I.KS Foi s DES ROIS l»K FRANCE MO
de l*aris et la Folie de Ueiiri 111, il comptait à ha huile deux Fous, bien différents de caraclèie et de position : Chicot et maître Guillaume.
Chicot était un gentilhomme gascon, 4(ui aurait ]ui vivre honorablement de son patrimoine, et qui embrassa la can'ière des armes par goût plutôt que par ambition; sa mère, cependant, qui lui reconnaissait plus d’esprit qu’à ses autres frères , avait toujours prévu qu'il s'avancerait, dit le Perroniaiia. Un de ses Iréres fut ce capitaine Raymond, qui tua de sa main le cointi; de la Rochefoucault , à la Saiiit-Rarthélemy, et qui fut tué au siège de la Rochelle, dans une escarmouche où il faisait très-mal et du poltron. Chicot n'avait garde d’imiter son fière : il aimait beaucoup à se battre, rapporte de Thon, qui, dans son histoire, le nomme fameu.v bouffon de la cour. Chicot n'eut pas sans doute le chaperon et les insignes de cet office, capable de faire déroger un gentilhomme, mais il en avait certainement les prérogatives, la liberté de parler et de rire aux dépens du roi lui-même ; au reste, son épée soutenait au besoin les attaques de sa langue audacieuse et n'était pas moins redoutable qu'elle.
Chicot avait été élevé dans la maison de Brancas- Villars : il suivit, comme son maître, le parti de Henri IV, dès les premiers temps de la Ligue ; d'ailleurs , il gardait une haine implacable au duc de Mayenne, pour avoir été battu par lui, dit d'Aubigné, et cherchait une occasion de se venger aux dépens de sa propre vie : il s'était fait tuer entre les jambes cinq ou six chevaux en deux ans, sans pouvoir rencontrer son ennemi, qu’il voulait tuer de sa main..
Chicul avait d'abord servi chaudement la faction de Lorraine, puiscjue Brantôme nous le représente, parmi les acteurs de la Saint-Barthélemy, aidant son frère à briser la porte de l'appartement du comte de la Rochefoucault, qui fut massacré, sans doute en représailles de quelque punition inHigée à l'insolent bouffon. Chicot était encore partisan des Lorrains aux Etats de Blois de l'année 1588, puisque nous le voyons attendre au passage et avertir le duc de Guise que le roi allait le faire assassiner ; mais la victime ne prit pas garde aux paroles de ce Fou, occupé à fourbir une vieille lame sur les degrés de l’escalier :
« Que fais-tu là. Chicot? lui demanda quelqu'un de l'escorte du duc.
« — Ah ! j'aiguise ! » répondit Chicot en regardant d’un air triste le malheureux prince, qui passa outre, et trouva la mort à quelques pas plus loin.
L’année précédente, Chicot avait déjà paru sur la scène historique, dans un festin que le duc d'Épemon donna aux capitaines des Reîtres, dans sa maison de Mai-signy-les-Nonains, après qu’un traité eut été signé entre lui et le baron de Donaw, leur chef, pour délivrer la Beauce de ces étrangers : selon Mézeray, Chicot dit alors à Donaw, qu'il n'avait pas mangé alouette en Beauce, qui ne lui eût coûté un reître.
