, avec attachement d'elle à lui, el de lui à elle encore davantage. Le prince a été instruit à ma maison en Bourgogne, avec tout le soin qui est dû à un fils de roi el frère de roi »
1 Mémoire/! ilu maréchal île lliehelieu, <790. in-8”, t. ni, cli 9, p. 7tt<5. — l.’abbc Süu:avie, u la suilu de récrit du gouverneur, a ras einblé im grand nombre de passages de divers écrits lelatifs au Masque ce fer.
Le reste de ce Mémoire peut se résumer ainsi :
Le j une prince, ne sudiaiii comment e\p'i(|ncr les égards et les mar<|ues de respect qii’mi lui témoignait, ne c< ssiiil de qiieslioimcr sur sa naissance i l ses parents son gouverneur, qui ne pouvait lui donner aucune réponse s disfaisanlc. '• Un jour, il lui demanda le portrait du roi (Louis XIV); le gouverneur, déconctrié, réj ondit par de mauvaises défaites, et agit de même louK'S les fois que son élève cliercliail à découvrir un mysière auqml il paraissait me: tre elia(|ue jour plus d imporiance. « Le jeune liommc n'éiaii point étranger à rammir; ses premiers vœux s’élaieui adressi s à une reniiiie de chambre de 1 1 maison ; il la conjura de lui procurer un portrait du roi ; elle s y refusa d’abord , en allégu.mi l'ordre qu'avaiimt r- çu tous les gens de la nniison de ne lui rien donner hors de la présence de leur maître II insista; et die promit de lui en procurer un. A la vue du portrait, il fut fraj«i)é de sa rcsseinldaiicc avec le roi, et se rvudît au|irès de son gouverneur, lui réitéra scs qneslions or linain'S, mais d'une manière plus pressante et plus assurée : il lui doinauda de nouveau le portrait du roi. Le gouverneur voulut encore éluiler : « Vous me iro i pez, lui dii-il; voilà le pora trait du roi , et une lettre qui vous est adressée tt me dévoilé un mystère que vous vomiriez en vain a me cacher plus longtemps. Je suis frère du roi, et B je veux en partir à l'iosiant, aller me faire reconnaî- 0 tre à la .cour, et jouir de mon étal. » ( Le gouverneur disait, dans sa déclaration, qu'il n'a jamais pit s’assurer par qu< l moyen le jeune prince s'était procuré la lettre qu il lui montra; il dit seulement qu il igu<>rc s'il avait ouvuii une cassette dans laquelle il luettait tou*
288 CURIOSITÉS BIOGRAPllIQUES.
tes les IcUrcs du roi, de la reine et du cardinal Mazariu, ou s’il avait intercepté la lettre qu il lui montra.) Il renferma le prince , et envoya sur-le-champ un courrier à Saitii-Jean-dc-Luz, où était la cour, pour traiter de la paix des Pyrénées et du mariage du roi. La réponse fut un ordre du roi pour enlever le prince et le gouverneur, qui fut conduit aux îles Sainte-Marguerite, et ensuite iranféré à la Bastille, où le gouverneur des îles Sainte- Marguerite les suivit »
Occupons nous maintenant des conjectures émises par Voltaire, et rappelons, avant tout, avec quel soin cet historien a recueilli de toutes parts des renseignements sur le siècle de Louis XIV, et comhien, par ses relations avec les personnages les plus marquants de la cour, il a dû être à même de recueillir des détails qui auraient pu être inconnus à d’autres. A la fin de son article Ana, déjà cité, apres avoir parlé du P.Grilïet, confesseur des prisonniers de la Bastille, il disait; « Celui qui écrit cet article eu sait peut-être plus que le P. Griffet, et n’en dira pas davantage. » Celte phrase, dans l’édition de 1771, est suivie d’une noie qui a pour auteur Voltaire lui-méme, et qu’il a intitulée ; Addition de l’éditeur. Il y parle de lui à la troisième personne. Voici les passages de celle note, qui coîitiennenl quelques faits nouveaux :
« Il est surprenant, dit-il, de voir tant de savants et tant d’écrivains pleins d’esprit et de sagacité se tourmenter à deviner qui peut avoir été le fameux Masque de fer, sans que l’idée la plus simple, la plus naturelle et la
J Giimm, Covrespomlancc liltéraire, t8l3, in-8", l. xvi, j>. <>i
Kuiv. — Il ii'a l'ail qu'abn'gcr la i)ieic rapportée par Soulavio; mais il préieml que ('cUo pièce a etc trouvée par Laliorde, ancien valet de chamlire de Louis XV, dans les papiers du maréchal de Richelieu. ..
PERSOÎSNAGES MYSTÉRIEUX.
pliisvniseinbliiblc^ scsoil j:imais présentée à eux. Le fait,
Ici que M. de Yollaire le rapporte, une fois admis, avec ies circonstances, l’existence d’un prisonnier d’une espèce si singulière, mise au rang des vérités historiques les mieux constatées, il paraît que non-seulement rien n’csl plus aisé que de concevoir quel était ce prisonnier, mais qu’il est même difficile qu’il puisse y avoir deux opinions sur ce sujet. L’auteur de cet article aurait communiqué plus tôt son sentiment, s’il n’eût cru que celte idée devait déjà être venue à bien d’autres, et s’il ne se fût persuadé que ce n’était pas la peine de donner comme une découverte une chose qui, selon lui, saute aux yeux de tous ceux qui lisent celte anecdote... Pourquoi personne ne s’cst-il encore avisé de supposer que le Masque de fer pouvaü avoir été un prince inconnu, éievé en caclielfe, et dont il importait de laisser ignorer totalement l’existence ? »
« L’auteur conjecture, de la manière dont M. de Voltaire a raconté le fait, que cet historien célèbre est aussi persuadé que lui du soupçon qu’il va, dit-il, manifester, mais que M. de Voltaire, à titre de Français, n’a pas voulu, ajoute-t-il, publier tout net, surtout en ayant dit asse?. pour que le mot de l’énigme ne dût pas. être difficile à deviner. Le voici, conlinuc-t-il toujours, selon moi :
« Le Masque de fer était sans doute un frère, et un frère aîné de Louis XiV, dont la mère avait ce goût pour le linge fin, sur lequel M. de Voltaire appuie. Ce fut eu Usant les mémoires de ce temps, qui rapportent celte anecdote au sujet de la reine, que, me rappelant ce même goût du Masque de fer, je ne doutai plus qu’il ne fût son fils ; ce dont toutes les autres circonstances m'avaient déjà persuadé.
