JOURNAL DE LA SANTÉ DE LOUIS XIV
Il faut le dire, en demandant pardon de cette hypothèse triviale aux dames et à la dignité de l’histoire, si Louis XIV ne fût pas venu au monde couvert de gale, et s'il n’eût pas tari le lait d’un nombre infini de nourrices, il aurait imité son père, qui lirait avec des pincettes un billet doux caché dans le corset de madame de Hautefort, et les noms de üfancini, de La Vallière, de Montespan, de Fontanges et de tant d’autres n’éveilleraient aucun souvenir de galanterie et de libertinage.
« Le Roi, s’étant échauffé à danser et à répéter son « ballet, le 8 mars, fut .saisi, après avoir soupe, d’un « frisson par tout le corps, qui lui dura plus d’unt; ■ heure et fut suivi d’un accès de fièvre très-considé- '« rable, qui lui dura toute la nuit avec beaucoup d’in- « quiétudes. » Telle fut la déplorable éducation de Louis XIV, qui savait à peine lire et écrire, commi» l’atteste la princesse Palatine, mais qui, en revanche, dansait à merveille, « Il demeura tellement ignorant, M dit Saint-Simon, que des choses les plus connues « d’histoire, d’événements, de fortune, de conduite, « de naissance, de lois, il n’en sut jamais un mot. »
Le cardinal Mazarin tenait la main à perpétuer ainsi l’enfance et l’incapacité de Louis XIV, qui n’eût pas régné par lui-même, si le premier ministre avait vécu jdus longtemps.
Louis XIV’, qui dansait des ballets, déclamait des vers, chantait des ariettes, jouait à la paume et cha.ssait le cerf au courre, se trouva roi un jour sans avoir appris ce que c’était que la royauté. 11 continua pourtant à danser devant sa cour jusqu’en 1669, ou il
profita d’un sage conseil que Racine mit adroitement dans la bouche d’un personnage de la tragédie de Drilannicus. Louis XIV s'appliqua ce qui s'adressait à Néron, ce terrible baladip, et depuis il ne figura plus sur le théâtre de Versailles.
« Sur la fin du même mois, après plusieurs fati- « gués, durant un ballet dansé à plusieurs reprises par « Sa Majesté, entremêlé de quelque désordre et dé- « réglement à l'égard du régime de vivre, et même « ensuite de quelques excès de quelques breuvages « sucrés et artificiels, particuliérement de limonades, « et }X)ur avoir trop mangé des oranges du Portugal, « le roi a ressenti une douleur et faiblesse d'estomac « fort extraordinaire ; et, comme il voulut à son ordi- « naire, et contre l'avis des médecins, garder rc/i- « gieimment le carême, Sa Majesté fut si fort travail- « lée d'un flux de ventre, qu'elle rendait les aliments « sans aucune coction. »
X'est-il pas édifiant de voir Louis XIV jeûner et faire maigre en carême, après avoir dansé en costume de Dieu païen et s'étre abandonné à sa gourmandise ! Ce trait de caractère nous fait mieux comprendre que Louis XIV eût peur de l’enfer, au point d'épouser la veuve de Scarron par pénitence et pour gagner le ciel.
La bravoure de Louis XIV a souvent été plus on moins contestée; le fait est que ce fougueux danseur emporta au camp de Verviers une fâcheuse indisposition, qui, selon une vieille périphrase, n'était pas propre à mettre sa vertu en bonne odeur.
L’armée espagnole se trouvait à un quart de lieue
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des avant-postes français ; et cette armée, sous le commandement du prince de Condé, paraissait supérieure à celle de Turenne, qui se promettait bien de ne jkis risquer une bataille générale. Le Roi arriva donc, auprès de Turenne, dans l’état que Vallot attribuait à un excès de limonade plutôt qu’au voisinage des ennemis : < Comme le mal augmentait, raconte ce témoin « oculaire, je fus contraint, à Montmédi, de lui faire « prendre un lavement, en descendant de clieval, « étant encore tout botté, et en un lieu le plus désolé « et le plus incommode de tout le royaume. L'efl’et de « ce remède donna un peu de force et de counge au c Roi ; en sorte qu'il partit le lendemain matin pour « continuer ses desseins et sa marche. »
Après cette confidence de Vallot, ou ne s’étonnera plus que, Tannée suivante, Louis XIV soit entré, tout botté et un fouet à la main, dans le Parlement, lui qui exécutait gravement l'ordonnance du médecin, sans ôter ses bottes, en pleine campagne : le prince de Condé iTeùt jamais osé attaquer son roi dans cette position délicate.
Le jeune roi, malgré le traitement ambulatoire auquel il se prêtait de si bonne grâce, ne put rester que cinq jours au camp, où les Espagnols donnaient souvent de chaudes alertes ; il revint à Paris achever sa guérison.
Mazarin Temmçna do nouveau à l'armée, au mois de septembre, pour le faire assister au siège de Sainte- Nenehould, et aussitôt le malencontreux flux de ventre de recommencer.