■ Dès l'année 1585, Chicot était connu comme un plaisant de profession, car les Économies royales de Sully, chapitre xix, rapportent un de ses tours : M. de Rosny étant allé à son château pour vendre des bois et en porter l'aident au roi de Navarre, Henri III envoya le duc de Joyeuse contre les ligueurs de Normandie, qui
oummençaieiit à remuer; ie duc, ses i'rères et sa suite, logèrent à Rosny, où ils* furent traités forl honorablement; M. de Lavardin, que Chicot avait surnommé la Folle, campait à l'extrémité du bourg de Rosny. Pendant la nuit, Chicot vint trouver M. de Lavardin, et lui
I acunta que 1e duc de Joyeuse, qu’il appelait \eSoiirduul. avait été surpris par les ligueurs, qui étaient d'intelligence avec le luaitre du château. Lavardin lit sonner l'alarme, assembla ses gens, et marcha sur le château pour délivrer le duc. de Joyeuse, qui se tenait trèscontent de l'hospitalité que lui donnait un diable de huguenot. Chacun de se moquer de M. de Lavardin, que Chicot avait pris pour dupe. *
Le nom de Chicot était probablement un sobriquet qui lui fut donné par allusion à sa taille exiguë ; car chic, dans le patois gascon, signilie un objet de mince valeur; chico, en espagnol, veut dire petit; et chicot s’entend aujourd'hui d’un tronçon d'arbre ou d’un débris de denL Néanmoins, si petit qu’il fût, Chicot était vaillant, comme le qualifie Brantôme, et ce fut sur un cliamp de bataille qu’il perdit la vie, les armes à
I I main : singulière fin pour un boufi'un !
Au siège de Rouen, eu 1;>9‘2. Henri IV étant tombé à l’improviste sur les quaidiers des ducs île Mayenne et d’Aumale, auxquels il fit éprouver de grandes perles, Chicot, qui espérait se trouver l'ace à face avec son ennemi mortel, ne fut pas des derniers à en venir aux mains ; Henri IV attaqua ensuite le quartier du comte de Chaligny avec le même succès, et, dans le désordre de la déroute des ligueurs, le comte tomba au pouvoir de Chicot, qui l'amena au roi, en disant:
ÎUSTOIHE DE FRANCE
« Tiens, je te donne ce pi’isonnier, qui est à moi 1 Le comte de Chaligny, furieux d’avoir rendu son épée à un bouffon, la ressaisit aussitôt et en frappa ♦’hicot à la tète. Celui-ci, quoique blessé dangereusement, usa de modération et de générosité à l’égard de son prisonnier, qu’il accabla seulement de bons mots et de railleries, raconte de Thon, qui ne fait pas un récit conforme de tout point aux remarques de Dnpuy sur la Satire Ménippée. Le comte de Chaligny ne se consola pas d’avoir été le prisonnier de Chicot avant de devenir celui du roi, qui le renvoya plus tard sans rançon.
Quant à Cliicot, il mourut quinze jours après, au Pont-de-l’Arche, par mauvais régime, dit Dnpuy. Dans la chambre où l’on soignait sa blessure, il y avait un soldat mourant qui se confessa ; mais le prêtre refusait d’absoudre ce pauvre diable, parce qu’il avait porté les armes pour un prince hérétique. Chicot, ne se souvenant plus d’avoir coopéré en zélé catholique aux massacres de la Saint-Barthélemy, s’indigna d’entendre insulter le roi des huguenots, et sortit de son lit jwur châtier l’insolence de l’homme d’Église, qu’il outragea de fait et de paroles. Ce fut là son dernier acte de bouffon et de royaliste.
Les auteurs de la Satire Idénippée avaient en vue cette aventure, lorsqu’ils font crier par le héraut d’armes dans la séance des États : « Haut et puissant comte de Chaligny, qui avez cet honneur d’avoir M. le Lieutenant (Mayenne) pour cadet, prenez votre place, et ne craignez plus Chicot, qui est mort. »
Maître Guillaume commença, comme Chicot devait
LKs lors DKs mus f)i: i iuNr.n
finir, par iiiif' blessure à la (èto, moins grave, il est vrai, puisqu'il n’eu mourut pas, et il lui dut, au cvmtrairc, sa folie ainsi (|uoson entrée à la cour.
lise nommait Marchand, et était apothicaire à Loiiviers, lorsque cette ville fut prise par stratagème sur les ligueurs, on 1.MU. Dans le pillage que le maréchal de Biron avait ordonné, quoique le roi eût crié: Hounr rom position aux braves gens! Marchand reçut un coup fie [>ertuisane qui lui lésa le cerveau et altéra sa raison. Henri IV' s’intéressa au sort de ce fovigueux li- ■ giieur, plus cai»hle que jamais de faire des bévues d'apothicaire, et il coitfa d'un bonnet à grelots cette pau- ' vie tête félée. Maitre Guillaume fut ainsi nommé à cause de sa simplicité ; car, dit Pasquier dans ses llecherchcs de la France : « Nous avams deux noms, desquels nous baptisons en commun propos ceux qu'esti*. nions de peu d'effet, les nommant Jean ou Guillaume.» Le drapier qui est dup<'! par l’avocat Patelin s’appelle Guillaume. « Dès le temps où cette farce fut composée,' on se moquait des Guillaume, » ajoute Pasquier.