« Oa sait que Louis XIII n'habilait plus depuis long* temps avec la reine, que la naissance de Louis XIV ne fut due qu’à un heureux hasard habilement amené, hasard qui obligea absolument le roi à coucher en même lit avec la reine. Voici comme je crois que la chose sera arrivée :
U La reine aura pu s’imaginer que c’était par sa faute qu’il ne naissait point d’héritier à Louis XIII. La naissance du Masque de fer l’aura détrompée. Le cardinal (Richelieu), à qui elle aura fait confidence du fait, aura su, par plus d’une raison, tirer parti de ce secret ; il aura imaginé de tourner cet événement à son profit et à celui de l'État. Persuadé, par cet exemple, que la reine pouvait donner des enfants au roi, la partie qui produisit le hasard d’un seul lit pour le roi et pour la reine fut arrangée en conséquence. Mais la reine et le cardinal, également pénétrés de cacher à Louis XllI l’existence du Masque de fer, l’au*ront fait élever en secret. Ce secret en aura été un pour Louis XIV, Jusqu’à la mort du cardinal Mazarin.
« Mais ce monarque, apprenant alors qu’il avait un frère, et un frère aîné que sa mère ne pouvait désavouer, qui, d’ailleurs, portait peut-être des traits marqués qui annonçaient son origine, faisant réfiexion que cet enfant, né dorant le mariage, ne pouvait, sans de grands inconvénients et sans un horrible scandale, être déclaré illégitime après la mort de Louis XIII, Louis XIV aura jugé ne pouvoir user d’un moyen plus sage et plus juste que celui qu’il employa pour assurer sa propre tranquillité et le repos de l’État ; moyen qui le dispensait de commettre une cruauté que la politique aurait représentée comme nécessaire à un monarque moins consciencieux et moins tna^nanime quq Louis XIV.
a II me semble, poursuit toujours notre auteur, que plus on est instruit de l'histoire de ces temps-là, plus on doit être frappé de la réunion de toutes les circonstances qui prouvent en faveur de celte supposition. »
Dans l’édition des œuvres de Voltaire, publiée à Kehl, on trouve encore une note due aux éditeurs; cette note faisant allusion à l’explication donnée par la lettre de mademoiselle de Valois, qui suppose le Masque de fer un frère ju meau de LouisXlV, néquelques heures après lui,reiiferme le passage suivant : (( Louis XIV n'aurait jamais détenu un de ses frères dans une prison perpétuelle pour prévenir les maux annoncés par un astrologue, auquel il ne croyait pas. 11 lui fallait des motifs plus importants. Fils aîné de Louis Xlll, avoué par ce prince, le trône lui appartenait ; mais un fils né d’Anne d’Autriche, inconnu à son mari, n'avait aucun droit, et pouvait cependant essayer de se faire reconnaître, déchirer la France par une longue guerre civile, l’emporter peut-être sur le filsde Louis XIII, en alléguant le droit de primogéniture, et substituer une nouvelle race à l’antique race des Rourbons. Ces motifs, s’ils ne justifiaient pas eiUièrementla rigueur de Louis XIV, servaient au moins à l’excuser ; et le prisonnier, trop instruit de son sort, pouvait lui savoir quelque gré de n’avoir pas suivi des conseils plus rigoureux, conseils que la politique a trop souvent employés contre ceux qui avaient quelques prétentions à des trônes occupés par leurs concurrents.
«c M. de Voltaire avait été lié dès sa jeunesse avec le duc de Richelieu, qui n’était pas discret. Si la lettre de mademoiselle de Valois est véritable, il l’a connue; mais, doué d’un esprit juste, il a senti l’erreur, il a cherché d’autres instructions. 11 était placé pour en avoir. 11 a
reciifié la vérité altérée dans cette lettre, comme il a rectifié tant d'autres erreurs. »
Pour résumer en deux mots cette discussion sur le Masque dè fer, nous croyons que toutes les probabilités se réunissent pour le croire un fils naturel d’Anne d’Autriche, ou, mieux encore, un frère jumeau de Louis XIV.
Terminons par un fait très-peu connu, rapporté par le Mémorial de Sainte-Hélène.
(( La conversation a conduit aujourd’hui à traiter le Masque de fer. On a passé en revue ce qui avait été dit par Voltaire, Dutens, etc., et ce que l’on trouve dans les Mémoires de Richelieu. Ceux-ci le font, comme l’on sait, frère jumeau de Louis XIV, et son aîné. Or, quelqu’un (c’est probablement le comte de Las Cases), a ajouté que, travaillant à des cartes généalogiques, on était venu lui démontrer sérieusement que lui, Napoléon, était descendant linéal de ce Masque de fer, et par conséquent, l’héritier légitime de Louis XIII et de Henri IV, de préférence à Louis XIV, et à tout ce qui en était sorti. L’empereur, de son côté, a dit en avoir, en effet, entendu quelque chose, et il a ajouté que la crédulité des hommes est telle, leur amour du merveilleux si fort, qu’il n’eût pas été difficile d’établir quelque chose de la sorte pour la multitude, et qu’on n’eût pas manqué de trouver certaines personnes , dans le sénat , pour le sanctionner , et probablement , a-t-il observé , celles-là mêmes qui, plus tard, se sont empressées de le dégrader, sitôt qu’elles l’ont vu dans l'adversité.
« On est passé alors à développer les bases et la marche de cette fable. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite, disait-on, auquel la garde du Masque de fer était
alors conliée, se nommait M. de Bonpart, circonstance, au fait, déjà fort singulière. Celui-ci, assurait-on, ne demeura pas étranger aux destinées de son prisonnier. 11 avait une fille ; les jeunes gens se virent, ils s’aimèrent. Le gouverneur en donna connaissance à la cour ; on y décida qu’il n’y avait pas grand inconvénient à laisser cet infortuné chercher dans l’amour un adoucissement à ses malheurs ; et M. de Bonpart les maria.
« Celui qüi parlait en ce moment disait que quand on lui raconta la chose, qui l'avait fort amusé, il lui était arrivé de dire qu’il la trouvait très-ingénieuse; sur quoi le narrateur s'était fiiché tout rouge, prétendant que ce mariage pouvait se vérifier aisément sur les registres d’une des paroisses de Marseille qu’il cita, et qui en attestaient , disait-il , toutes les traces. Il ajoutait que les eufanls qui naquirent de ce mariage furent clandestinement ou sans bruit écoulés vers la Corse, où la difi'éreoce de langage, le hasard ou l’intention avait transformé leur nom de Bonpart en Bonaparte et Buonaparle ; ce qui, au fond, présente le même sens.
