MORTS DE CHAGRIN
Quoi qu’il en soit, voici un choix de morts causées par le chagrin, mentionnées par la Biographie Michaud, à laquelle, du reste, nous en laissons la responsabilité.
Le nombre des savants morts de chagrin , à la suite d’accidents divers, est assez considérable. Tribolo, ingénieur florentin du seizième siècle, mourut de chagrin (et d'une maladie, ajoute la Biographie Michaud), pour avoir occasionné des inondations dans le territoire de Florence. Viglius, jurisconsulte allemand, mourut, en 1S77, à soixante-dix ans, à cause de l’ingratitude du prince qu’il servait. Cheke, écrivain anglais, mourut, en 1557, à quarante-trois ans, pour avoir été converti de force ; le fameux hérétique du douzième siècle, Âmaury, était mort de même, pour avoir été forcé de renier sa doctrine. Le bénédictin Lami finit ses jours à soixantequinze ans, parce qu’un jeune homme qu’il avait retiré de l’hérésie y retomba.
Sibouyah, grammairien arabe du huitième siècle, mourut, dit-on, de chagrin, parce que, dans une discussion qu’il eut avec un autre savant, le khalife Haroun-M-Raschyd n'avait point partagé son opinion sur un point grammatical. IjC théologien espagnol Yalentia se montra aussi susceptible: il mourut en 1598, à cinquante-deux ans, parce que le pape lui avait reproché d’avoir falsifié un passage de saint Augustin. L’historien Avrigny, né à Caen, CO 1675, mourut de chagrin, à soixante-six ans, à cause des changements que Lallemont fit è scs ouvrages.
Le chancelier d'Ecosse Elphinston mourut, dit-on, du cliagrin que lui causa la perte de la bataille de Floddcn- Field. Il avait, il est vrai, qiiatre-vingt-ciuq ans. Le philosophe italien Rbodiginus, mort de chagrin, en 1525, parce que François i*'' avait été fait prisonnier à Pavie,
avait soixante-quinze ans. L’architecte anglais Jones , qui ne put survivre à l’exécution de Charles était parvenu à l’âge de soixante-neuf ans. Le médecin Fabricius, que les malheurs du roi de Danemark firent succomber en 1807, était plus que septuagénaire.
Plusieurs personnes moururent, dit-on, de la douleur que leur causa l’assassinat de Henri IV. On cite, entre autres, le célèbre chef de partisans de Vie.
Duprat , évêque de Clermont, mourut, en 1à'60, à soixante-douze ans, parce que les chanoines de son chapitre voulaient le forcer à couper sa barbe.
L’Anglais Ircland mourut, en 1808, du regret d’avoir donné au public, sous le nom de Sliakspeare, un ouvrage composé par lui.
Castillo, peintre espagnol du dix-septième siècle, mourut à soixante-six ans, parce qu’il reconnut son infériorité' vis-à-vis de Murillo ; le peintre westphalien Lely mourut à soixante-deux ans, de la jalousie que lui causèrent les succès de Kneller ; le fameux Corelli mourut parce que Scarlalti lui dit qu’il s’était trompé sur la valeur d’,une note ; Lepautre, par suite de la préférence que Louis XIV donna à Mansarl; enfin l’écrivain italien Forteguerri mourut à soixante et un ans, eu 173o, à cause d’une place qui lui était promise et qui fut donnée à un autre. On peut encore citer François, graveur lorrain, mort en 176!), du chagrin que lui occasionnèrent la jalousie et les menées de Magny et de Demartcau.
Le peintre allemand Kloosterman, né en 1656, et le littérateur Le Pays, célèbre par les critiques de Boileau, moururent, le premier, on ne sait à quel âge, le second, à cinquante-quatre ans, du chagrin causé par la perte de leur fortune. Schidone mourut de même à quarante-
MORTS ÜE C1IAGR1^■..
tiuq :uis. après avoir perdu une somme considérable, el Breughel, à cinquanle-huit ans, pour avoir perdu la dot (le sa fille. Bien avant eux, Térence était mort de cbagrin après avoir vu disparaître dans un naufrage cent huit pièces de théâtre qu'il avait composées.
« Alexandre Guidi, surnommé le Pindarc italien, se rendant à Castel-Gandoifo pour offrir à Clément XI le bel exemplaire avec figures de six homélies du pontife, qu’il avait mises en vers, découvrit en chemin une faute d'impression qui le pénétra d’une telle douleur, qu’arrivé à Frascati il fut frappé d’apoplexie, ht expira quelques heures après, le 12 juin 1712 »
Ajoutons à CCS noms ceux de Ximénès, mort à quatrevingts ans, du chagrin que lui causa sa disgrâce; du poète Sarrazin, mort à cinquante et un ans, parce que le prince de Couii l’avait frappé à coups de pincette ; du comte de Vauban, mort à soixante ans, pour n’avoir pu présenter ses hommages aux Bourbons en 1814, etc.
On pourrait (orincr une liste assez longue des hommes célèbres consumés, plus ou moins lentement, par des chagrins de ménage. En revanche, on connaît bien peu d’individus qui. comme le mécanicien Conté, soient morts du chagrin d’avoir perdu leur femme.
Parmi les morts causées par l'amour, nous nous bornerons à citer celle du Giorgion, mort â trente-quatre ans, de la douleur que lui Ht éprouver l’infidélité de sa maîtresse qu’un de ses élèves lui enleva.
Il paraît, du reste, qu'il n’est pas aussi facile qu'on le pense généralement de se laisser mourir d’amour, à en juger du moins par la tentative faite par Grimm, qui s’était
' Valéry, \oyiges en Italie, I. xv, cli. 28.
épris d’une fille d’opéra nommée Fel. Voici comment le fait nous est raconté par J. -J. Rousseau.
« Il tomba tout subitement, dit-il, dans la plus.étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. 11 passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas meme par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans lièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde ; l’abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi, les jours, sans le quitter, jamais ensemble ; et l’un ne partait jamais que l'autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse (chez lequel il logeait), alarmé, lui amena Senac, qui, après l’avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n'ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fil observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue et qu’il avalait fort bien Un beau matin il se leva, s’habilla et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m’ait reparlé, ni, que je sache, à l’abbé Raynal, ni à personne de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis qu’elle avait duré »
Aux morts causées par le chagrin, nous opposerons les suivantes causées par la joie.
Valère-Maxime (I. tx, ch. 12) raconte qu’un certain consul , Juventius Thalma, collègue de Tiberius Grac-
' Confessions, part, ii, I. vin.