Maître Guillaume fil son apprentissage de liouflbn dans la maison de Charles de Bourbon, cardinal de Vendôme, qu’il divertissait par de grosses plaisanteries, et, après la mort de ce cardinal, en 1594, il eut auprès du roi la survivance de Chicot, quelque aversion qu’il témoignât contre tout ce qui sentait la Réfomie : il aurait certainement refusé les honneurs de la Folie en litre d’office, si Henri IV n’eùt pas abjuré.
« Tu fais bien de ne pas aimer les réformés, lui dit un écrivain protestant dans un pamphlet intitulé le Lunatique à maître Guillaume ; le diable même ne les
loi
mSlOnsE ItE t HANr.F,
voit qu'à regret : car, s’ils étaient crus, on retrancherait les fous et les bouffons. » Maitre Guillaume employait toujours ce verbe réfonner dans la signification de ruiner, en mémoire des troubles que la Réforme avait causés en France. Néanmoins maitre Guillaume avait un bon sens naturel qui lui fournissait des réponses admirables lorsqu'on l'interrogeait, et (lui empruntait certaines e.xpressions originales appartenant à lui seulement, dit le Perroniana.
Les pages et les laquais étaient continuellement en guerre avec maître Guillaume, et celui-ci, cachant sous sa robe un bâton court qu’il appelait son oisel, les assommait de coups et criait au meurtre, comme si c’était lui qu’on frappât. Sa langue venait souvent à l'aide de son bâton, et il disait »pie, dans l’ordre du monde sublunaire, tandis que Dieu faisait les anges, le diable faisait les pages et les larpiais.
En général, maître Guillaume puisait tout son savoir à deux sources très-dilférentes, et pourtant également fertiles en burlesque : l’une, profane, était un ancien l•ecueil de facéties du quatorzième siècle, réimprimé dans le seizième, les Évangiles des Quenoilles; l'autre, plus orthodoxe en apparence, ne l’était pas plus au fond : les sermons des prédicateurs de la Ligue. Rose, le petit Feuillant, Feuardent, et d'autres de la même famille que maître Guillaume avait entendus souvenles fois, étaient bien dignes de défrayer les discours d'un Fou, car ils l’emportaient peut-être en bizarrerie sur l’éloquence triviale et comique des Maillard et des .Menot, ces fameux bouffons de la chaire catliolique.
Les bons mots de maitre Guillaume, que nous a
l.tS KolSJ»KS nois DK FRANCE l.>D
coiiservés le Ferronianu, ne méritent iws de Tètre.
lin jour, voyant passer le pourvoyeur du cardinal de Bourbon à cheval et suivi d’un troupeau de moulons destinés à la maison du cardinal, il l'appela le Grand- Moutonnier de Colchos.
Une autre fois, le comte de ^^oissons lui ordonna d’aller mettre bas ses chausses devant une compagnie de dames, et lui fit cette recoinmandalion expresse : « Si l’on le demande ([ui t’a appris cela, tu répondras : C'est ma mère ! »
Un pareil ordre, il faut l’avouer, ne donne pas meilleure idée de la délicatesse du comte de Soissons que des mœurs du temps. Néanmoins mailre Guillaume obéit, et les dames ne firent que rire de son impudence, en lui demandant qui l'avait si mal instruit de la galanterie française : maître Guillaume répondit que c’était le comte de Soissons. Le comte menaça de lui faire donner les étrivières:
« Eh! non, non, je me trompe, dit le Ixuiffoii, c'est sa mère qui lui a appris cela ! »
Le cardinal Du Perron, à qui le rôle de badin aurait mieux convenu que celui de prince de l'Église, fit capot maître Guillaume, qui s'avisa de dire qu'il avait été dans l'arche de Noé avec sa femme et ses enfants; car il était marié et songeait à perpétuer son nom et sa race.