« A cette anecdote on a ajouté qu’au moment de la révolution, on avait fait une histoire semblable en faveur de la branche d’Orléans On la fondait sur une pièce trouvée à la Bastille. On supposait qu’Aniie d’Autriche, qui accoucha après vingt-trois ans de stérilité, avait mis au monde une fille. La crainte qu elle n’eût point d’autre euLint avait porté Louis XIII à éloigner cette fille, et lui substituer faussement un garçon, qui avait été Louis XIV. Mais, l’année suivante, la reine accoucha encore; et celte
* Le bruit courait, sous la restauration, que si la brandie d’Orléans venait jamais a monter sur le tnine, on saurait quel était le Masijue de fer. — On voit aujourd’hui combien cette supposition était peu fondée.
fois, ce fui un garçon, Philippe, chef de la maison d’Orléans, qui se trouvait ainsi, lui et les siens, les héritiers légitimes, tandis que Louis XIV et les siens n’étaient plus que des intrus et des usurpateurs. Dans cette version, le Masque de fer était une fille. Une brochure courut les provinces, à ce sujet, lors de la prise de la Bastille ; mais riiistoirc ne fit pas fortune ; elle mourut sans avoir même un instant, à ce qu’il paraît, occupé la capitale »
Voici encore deux événements pleins de mystère, qui signalèrent le règne de Louis XIV.
« On fut étonné, cette année (1699), à Fontainebleau, dit Saint-Simon, qu'à peine la princesse de Savoie , depuis duchesse de Bourgogne, y fut arrivée, que madame de Maintenon la mena à un petit couvent borgne de Morel, où le lieu ne pouvait l’amuser,, ni aucune religieuse, dont il n’y en avait pas de connues. La princesse y retourna plusieurs fois pendant le voyage; et cela réveilla la curiosité et les bruits. Madame de Maintenon y allait souvent de Fontainebleau; et à la lin, on s’y était accoutumé. Dans ce couvent , était professe une Mauresse inconnue à tout le monde, et qu'on ne montrait à personne. Bontemps, premier valet de'chambre et gouverneur de Versailles, par qui les choses du secret domestique passaient de tout temps, l’y avait mise toute jeune, avait payé unedotqui ne se disait pas, etdepuis, continuait une grosse pension tous les ans. Il prit exactement soin qu’elle eût son nécessaire, et tout ce qui peut passer pour abondance à une religieuse, et que tout ce qu’elle pouvait désirer de toute espèce de douceur lui fût fourni. La feue
‘ Mémorial de Sainte-Hiline, vendredi <2 juillet tStS. Paris, 4835, grand iu-S<*, 1. 1 , p. 495.
D:oiîte:;dty( ' ";;l(
reioe y allait souvent de Fontainebleau, et prenait grand soin du bien-éire du couvent , et madame de Maintenon après elle. Ni Tune ni l’autre ne prenait pas un soin direct de cette Mauresse qui pût se remarquer ; mais elles u’y étaient pas moins attentives. Elles ne la voyaient pas toutes les fuis qu’elles y allaient, mais souvent pourtant avec une grande attention à sa santé, à sa conduite et à celle de la supérieure à son égard. Monseigneur y a été quelquefois, et les princes, scs enfants, une ou deux fois; et tous ont demandé et vu la Mauresse. Elle était là avec plus de considération que la personne la plus connue et la plus distinguée, et se prévalait fort des soins que l'on prenait d’elle et du mystère qu’on en faisait ; et, quoiqu’elle vécût très-régulièrement , on s’apercevait bien que la vocation av.ait été aidée. U lui échappa une fois, entendant Monseigneur chasser dans la forêt, de dire uégligemment : a C’est mon frère qui chasse. »
« On prétendit qu'elle était fille du roi et de la reine, et que sa couleur l’avait fait cacher et disparaître, et publier que la reioe avait fait une fausse couche ; et beaucoup de gens de la cour en étaient persuadés. Quoi qu’il en soit, la chose est demeurée une énigme ^ )>
((La même année, raconte encore Saint-Simon, un événement singulier fit beaucoup raisonner tout le monde. Il arriva tout droit à Versailles un maréchal de la petite ville de Salon en Provence, qui s'adressa à Brissac, major des gardes du corps, pour être conduit au roi, à qui il voulait parler en particulier. Il ne se rebuta pas des rebuffades qu'il en reçut, et fit tant, que le roi eu fut informé, qui lui fit dire qu'il ne parlait pas
1 ÜémoireSf t. li, p. 82.
ainsi à tout le monde. Ce maréchal insista, et dit que, s’il voyait le roi, i! lui dirait des choses si secrètes et tellement connues de lui seul, qu’il verrait Lien qu’il avait mission pour lui dire des choses importantes; qu’en attendant, du moins, il demandait à être envoyé à un ministre d’Élat. Là-dessus, le roi lui fit dire d’aller trouver Barbezieux, à qui il avait donné ordre de l’entendic. Ce qui surprit beaucoup, c’est que ce maréchal, qui ne faisait que d’arriver, et qui n’était jamais sorti de son lieu ni de sou métier, ne voulut point de Barbezieux, et demanda tout de suite à êlre envoyé à un ministre d’État ; que Barbezieux ne l’était point, et qu’il ne parlerait qu’à un ministre. Sur cela, le roi nomma Pomponne ; et le maréchal, sans faire de difficulté ni réponse, l’alla trouver. Ce qu’on sut de son histoire est fort court : le voici. Cet homme, revenant tard de dehors, se trouva entouré d’une grande lumière, auprès d’un arbre assez près de Salon ; une personne vêtue de blanc, et par-dessus à la royale, belle, blonde et fort éclatante, l’appela par son nom, lui dit de la bien écouter, lui parla plus d’une demi-heure, lui dit qu’elle était la reine qui avait été épousée du roi, lui ordonna de l’aller trouver, et de lui dire les choses qu’elle lui communiqua ; que Dieu l’aiderait dans son voyage ; et qu’à une chose qu’il dirait au roi, et que le roi seul au monde savait, et qui ne pouvait être suc que de lui, il reconnaîtrait la vérité de tout ce qu’il venait lui apprendre; que si d’abord il ne pouvait parler au roi, il demandât à parler à un de scs ministres d’Etat, et que surtout il ne communiquât rien aux autres, quels qu’ils fussent, et qu’il réservât certaines choses au roi tout seul; qu’il partît promptement, et qu’il exécutât ce qui lui était ordonné hardiment et dili-
gemment, et qu’il nssuràt qu’il serait puni de mort, s’il négligeait de s’acquitter de la commission. Le maréchal promit, et tout aussitôt la reine disparut, cl il se trouva dans l’obscurité auprès de son arbre. 11 se coucha au pied, ne sachant s’il rêvait on s’il était éveillé, et s’en alla après chez lui, persuadé que c’était une illusion et une folie, dont il ne se vanta à personne. A deux jours de là, passant au même endroit, la même vision lui arriva encore, et les mêmes propos lui furent tenus ; il y eut, de plus, des reproches de son doute, et des menaces réitérées, et pour lin, d’aller dire à l’intendant delà province ce qu’il avait vu, et l’ordre qu’il avait reçu d'aller à Versailles, et que sfiremcnt il lui fournirait de quoi faire son voyage. A celte fois, le maréchal demeura convaincu ; mais, flottant entre les craintes des menaces et les difficultés de l’exécution, il ne sut à quoi se résoudre, gardant toujours le silence sur ce qui lui était arrivé. 11 demeura huit jours dans celle perplexité, cl enfin, comme résolu à ne point faire ce voyage; et repassant encore par le même endroit, il vit et entendit encore la même chose, et des menaces si effrayantes, qu'il ne songea plus qu’à partir. A deux jours de là, il fut trouver à Aix l’inteudant de la province, qui, sans balancer, l’exhorta à suivre son voyage, et lui donna de quoi le faire dans une voilure publique. On n’en a jamais su davantage. Il on- Ireiint trois fois M. de Pomponne, et fut chaque fois plus d’une heure avec lui. M. de Pomponne en rendit compte au roi en particulier, qui voulut que Pomponne en parlât plus amplement au conseil d'Etat, où monseigneur n’était point, et où il n’y avait que les ministres d’Etat qui lors, outre lui, étaient le duc de Rcanvilliers, Ponlcliartrnin et Torcy, et nul autre. Ce conseil fut long;
peut-être y parla-t-on d’autre chose après. Ce qui arriva ensuite, c’est que le roi voulut entretenir 1e maréchal. Il ne s’en cacha point : il le vit dans scs cabinets, et le fit monter par le petit degré qui est sur la cour de marbre, par où il passe pour aller à la chasse ou se promener.