Mais, cette fois, Vallot, qui ne le cédait en rien au
Pui’goii de 3Iolière, imagina un traitement radicid que le l'oi suivit, sans cesser de monter à cheval tous les jours et de continuer ses grandes entreprises. Ce traitement se oornposait de dix lavements de différente sortes. Il n’en fallut pas moins pour réconforter le Roi, qui ne descendit presque plus de cheval, et qui força les ussiegés de se rendre, dit la relation du médecin, ce qu'ils n'auraient pas fait sitôt, si Sa Majcs'é n'eût pas été présente et payé de sa personne.
ün devine maintenant pourquoi les seringues de Pourceaugnac et du Malade imaginaire avaient le seci'et de dérider la majesté royale.
L’année 1055 nous montre le Roi amoureux et heureux, nonobslant les réticences de madame de Motteville : « Olympe de Mancini parut aimable aux yeux du « Roi ; il la voyait souvent, et cet amusement fit « ])resque craindre que cette passion, quoique légère, « ne le portât à vouloir lui faire plus d’honneur qu'elle <- n’en méritait. La reine, qui savait la sagesse du i' Roi et celle de mademoiselle de Mancini, ne se fà- « chait point de cet attacliement, parce qu'elle le il croyait innocent. »
Le cardinal Mazarin avait fait venir d'Italie scs charmantes nièces, avec l’espérance de s'en servir pour dominer le roi. Le médecin Vallot ne soupçonnait pas que le cardinal atteignit son but par des moyens peu honnêtes , lorsque ce candide docteur écrivait sur son journal : « Le Roi eut une maladie « que j’aurais attribuée à quelque cause honteuse ;
« mais je n’avais pas pour lors de doute de la pureté « de sa vie, non plus que de sa chasteté. »
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Vallot employa saignées, purgations, eaux minérales, et s’aperçut peut-être que l’enfant était devenu homme.
Un an après, Mazarin maria sa nièce Olympe au comte de Soissons.
Le prévoyant cardinal avait d’autres nièces moins belles, mais plus rusées qu’Olympe : Louis XIV' les voyait si familièrement, qu’il finit par les aimer l’une après l'autre, et la deniière plus que ses sœurs. Marie de Mancini n’avait pour plaire qu’une grâce parfaite dans toute sa personne et qu’une afl'ectidn exclusive pour le Roi. Ce fut là sans doute ce qui lui gagna le • cœur de ce prince, qui l’aurait épousée, si la reine mère, indignée de cette alliance que Mazarin ajtpuyait presque ouvertement, n’eût ordonné la séparation des deux amants. Tous les historiens ont cité ce touchant adieu de Marie de Mancini : « Ah ! sire, vous êtes mi,
« vous pleurez, et je pars I »
Le Journal de Vallot nous permet de supposer que ces pleurs dérivaient d’une affliction véritable, et (pie le roi obéissait avec regret moins à sa mère (|u'à la raison d'Êtat; sa santé même fut singulièrement altérée, à la suite du départ de 3Iarie. Vallot usa, en cette v circonstance, de la panacée universelle des médecins de Molière ; Saignarc, piirgare et clyslerium donare; le triste adorateur de Marie de Mancini fut saigné deux fois des pieds, six fois des bras, et purgé quatre fois ; le nombre des lavements ne nous est pas connu, mais on peut l’imaginer en raison des saignées et des purgatifs. Nous ne croyons pas que V’^allot ait emprunté cet étrange traitement au Remedium amoris
lIISTOlUK IIE KUAXr.E
(l'Ovide. N(!'aninoiiis Louis XIV gutirit et oublia sa maîtresse, en épousant Marie-Thérèse d'Autriche.
En 1C61, Louis XIV commença réellement son règne, le cardinal Jlazarin étant mort et le surintendant Fouquet arrêté. On ignore le motif secret de la haine du Roi contre Fouquet ; mais on n'a que trop de preuves de la violence de cette haine, qui se cacha cinq mois sous les dehors de la confiance et de l'amitié, pour attendre l'occasion d'éclater comme la foudre sur le malheureux surintendant. La disgrâce de ce ministre ne satisfit jias les ressentiments implacables du Roi, qui espérait obtehir une condamnation à, mort en le faisant juger, •
Vallot nous apprend à quel degré d'irritation était monté Louis XIV contre cet insolent financier, qui lui disputait le cœur et les faveurs de mademoiselle de La Vallière : « Le Roi, qui s’était attaché avec tant (( d'assiduité et de prudence à prendre une entiéi'e « connaissauce de tout ce qui regardait la gloire et le « bien de son Etat, préférant à fous les plaisirs les « peines et les fatigues qu’il se donnait presque sans * relâche, se voulut purger encore une fois, et rendit « l)«uicoup de bile. »
Cette bile fournit un texte d'adulation au bonliomnie Vallot, (|ui n'eut garde d'accuser le Roi d'être plein de fiel pour scs ennemis ; « .Sa grande sagesse, dit-il « au contraire, avait formé cette (“galité surprenante « que l’on remarquait en lui ; mais, si son i^œur vou- « lait nous en dire des nouvelles, nous apprendrions « que, quoiqu'il soit plus maître de soi que tous les « héros qui nous ont précédés, la chaleur de son sang