« Vous nous la baille/ bonne! lui dit le cardinal; il n'y avait dans l’arche que huit personnes : Noé, sa femme, ses trois fils et les trois femmes des fils. Vous n'étiez pas Noé ?
K — Certes non, reprit maître Guillaume.
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-HISTOlUE DE PHANCE
« — Vous )i'étiez iws sa femme?
« — Je ne le pense point.
" — Vous n'étiez pas non plus un des fils i\oé?
« — Je in'en souviendrais, ce me semble.
U — Vous n’étiez pas davantage une des femmes des susdits fils?
« — Oh ! je vous atteste que je ne le fus jamais.
f — Eh bien, vous n'étiez donc pas dans l'arche, ou bien vous seriez une l>ête; car, à l'exception des huit personnes dessus nommées, il n'y avait que de.-; bêtes dans l'arche.
« — Je suis obligé de reconnaitre que, quand on parle des maîtres, on ne se soucie pas de nommer les domestiques : or j’étais un des domestiques du patriarche Noé. »
Maître Guillaume avait aü’aire à forte partie en tenant tête au cardinal Du Perron, et le roi lui rejirocliait quelquefois de se déferrer facilement. Quoi qu’il eu soit, maître Guillaume daubait malicieusement sur les gens qui n’étaient pas de ses amis, en les plaçant dans les visions qu’il racontait de sa prétendue descente aux Enfers. Lorsqu’on adressait quelque propos déraisonnable en présence de Henri IV, ce prince avait coutume de renvoyer l'interlocuteur à maître Guillaume.
Ce Fou d’office mourut vers 1605, quoique la Chro~ nique des Favoris, publiée contre le connétable de Luynes vers 1621, nous montre maître Guillaume disant au roi :
« Par ma fé ! monsieur mon bon ami , j'aui’ais
LES FOUS J)ES ROIS DE FRANCE i:.T
grande envie de lui larder les fesses (au connétable) à grands coups d’épingles, pour me venger de la pension qu’il m’a rcgnée pour agrandir sou beau-frère de Mons » (Antoine de Villeneuve, marquis de Mons, qui avait épousé une sœur du connétable).
Il ne faut tirer aucune induction de celte phrase, qui est purement épigrammatique, puisque le duc de Luynes est censé enrichir son beau-frère avec les dépouilles d’un Fou.
Du vivant de mailre Guillaume, son nom avait servi de pseudonyme aux libellistes de la cour, qui écrivaient les vérités les plus hardies, et les distribuaient .sous le manteau du bouffon de Henri IV ; on imprima successivement plusieurs pièces satiriques en style burlesque : Réponse de maître Guillaume nu Soldai français (écrit protestant de l'Hostal), faite en présence du roi Henri IV, à Fontainebleau, 1605; les Commandemens de maître Guillaume; Inventaire des livres trouvés en la bibliothèque de mailre Guillaume, etc.
Le nom de maître Guillaume devint en France aussi populaire que celui de Pasquin à Rome; il autorisait les pamphlets les plus mordants, et promettait d'avance que les coups de marotte ne seraient pas épargnés aux principaux personnages de la cour. Le titre (le Fou du roi é<iuivalait à un privilège du roi pour un auteur, et l’on ne trouve pas, en effet, que le Parlement ait sévi contre un seul des nombreux secrétaires de maître Guillaume, qui fut, pour ainsi dire, le premier instigateur de la Fronde. On citerait plus de trente petits ouvrages, depuis 1604 jusqu’en 1652,
ir.8 HISTOIRE DE FRANCE
dans lesquels inaitre* Guillaume a son franc parler et revient de l’autre monde dans le nôtre pour dauber encore sur les fautes des hommes d'État et sur les événements dû temps. Malhurine paraît souvent aussi dans ces rares et curieuses pièces, qui ont quelque chose du ton et de l’esprit révolutionnaires des Lettres du Père Duchesne.