« Quelques jours après, il le vit encore de même, et à chaque fois, fut plus d’une demi-heure avec lui, et prit garde que personne ne fût à portée d’eux. Le lendemain de la première fois qu’il l’eut entrétenu, comme il descendait par ce même petit escalier pour aller à la chasse, M. de Duras qui avait le bâton, et qui était sur le pied d'une considération, d'une liberté de dire au roi tout ce qu'il lui plaisait, se mil à parler de ce maréchal avec mépris, et à dire le mauvais proverbe, que cet homme était un fou, ou que le roi n’était pas noble. A ce mol, le roi s’arrêta, et se tournant au maréchal de Duras, ce qu’il ne faisait presque jamais en marchant : « Si cela est, « dit-il, je ne suis pas noble ; car je l’ai entretenu long- (( temps : il m'a parlé de fort bon sens ; et je vous assure « qu’il est fort loin d’être fou. » Ces derniers mots furent prononcés avec une gravité appuyée qui surprit fort l’assistance. Après le second entretien, le roi convint que cet homme lui avait dit une chose qui lui était arrivée, il y a plus de vingt ans, et que lui seul savait, parce qu'il ne l'avait jamais dite à qui que ce soit ; et il ajouta que c'était un faïuùme qu’il avait vu dans la forêt de Saint- Germain, et dont il était sûr de n’avoir jamais parié.
«Il s’expliqua encore plusieurs fois favorablement sur ce maréchal, qui était défrayé de tout par ses ordres, et fut renvoyé aux dépens du roi, qui lui fit donner de l’argent, outre sa dépense, et qui fit écrire à l’intendant de Provence de le protéger particulièrement, et d’avoir soin
Digilized by C.' x';jk
que, sans le lirer de son étal et de son métier, il ne manquât de rien le reste de sa vie. Ce qu’il y a de plus marqué, c'est qu’aucun des ministres d’alors n’a jamais voulu parler là-dessus. Leurs amis les plus intimes les ont poussés et retournés là-dessus à plusieurs reprises, sans avoir pu en arraclier un mot ; et tous, d'un même langage, leur ont donné le change, se sont mis à rire et à plaisanter, sans jamais sortir de ce cercle, ni enfoncer celle surface d’une ligne. Cela m’est arrivé avec M. de Bcauvilliers et M. de Pontchartrain ; et je sais, par leurs intimes amis, qu’ils n'en ont rien tiré davantage, de même que ceux de MM. de Pomponne et de Torcy. Le maréchal, qui était un homme d’environ cinquante ans, qui avait famille, bien famé dans son pays, montra beaucoup de bon sens dans sa simplicité, de désintéressement et de modestie. Il trouvait toujours qu’on lui donnait trop, et ne parut d'aucune curiosité; et dès qu’il eut achevé de voir le roi et M. de Pomponne, il ne voulut rien voir ni se montrer, parut empressé de s’eu retourner, et dit que, content d’avoir rempli sa mission, il n’avait plus rien à faire que de s'en aller chez lui.
n Ceux qui en avaient soin firent tout ce qu'ils purent pour savoir quelque chose de lui. Il ne répondait rien, ou disait : « Il m’est défendu de parler, et coupait court, sans se laisser émouvoir par rien. Revenu chez lui, il ne parut différent eu rien de ce qu'il était auparavant , ne parlait ni de Paris ni de la cour, répondait deux mots à ceux qui l'interrogeaient, montrait qu’il n'aimait pas de l'être, et sur ce qu’il avait été faire, pas un mot de plus que ce que je viens de rapporter. Surtout nulle vanterie : il ne se laissait pas entamer sur les audiences qu'il avait eues, et se couleulait de se louer du roi, qu’il avait
300 CURIOSITÉS BIOGR APUIQÜES.
vu, mais, en deux mois, sans laisser entendre s’il l’avait vu en babils royaux ou d'une autre manière, et ne voulait jamais s’en expliquer. Sur M. de Pomponne, quand on lui en parlait, il répondait qu’il avait vu un ministre, sans s’expliquer comme ni combien de fois, qu’il ne le connaissait pas; puis il se taisait sans qu’on pût lui en faire dire davantage.
« 11 reprit son méiier, et a vécu depuis à son ordinaire. C'est ce que les prenders de la Provence ont rapporté, et ce que m’en a dit l’arclievèque d’Arles... qui passait du temps tous les ans à Salon... Il n'en faut pas tant pour beaucoup faire raisonner le monde. On raisonna donc beaucoup sans avoir pu rien trouver, et qu’aucune suite de ce singulier voyage ait pu ouvrir les yeux. Des fureteurs ont voulu se persuader et persuader aux autres que ce ne fut qu'un tissu de hardies friponneries dont la simplicité de ce bonhomme fut la première dupe.
« Il y avait à Marseille une madame Armond dont la vie est un roman, et qui, laide comme le péché, vieille, pauvre et veuve, a fait les plus grandes passions, et gouverné les plus considérables des lieux où elle s’ est trouvée. Elle SC fit épouser par ce M. Armond, intendant de la marine à Marseille, avec les circonslances les plus singulières ; et, à force d’esprit et de manège, elle se fil aimer et redouter partout où elle vécut, au point que la plupart la croyaient sorcière. Elle avait été amie intime de madame de Maintction, du temps qu’elle était madame Scarrou. Un commerce secret et intime avait toujours subsisté entre elles jusqu’alors. Ces deux choses sont vraies; la troisième, que je me garderai bien d’assurer, est que la vision et la commission de venir parler au roi
fui un tour de passe-passe de sa femme, et que, ce que le maréchal de Salon était chargé par elle de rapporter, cette triple apparition qu'il avait eue, n’était que pour obliger le roi à déclarer madame de Mainlenon reine. Ce maréchal ne la nomma jamais, et ne la vil point. De tout cela on n’en a jamais su davantage, quoiqu’on accusât madame de Mainlenon d’avoir fait remuer toutes les roues de cette machine extraordinaire, sans qu’on ait eu des preuves directes »
Tout le monde sait qu’au commencement de la restauration un événement tout à fait semblable arriva à la cour de Louis XVIII. Un laboureur nommé Martin, du bourg de Gallardon, à quatre lieues de Chartres, après avoir eu, en travaillant dans son champ, un certain nombre de visions qui commencèrent le 15 janvier 1816, et qui lui commandaient toutes d’aller trouver le roi, finit par se rendre auprès de l’évêque de Versailles. Celui-ci prévint le ministre de la police. Martin, mandé par le comte de Breleuil, préfet d’Eurc-et-Loir, fut envoyé par lui à Paris. Là il fut examiné par Pinel, puis envoyé à Charenton, où le médecin de celle maison, M. Royer-Collard, fit sur lui, jour par jour, une série d’observations qui ont été publiées, et constatent l’étal d’hallucination de Martin, auquel pendant ce séjour h Charenlon l'archange Raphaël n’avait pas cessé d’apparaître. Enfin, le 2 avril, M. Decazes le mena aux Tuileries dans l’apparleinent de Louis XVIII, et le laissa seul avec le roi. Voici comment Martin a raconté cette entrevue au curé de Gallardon.
« Le roi était assis à c6lé de la table ; j’ai salué le roi,
» ilémohes, t. it, p. 517 ot suiv.
et je lui ai dit, mon chapeau a la maiu : « Sire, je vous salue. » Le roi m’a dit : « Bonjour, Martin. » Et j’ai dit en moi-même : « Il sait bien mon nom, toujours. — Vous « savez, sire, sûrement pourquoi je viens. — Oui, je sais « que vous avez quelque chose à me dire, et l’on m’a « dit que c’était quelque chose que vous ne pouviez dire « qu’à moi-même. Asseyez-vous. » J’ai pris un fauteuil, et je me suis assis vis-à-vis du roi ; et quand j’ai été assis, je lui ai dit : « Comment vous portez-vous? » Le roi m’a répondu : «Je me porte un peu mieux que ces jours « passés ; et vous, comment vous portez-vous? — Moi, je « me porte bien. — Quel est le sujet de votre voyage? » Alors Martin lui raconta sa première apparition, et comment l’ange lui avait ordonné d’aller trouver le roi, et ce qu’il l’avait cliargé de lui dire. Martin ajoutait que, « pendant cet entretien, le roi avait plusieurs fois levé les mains au ciel, et que des larmes coulaient le long de ses joues.» Il rappela sur l’exil de ce prince des particularités qui lui avaient été révélées par l’ange. « Gar- « dez-en le secret, reprit le roi, il n’y aura que Dieu, « vous et moi qui saurons jamais cela. »
Après cette entrevue, Martin retourna passer la nuit à Charenlon, et en partit le lendemain pour retourner à Gallardon, où ilreprit sa vie habituelle. Malheureusement la conduite qu’il tint depuis 1850 jusqu’à sa mort arrivée en mai 4834, dut faire un peu de tort à sa réputation d’inspiré. 11 se mit à prophétiser, à annoncer, entre autres choses, l’existence de Louis XVII, et à se donner comme l’une des trois personnes chargées de le replacer sur le trône de France. On peut consulter sur lui la brochure publiée en 1830, et qui a été réimprimée un très-grand nombre de fois sous le titre de Relation contenant les
IMPOSTEÜRS.
événements qui sont arrivés au sieur Martin, laboureur à Gallardon, en Beauce, dans les premiers mois de 1816, io-8, par L. Silvy.
Pour revenir au maréchal de Salon, il ne faut guère s'en rapporter à ce que Louis XIY en a dit à ses courtU sans ; car, malgré sa gravité habituelle, ce monarque ne se faisait aucun scrupule de mystifier sa cour, ainsi qu’on pourra en juger par le fait suivant :
Dans la première moitié de son règne, un Bolonais, nommé Primi ayant une belle figure, de l’esprit et de l’ambition , se rendit en France , dans l’espoir de faire fortune. Pendant son voyage de Lyon à Paris, il fit connaissance avec un nommé Duval, homme d’esprit, qui , lors de leur arrivée à Paris, le présenta à l’abbé de la Baume, devenu plus tard archevêque d'Embrun. Celui-ci conçut l’idée d’une singulière mystification. Trouvant dans la finesse et l’audace de Primi, dans son jargon mêlé d'italien et de français, toutes les qualités désirables pour l’exécution de son projet, il le séquestra pendant six semaines, sans voir d’autres personnes que le duc de Vendôme et le grand prieur de France, son frère, auxquels il le présenta. Tous trois employèrent le temps de cette retraite à instruire cet Italien de la généalogie des personnes, de leurs lia'isons, de leurs amitiés, de leurs amours, de leurs haines, etc. « Quand ils le jugèrent assez bien endoctriné, l’abbé de la Baume répandit dans la société qu’il connaissait un Italien pour qui le passé et l’avenir n’avaient rien de caché, sur la présentation seule de l’écriture. Hommes et femmes, la cour et la ville coururent chez Primi, et tous revenaient
I Nous en avons déjà jiarlé dans les Cdriositéspibliocrapuiquës,p. 436.
étonnés de ses réponses, croyant d'ailleurs à l’avenir par le récit du passé. La comtesse de Soissons surtout le protégea et le rechercha ; et vu son goût pour l’intrigue, il y a bien de l’apparence qu’elle entra dans celles de Primi. Madame voulut voir Primi, qui lui parla trèssciemment des événements de sa vie ; il ne garda même pas le silence à soji égard, sur ses liaisons actuelles avec le comte de Guiche, et lui occasionna une telle surprise, qu’elle peignit Primi au roi comme un homme extraordinaire, et pressa le monarque de lui donner aussi de son écriture à examiner. Après s.'y être refusé longtemps, Louis XIV donna enfin un billet qui paraissait de sa main, et que madame remit avec empressement à Primi, qui assura que cette écriture était celle d un vieil avare, d’un fesse-Mathieu, d'un homme enfin incapable de jamais rien faire de beau et de bon. La surprise de madame fut grande de trouver ainsi sou devin en défaut ; elle reprit le billet en l’assurant que, pour celte fois, il se trompait lourdement ; mais l'italion assura qu’il ne se trompait pas. Madame rendit le billet au roi, en lui rapportant les discours de Primi. Le monarque en fut d’autant plus étonné, que le billet en question qu’il avait donné comme de sa main était réellement de celle de M. le président Rose, secrétaire du cabinet, et qui contrefaisait si bien l’écriture de Louis XIV, que celui-ci le chargeait de répondre h beaucoup de choses qu’il voulait qu’on crût de sa main, et c’est ce que Primi avait su par M. de Vendôme. Au reste, on reprochait à M. Rose tous les défauts que Primi avait imputés à l’auteur du billet.