On ne placerait pas Angoulevent parmi les Fous de nos rois, si une pièce, imprimée au commencement (lu dix-septième siècle, ne citait ce badin comme pensionné par la cour : f Eh ! pauvre Mathurine, dit le Limaliqtie à maître Guillaume, pauvre Angoulevenl, et tous tant que vous êtes de Fous à chaperon et sans chaperon, où seraient vos pensions désormais? »
Cet Angoulevenl, qui prononçait un discours aux États, dans la Satire Me'nippée, avant que Rapih eût supprimé ce morceau par un motif que l’on ignore, y figure encore assez honnêtement, si ce n’est qu’il monte sur le banc où il était assis (sans doute à cause de sa petite taille), et s’efforce de parler, malgré les interruptions de l'assemblée. C’élait une espèce de fou qui courait les rues «le Paris, en habit ridicule, pour justifier sa qualité de Prince des Sots: il se nommait Nicolas Joubert, et vivait des dons du roi et des seigneurs, qu’il div'crtissait par ses chansons et ses sottises. '
Nicolas Joubert était singulièrement jaloux de son litre de Prince des Sols, et deux fois il en défendit las prérogatives devant le Parlement, qui lui donna gain de cause, en 1608 , après l’instruction et les débats d'un double procès : le sieur d’Angoulevent, qui avait
été, par arrêt, maintenu et gardé en sa possession et jouissance de la principauté des Sots et des droits appartenant à icelle, resta propriétaire du droit d'entrée par la grande porte de riiôtel de Bourgogne, et du droit de préséance dans les assemblées des comédiens; il fut, en outre, déclaré inviolable de sa personne, attendu la qualité de Prince des Sots, bien que ses créanciers eussent obtenu contre lui la contrainte par corps, et on lui donna main-levée de sa loge d'honneur, qui avait été saisie par eux.
Cette cause se plaida le jour du mardi gras, et l’avocat, maître Peleus, ne manqua pas de s'^ayer sur la profession de son client, en disant « qu’il était né ' et nourri au pays des grosses bêtes ; qu'il n'étudia jamais qu’en la philosophie des cyniques ; que c’éfail une tête creuse, une coucourde (citrouille) éventée, vide de sens comme une canne, un cerveau démonté, qui n'avait ni ressort, ni roue entière rlans la tête. » Cependant Nicolas Joubert pourrait bien être l’auteur d’un volume de poésies, intitulé : Satires bâtardes et œuvres folâtres d' Angoulevenl le endet, 1615, petit in-12 : ce recueil est fort rare, mais le mérite du poète ne l’est pas.
Angoulevent avait un rival formidable dans Bernard Bluet, comte de Permission, lequel, natif d’Arbères, au pays de Cex, était venu chercher fortune en France et implorer le grand empereur Théodose (Henri IV) ; mais le roi, qui se fût ruiné à pensionner tous les fous de son royaume, n’accorda pas de charge à marotte aux sollicitations de ce bouffon, qui avait porté la livrée du duc de Savoie, et qui ne l'avait quit-
ICO
li'e que pour échapper aiu mauvais traitements que le duc lui faisait éprouver.
Bluet d'Arbères fut donc réduit, pour ne pas mourir de faim, à mettre sa folie aux gages du public, et il ' parcourait les rues en colportant des feuilles volantes qui contenaient des prophéties, des prières et des extravagances, aujourd'hui plus inintelligibles que jamais ; (piand ces feuilles d'impression formèrent la matière de plusieurs volumes, il les réunit sous ce litre unique ; de toutes les œuvres de Bernard Bluet.
d'Arbères, comte de Permission, chevalier des ligues des treize Cantons suisses, et ledit comte de Permission vous avertit qu'il ne sait ni lire, ni écrire, et ny a jamais appris, mais par rinspiration de Dieu et la conduite des'angcs, et pour la bonté et miséricorde de Dieu; et le tout sera dédié « haut et puissant Henri de Bourbon, roi de France, grand empereur Théodose, premier fils de l'Fglisc, monarque des Gaules, le premier du monde par la grâce, bonté et miséricorde de Dieu: le premier jour de mai 1600.