« Le roi,voulant éclaircir le mystère, chargea Bonlemps, son premier valet de chambre, de lui amener le lendemain dans son cabinet l’ilalien, h qui il dit : « Primi, je
a’ai que deux mois à dire r voire secrel, que je paierai avec deux mille livres de pension , sinon pendu. »
(( L’Ilalicn préféra, coimne de raison, la pension à la corde, cl il égaya ensuite le roi eu lui racontant son départ de Bologne, ses liaisons avec Duval, par celui-ci avec M. de la Baume, cl par cet abbé avec MiM. de Vendôme: sa relraile de six semaines, et eniin tout ce qui avait préparé et soulenu le rôle qu’il jouait, et parmi les scènes plaisantes qu’il occasionna , toutes celles que le roi voulut entendre. En quiiiant l'ilalien, le monarque passa chez les reines, et leur dit devant toute la cour : O Après avoir longtemps combattu le désir de voir Primi, « j'ai enfin succombé. Je sors avec cet homme exlraor- « dinairc, et je dois avouer qu’il vient de me dire des « choses ({lie jamais aucun être de son espèce n’a dites à « personne. )) Tout le monde crut voir dans le discours du roi une nouvelle preuve de la singularité des talents de Primi, et sa répulalion en augmenta, ainsi que scs espérances de fortune *. »
On connaît encore une autre imposture singulière qui se passa à la cour de Louis XIV, et, autant que nous le pouvons supposer, dans les premières années du règne de Jean Sobieski, monlésur le trône de Pologne en 1672. Le fait est rapporté ainsi dans les Mémoires de l'abbé de Choisy :
O 11 arriva en ce temps-là en Varsovie un carme français, qui fil demander au roi (J. Sobieski), irès-inslaminenl, la permission de lui parler en particulier. Après quelque difficulté pour obtenir sou audience, qu’il eut enfin, ayant fait dire qu'il s’agissait d’une affaire parlicti-
' Œiivrea de Louis XIV, 1800, in-8, t iv, p. <74.
506 CURIOSITÉS BIOGR APflIQüES.
Hère, dont il importait inGniment à Sa Majesté polonaise d’élre informée, ce père carme remit au roi une lettre dont le sens portait que celui qui avait l'honneur d’écrire à Sa Majesté, n’ayant pas celui d’étre connu d’elle, se trouvait obligé, aux dépens de la réputation de sa mère, de faire souvenir Sa Majesté qu’étant en France, au sortir de l’Académie, il avait eu commerce avec une belle femme qui, parce qu’elle était mariée, avait fait paraître, comme de son mari, un Gis quelle avait eu l’honneur d’avoir de Sa Majesté ; que ce Gis avait eu des biens de son prétendu père la seule fortune d’acheter la charge de secrétaire des commandements de la reine de France; que, puisque la fortune et le mérite du roi avaient mis le père sur le trône, celui qui avait l’honneur de se trouver et de s’avouer sou Gis avait lieu d’espérer quelque élévation ; qu’au surplus, il avait l’avantage d'être protégé et considéré de la reine, à laquelle il avait fait conGdence, non-seulement de ce qu’il était, mais de la prière qu’il faisait à Sa Majesté polonaise ; et qu’en le reconnaissant pour son Gis, la reine serait fort contente de contribuer, de son côté, à la prière qu’il lui faisait de demander au roi de le faire duc et pair.
« Cette lettre était signée Brisacier, secrétaire des commandements de la reine Marie-Thérèse^ et portait que le carme aurait l’honneur d’entretenir Sa Majesté de quelques circonstances auxquelles il suppliait le roi d’avoir attention. Et tout de suite le carme lui remit deux lettres, l’une de la reine, dans les termes du monde les plus forts, pour obliger Sa Majesté polonaise de demander au roi deFrance,son mari, la grôcc de faire Brisacier duc; etl’autre était une lettre de change de cent mille écus, payable à Dantzig, aux ordres du roi de Pologne. Tout cela èuait
accompngné d'un très-beau portrait de la reine de France, dont le cadre était orné de quantité de diamants ; et ce portrait, que le carme lui remit, était au moins de vingt ou vingt-cinq mille écus.
« Le roi, surpris d’une aventure si nouvelle, ne se souvint ni de madame Brisacier, ni d'avoir cru avoir un fils : mais comme, dans le temps de ses premiers voyages en France, il avait eu commerce avec plusieurs femmes de moyenne vertu, il était possible que tout ce que contenait la lettre signée iîrwacfer fût vrai. Leroi commença à se saisir du portrait, envoya à Dantzig savoir si la lettre de change, dont il avait pris copie, était de l’argent comptant ; et lorsqu’il eût appris qu’effectivement rien n’était meilleur que ladite lettre de change, ce prince fit réflexion, qu'au bout du compte cent mille écus étaient toujours aussi bons à prendre que le portrait, qu’il avait mis à part ; que la lettre de la reine de France était une chose effective, qui ne lui laissait quasi pas douter que Brisacier ne pût être son fils ; et il remit au carme une lettre pour le roi, qui contenait partie de ce que portait celle de Brisacier, et le suppliait d’avoir égard qu’ayant un fils en France, qu’il voulait reconnaître, il conjurait Sa Majesté de l’honorer de ses grâces, et de vouloir bien, à sa prière, le faire duc. Moyennant cette lettre, que Sa Majesté polonaise remit au carme, il eut l’industrie de tirer la lettre de change. Ce prince aimait l’argent, et ne perdit pas de temps à envoyer à Dantzig prendre les cent mille écus qu’elle portait.
« La surprise du roi deFrancenefut pas médiocre quand il reçut la lettre du roi de Pologne. Brisacier n’était ni de figure, ni n’avait jamais été regardé que comme un sujet très-médiocre, que l’on trouvait même très-honoré de
l’emploi de secrétaire des commandements de la reine qu’il exerçait. Sa Majesté tint le cas secret, vécut avec Rrisacier comme de coutume, et écrivit au marquis de Bétluiuc (ambassadeur de France eu Pologne) de découvrir si elTeciivement le roi de Pologne cUût persuadé que Brisacier fût son fils.
(( Le marquis prit le temps que le roi était de bonne humeur à la chasse. « Oserais-je, sire, lui dit-il, deman- « der à Votre Majesté ce que c’est qu’un nommé Brisa- « cicr, qui fait courir le bruit en France qu’il a l’bon- « neur d’être votre lils; cl que Votre Majesté, prête à le « reconnaître, a demandé au roi, mou maître, de l’élever a à la plus grande dignité de son royaume? — Le diable « m'emporte, dit le roi, si je sais ce que c’est que M. ni « madame Brisacier. Je n’éiais pas chaste quand j’étais « en France, y ayant de bonnes et de mauvaises fortu- (( nés. » Et tout de suite le roi lui conta ce que contenait la lettre de Brisacier, les éclaircissements qu’il lui donnait de sa naissance, la circonstance de la lettre de change de cent mille écus, et celle du portrait enrichi de diamants; et ajouta que ce qui l’avait le plus déterminé à croire que ledit Brisacier était véritablement son lils, c’était une lettre de la reine de France, qui le lui assurait, et qu'elle le protégeait, et paraissait avoir une extrême considération pour lui.
« Le marquis de Béthune lui dit ce qu’il savait des talents et de la ligure du sieur Brisacier, bien capable d’avoir fait une imposture qu'il était nécessaire d’approfondir. Au retour de la chasse, le roi lui remit l’original de la lettre de la reine de France, en lui disant : « Voyez, <( monsieur, si je puis moins faire pour un homme qui se « dit mon lils, et qui m’est recommandé aussi fortement
« par une princesse de la piété, delà vertu et du rang de « la reine! »
« Le marquis de Bétliune envoya une copie de l'original au roi son maître, qui passa chez la reine, et lui dit ;
« Voyez, madame, ce (|ue c’est que cette lettre. « La reine reconnut son seing, et dit ; « C'est mon écriture! » Et à mesure qu'elle la lisait, sa surprise augmentait, et continua de dire qu’elle n’avait jamais pensé à une telle impertinence. qu’elle no savait ce que c’était, et qu’il fallait que Brisacier fdt devenu fou ; qu’apparemment le fripon lui avait fait signer cela en lui présentant des lettres de compliments, que l’on signe d'ordinaire sans les voir, parce que ce ne sont que des lettres d’usage, dont le style est toujours le même, et qui ne signifient rien. « Oh bien, madame, dit le roi, prenez garde dorénavant « à ce qu’on vous fait signer. J’exige de vous que « vous ne disiez rien du tout de cette aventure à ce « fou de Brisacier. » Peu de jours après, le roi le fit arrêter et l’envoya à la Bastille ; on prit tous ses papiers et ou l’interrogea.
(( Ce petit extravagant avoua qu’il avait imaginé Imite cctle belle histoire. 11 conta comme quoi il avait engagé un carme de sa connaissance à porter la lettre qu’il avait fait signer à la reine sans qu’elle sût ce que c’était ; il n’oublia pas la circonstance du portrait envoyé et de la lettre de change de cent mille écus. Ce roi envoya les interprétations et les dépositions du tout à Sa Majesté polonaise, qui connut si bien la fausseté de l’engagement où on l’avait voulu mettre, qu’il fit des excuses au roi de sa crédulité.
« Quand Brisacier eut fait quelque pénitence à la Bastille, on le mil en liberté comme un fou, avec ordre de
SlO CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
sortir de France. Son premier soin fut de courir après sa lettre de change, que le roi de Pologne avait touchée ; il se rendit à Varsovie pour essayer d’en rapporter quelque chose. Le roi le reçut comme un fripon et comme un imposteur. Cependant scs créanciers firent tant de justes représentations à Sa Majesté polonaise, qu’il promit d en payer quelques-uns. Les princes ont toujours de la peine à rendre ce qu’ils ont touché. On donna cinq à six cents pistoies à ce malheureux, qui passa en Moscovie, où il mourut, dans le dessein d'aller aux Indes chercher la fortune qu’il n’avait pu faire en Europe, et le roi, peu à peu, et dans tous les plus mauvais et les plus reculés effets qu’il put avoir de temps en temps, et dans l’espace de quatre ans, rendit aux créanciers la somme qu’il avait touchée ^ »
L’Orient semble avoir eu le privilège de fournir, de tout temps, un certain nombre d’aventuriers, qui, se faisant passer pour de hauts personnages, ont largement exploité la crédulité des habitants de l’Europe. Voici ce que Ton trouve dans Juvénal dcsUrsins, à l’année 1389.
« 11 y avoit, dit-il, un nommé Paulus Tigrin, lequel se disoit patriarche de Constantinople, et sur les marches de devers Orient, leva de merveilleuses linances, et vint en Cypre, où par le roy fut receu grandement et honorablement, et le tenoit-on riche desja de trente mille florins, et commença sa renommée à croistre dans le pays, et donnoit bénéfices, et faisoit merveilleuses assemblées de finances, et vint à Rome du temps d'Urbain, l’anti-pape, lequel fit faire information de la vie dudit Paule et de son gouvernement, et trouva- t-on que ce
1 Mémoires de Pabbé de Choisy, 1. ix, collection Michaud-Poujou-
lat, p. 641 .
n’estoît qu’un abuscur; si le fit prendre et emprisonner, et eut sa finance qui estoil grande. A l'auli-pape Urbain, Boniface lui succéda, et délivra, à sa coronalion, ledit Paule, et le laissa aller où il voulut, lequel s'en vint le plustost qu’il peut, vers les marches de Savoye, et dit au comte qu’il csioit son parent, luy déclarant une grande généalogie, laquelle ledit seigneur do Savoye creul, et une très-bonne chère eut de luy, et luy donna le sien grandement. Et le fit vcslir et habiller selon l’estai de patriarche et notablement. Elà douze chevaux l’envoya vers le pape en Avignon, en le recommandant, comme son parent et vray patriarche de Constantinople. Parquoy lereceut le sainct père bien honorablement. Auquel récita maux infinis que luy avoit fait l’antipape Urbain, sous ombre qu’il favorisoitle pape Clément, et luy donna le pape plusieurs beaux et bons dons. Si demanda congé de visiter le roy de France, et y vint, et le receut le roy honorablement, et luy fit très bonne chère, et se nionstroit une très-dévote créature, et fréquentoitbien et dévotement l’église et voulut visiter l’église et l’abbaye de Saint-Denys, et, après plusieurs choses, dit à l’abbé et religieux qu’il sçavoil qu’ils avoienl le corps de monseigneur saint Denys; mais il avoit de belles choses de saint Denys, comme sa ceinture, et plusieurs bous livres, qu’on n'avoit pas par deçà. El que si on luy voulait bailler deux religieux, qu’il les leur ferait avoir. Et luy fut accordé que ainsi ce feroit, et furent deux religieux ordoimez. Et cautelcusenient et maliiieusement se lira.vers les marches de la mer, et se mil en un vaisseau avec ses richesses, et s’en alla. Les deux religieux allèrent après, le cuidaus Irouver, et furent jusques à Rome, et s’en enquéroient le mieux qu’ils pouvoient. Mais ils sceiirent
que ce n’estoit qu’un trompeur et abuscur. Parquoy ils s'en revinrent ^ »
Le dix-seplièrne siècle, en France du moins, semble avoir été signalé par un assez grand nombre d’impostures de ce genre.