Cet étrange recueil, qu'on ne possède pas complet, et qui se composait de plus de cent soixante-treize parties, était vendu par le comte de Permission luimême, qui marchait fièrement, vêtu de boccasin incamadin, et coiffé d'un chapeau à plumes, avec l'éiiée au coté et le poignard à la ceinture.
11 vivait encore en 1606, puisqu'il publia, cette année-là, son Testament, aussi singulier que les autres pièces de ses œuvres, et il eut, avant ce tempslà, une querelle très-vive avec le sieur d’Angoulevent, comme on peut le supposer d'après la Surprise et fus-
LKS FOUS DES ROIS DE FRANCE lül
tigation d’Atigoulevenl, poëme héroïque adressé au comte de Permission par l'archipoèïe des Pois-Pilés, lÜOô, in-8°. Nicolas Joubert répondit à celte attaque, et Bluet répliqua sans retard ; ce fut un échange de méchants vers et de pitoyable prose, auxquels succédèrent peut-être les horions. Ces deux fous se disputaient certainement la principauté de Sottie, ou du moins le pavé de Paris, qu’ils battaient sans cesse en tous sens, pour recueillir plus d’aumônes que d’applaudissements.
Ils moururent enfin de misère, l'un et l’autre, en désespérant de l’avenir de la Folie; mais déjà de plus grands fous avaient imaginé de commenter les œuvres du comte de Permission, pour y découvrir la pierre philosophale !
Le bon temps des Fous en titre d’office était passé; il y avait, d’ailleurs, à la cour, assez de genlilslioinmes qui ne dédaignaient pas de donner la comédie au roi et aux princes, sans toucher les gages de bouffon ; il y avait aussi une foule de gens de toutes conditions qui s'attachaient aux grands seigneurs pour les divertir par des bons mots.
Tallemant des Réaux nous fait la biographie de plusieurs de ces Fous libres, qu’on rencontrait mendiant dans les antichambres du Louvre : c’était Lisette, filleule de la princesse de Conti, pauvre fille qui se mit à imiter Mathurine, et qui, sous prétexte de folie, portait des poulets; c’était le poète Neuf-Germain, ijui étalait partout sa longue barbasse et sa figure hétéroclite; c’était maître Claude, argentier de l’hôtel Uambouillel, espèce de niais prétentieux, débitant mille ânc-
HISTOIRE DE FR\NCE
ries avec un sang-froid imperturbable; c’était Silésie, autre domestique deM. de Rambouillet, espèce de fou sélieux, qui ne trouvait aucune difficutlé à l'Apocalypse, et forgeait les plus belles étymologies du monde, etc.
I.es botiffons d'un ordre plus relevé n'étaient pas moins nombreux à cette époque ; l'nbbé de Bois-Robert égayait tellement le cardinal de Richelieu, que le médecin Citois ordonnait à ce ministre malade une heure de Bois-Robert, comme il eût fait d’une dose de rliulKirbe ou de séné ; Baulru, comte de Serrant, qui ne tarissait pas en fines reparties, fit pendant cinquante ans, dit Costar, les délices de tous les ministres, de tous les favoris, et généralement de tous les grands du royaume, et n'a jamais été leur flatteur. Tallemant des Réaux ajoute à cet éloge ; « On a remarqué que toute la race des Bautru est naturellement bouffonne. > Le parasite Montmaur, l'athée Desbarreaux, le burlesque d’Assoucy, le petit Scairon et le Gascon Cyrano de Berçerac mettaient leur esprit à la torture pour prêter à rire aux riches et puissants protecteurs qui les pensionnaient en reconnaissance de leurs épitres et de leurs dédicaces.