En 1634, il arriva à Paris un avenlnrior nommé Zaga- Cbrist, qui se prétendit fils du roi d’Abyssiuie, et avait
erré plusieurs années en Egypte, en Syrie et en Italie. Son arrivée excita une vive curiosité, d’autant plus qu’il jouissait,;! ce que racontent les mémoires du temps, d’une qiudilé précieuse qui, à une époque de corruption, ne ^muvail manquer dele faire réussir auprès des femmes. « La femme d'un conseiller au parlement, nommé Saulnier, alla le voir par curiosité comme les autres, rapporte Tallemant, et sachant la réputation qu’il avoit pour ces choses de nuit, et que, comme un galant de l’Amadis, il se servoit dans ses conibatsd’une ani cime au lieu d’une lance, elle eut bientôt conclu avec lui. Le mari ne s’en doutoit point ; mais Des Roches, chanoine de ÎSotre-Dame, enragé de ce que Znga-Cbrist lui cnievoit scs amours, car on a tout su ensuite par une lettre, le fit avertir de tout. Le mari fait informer des déporlementsdc sa femme. Les amants, voyant cette persécuiion, résolurent de s’enfuir, et prirent ce qu’ils purent. Mais ils furent arrêtés à Saint- Denis. Elle fut mise en religion, où elle traita avec son mari. Elle disoit qu’elle aimoit mieux quatre mille écus dans sou buffet qu’un sol sur son chevet. Zaga-Chrisl ne voulut point répondre devant Laffemas au Fort-l’Évêque, et dit que les rois ne répondoient qu’à Dieu seul *. » Il
1 Uistuirc de Charles VI, collection Micli.nul-Poujoulat, p. 383.
2 Tome VI, p. 187.
obtint à grand’peinc sa mise en libci té sous caution, cl comme il était fort effrayé de la sévérité avec laquelle on procédait contre lui, on attribua à tm suicide sa mort, arrivée en 1638, au village de Ruel. Ou lui fil cette épitaphe :
Ci-glt du roi d’ÉtIdopie
L’original ou la copie.
Le ful-il? ne le fut-il pas?
La mort a fini les débats.
En 1670, il vint à Paris un personnage qui se qualifiait poiupcuseuicnl de prince du sang ottoman, baclia, plénipotentiaire souverain de Jérusalem, Chypre, Trébisondc, etc., et qui y fil imprimer, comme étant sa propre histoire, un récit d’aventures merveilleuses. C'était tout simplement un chrétien do Valachie, qui, forcé de quitter sa patrie à la suite d’une aventure scandaleuse, s’était enfui à Conslantinople, y avait embrassé l'islamisme, et s'était mis à courir le inonde en débitant force mensonges. On ne sait ni comment, ni où il mourut.
Si Louis XIV mystifiait souvent sa cour, il fut luimême plusieurs fois la victime de myslilicalious.
En 1686, des (libustiers, dans une expédition à la Côted’Or, emmenèrent avec eux un certain Aniaba, qui se fil passer pour le fils d’uuroi africain, cl fut rc(;u en France en celte qualité. Louis XIV le fit baptiser par Russuctel le tint sur les fonts de baptême. Cependant, désireux de retourner dans son pays, il profila de la nouvelle de la mort de son prétendu père pour répandre le bruit que le peuple de ces contrées le redemandait afin de le placer sur le trône. Louis XIV donna des ordres pour le faire reconduire en Afrique, où son arrivée ne produisit au-
su CURIOSITÉS BIOGRAPHIQUES.
cune sensation. Avant de partir, il eut la singulière idée d’instituer, sous le nom de l’Étoile de Notre-Dame, un ordre de chevalerie, décrit par le P. llélyot dans le tome vin de V Histoire des Ordres religieux et müilaires.
Voici l’analyse d’un brevet délivré par lui, et dont l’original a été vendu à Paris en 1858 :
« Louis Aniaba, par la grâce de Dieu, roi d’Essinies, à la Côte-d’Or en Afrique, reconnaissant envers Dieu qui, de sa miséricorde infinie, lui a départi les lumières de l’Evangile dont les rois ses prédécesseurs avaient été privés, institue, sous la protection de la très-sainte Vierge, un ordre de chevalerie sous le nom de l’ordre de l’Etoile de Notre-Dame. Et voulant laisser en France, après son départ, des monuments de sa dévotion, et reconnaître les services qui lui ont été rendus par Oudar-Auguslin- Juslina, auteur du grand tableau qu’il a donné à l’église Notre-Dame de Paris, où il est représenté à genoux devant la sainte Vierge, et son enfant Jésus qui lui remet le collier de sondit ordre, en présence du roi de France, son bienfaiteur et son parrain, et de M. l’évêque de Meaux, il établit ledit Justina chevalier de son ordre. (Paris, 12 février 1701,). La signature de L. Aniaba se trouve en marge et au bas L »
En 1706, on présenta à Louis XIV un autre aventurier nommé Nicolas (ffirn, qui prenait le titre de prince de Laponie. C’était un Lapon, que Charles XI avait envoyé comme missionnaire en Laponie, et qui, depuis, avait couru le monde. Il finit, à ce que l’on croit, par aller mourir dans les prisons d’Astracan.
Une relation, envoyée à M. de Ferriol^ ambassadeur
1 Catalogue des archives du baron Joursanvault, Paris, 183S, 1. 1, P. 138, n«8U.
à Constantinople, touchant le dessein qu'ont les mission^ naires d’entrer en Éthiopie, par BcnoU de Maillet (niùrt en 1T38), renferme des particularités assez curieuses sur un intrigant nommé 3Iourot, qui voulait se faire passer pour ambassadeur du roi d’Éthiopie en France.
Citons encore, pour finir ce chapitre, les noms de Marie
Stella, qui se prétendait iille de Philippe Egalité; d’un sa> vant connu seulement sous le faux nom de George PsaU manazar, et qui, pendant une partie de sa vie, se fit pag> ser pour Japonais *, et, dans le but de mieux tromper le public, forgea une langue de toutes pièces ; et enlin d’une madame Billet, femme d'un procureur au bailliage de Lotisle-Sauluier, laquelle prétendant être fille du prince de Conti et de la duchesse Mazarin, prit le nom de Louise de Bourbon-Conti, et mourut probablement dans la misère, en 1825. Ses Mémoires, qui forment deux volumes in-8, ont été minutieusement réfutés par le comte de Barruel-Beauvert, dans l’ouvrage intitulé ; Histoire tragi-comique de la soi-disant ci-devant princesse Stéphanie-Louise de Bourbon-Conti. Besançon, 1810, in-8.
1 II mourut en 1765. La Biographie Michattd conlitMit sar lui utt >rlicle irt‘s-déuillé, auquel nous renvoyons le lecteur.
DES ROIS AUTEURS