• Mais le dernier Fou d’office qui ait touché pension du roi, en cette qualité, fut l’Aiigely : nous ne connaîtrions peut-être pas ce nom, si Boileau n’en eût fait une rime dans sa première satire. Brossette, dans ses notes sur cette satire, et le Menagiana, ont rassemblé quelques traits de l’Ângely, inférieurs à ceux qu’on attribue aux beaux-esprits de ce temps-là :
L’Angely était un valet d'écurie du prince de Condé. qui l'emmenait avec fui à l’armée, et qui s’amusait.
entre deux victoires, des boutades ingénieuses et caustiques de ce plaisant, qu'on ne voit pas faire des prisonniers de guerre, à l’exemple de Chicot.
Après les campagnes de Flandre, le prince de Condé revint à la cour, en 1660 : l'Angely l'accompagnait. L’Angely s’était rendu célèbre par ses épigrammes, qui sans doute n’épargnaient pas les partisans de Mazarin ; le jeune roi Louis XIV voulut voir l’Angely, et, charmé de la malice que celui-ci mil dans ses l’éponses, il pria le prince de Condé de céder son bouffon à la couronne de France. L’Angely devint donc Fo\i en titre d’office, deux ans avant que le titre de nain du roi fût supprimé, à la mort de Ralthazar Pinson. II assistait au dîner du roi, et se tenait derrière le fauteuil de Louis XIV, comme dans une forteresse inexpugnable, d'où il lançait impunément la moquerie à pleines mains sur les assistants.
« J’étais un jour, dit Ménage, au dîner du roi, où était aussi l’Angely, à qui je ne voulus point parler, afln qu’il ne dit rien de moi. »
Tout le monde le craignait, tant sa langue était piquante et envenimée; Bautrii surtout, qui se posait en rival devant le Fou d’ortice, servait de but continuel aux railleries de cet adversaire, qu’il n'aimait pas, et qu’il ne pouvait réduire au silence.
« Un jour, raconte le Ménagiana, l’Angely était dans une compagnie où il y avait déjà quelque temps qu’il faisait le Fou. M. de Bautru vint à entrer; sitôt que l’Angely l’eut aperçu, il lui dit :
€ 'Vous venez bien à propos, monsieur, pour me se- « conder ; je me lassais d’èlrc seul. »
Cette saillie causa un vif dépit à Bautru, qui y fui pourtant moins sensible que son frère, le comte de Nogent, l’avait été à une interprétation de l’Angely en présence du roi :
« Couvrons-nous, monsieur? cela est sans conséquence ix)ur nous. »
Ménage assure que Nogent en eut un tel chagrhi, que cela ne contribua pas peu à le faire mourir.
L’Angely ne tarda pas à s’amasser du bien, grâce aux présents qu’il recevait des personnes qui riaient de ses bouffonneries ou qui achetaient son amitié ;
« De tous nous autres Fous qui avons suivi le parti de M. le Prince, disait Marigny, un des l)ouffons du cardinal de Retz, il n’y a que l’Angely qui ait fait fortune. »
En effet, lorsqu’il fut en faveur, ses parents, qui étaient nobles et pauvres, le reconnurent, et il se lit réhabiliter. On ne sait à quelle époque il mourut, ou du moins déposa son sceptre de Fou du roi. Boileau, dans sa satire des Adieux à Paris, composée vers 1661, enviait presque le sort de l'Angely, auquel ne parviendraient jamais l'esprit le plus beau, l'auteur le plus poli
Les flatteurs de cour avaient usurpé la place des Fous d’offlee, qui n’eussent pas osé faire la grimace au soleil de Louis XIV ; les grands seigneurs, tels que le duc. de Boquelaure et le comte de Bussy-Rabutin, qui se hasardèrent à railler la gloire du roi, furent envoyés en exil ou enfermés à la Bastille; on n’entendit plus les grelots de la marotte se mêler aux cantates triomphales de Quinault et de Lully ; mais cependant les