DE PERPIGNAN
Il y avait autrefois une noblesse de bourgeoisie, qui s’égalait presque, en certaines occasions et en certaines localités, à la noblesse de chevalerie, quoique celleci refusât de lui reconnaître des droits qu’elles tenaient l'une et l’autre de semblable origine. Car on. peut dire que toute noblesse s’est faite elle-même avec l’épée, et, si les nobles chevaliers, possesseur des tours et des donjons féodaux, étaient toujours prêts à courir en armes partout où se faisait entendre un cri de guerre, les bourgeois ou citoyens-nobles, renfermés dans l’enceinte fortifiée des bourgs et des cités, n'avaient pas moins de zèle et de courage pour défendre leurs foyers, soutenir des sièges et repousser l’ennemi.
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Or cet ennemi commun fut d’abord le Normand dans le nord de la France, le Sarrasin dans les provinces méridionales.
La Catalogne, qui, par sa position géographique, se trouvait exposée aux attaques continuelles des Sarrasins d'Espagne, établit la première, comme une barrière protectrice, celte institution de noblesse "armée dans les villes, pour venir en aide à la noblesse armée des châteaux.
Barcelone, Perpignan et plusieurs autres cités qui n’existent plus, telles que Roussillon, Buscino, formèrent une espèce de ligue municipale contre l’envahissement de la religion conquérante de Mahomet ; elles secondèrent avec énergie et persévérance les efforts des seigneurs, et elles obtinrent, soit en récompense librement octroyée, soit en concession impérieusement exigéft, les privilèges honorifiques qui étaient les plus propres à échauffer l'enthousiasmé des populations et à changer de malheureux serfs en héros.
C’est à cette époque d’agression et de luttes journalières que les habitants de Perpignan devinrent citoyens-nobles, et fondèrent chez eux une noblesse Iwurgcoise qui fit ses preuves sur le champ de bataille, avant de porter l’épée dont elle avait appris à se servir, avant de prendre des armoiries glorieusement teintes de son sang.
Les Sarrasins, que la bataille de Xérès avait rendus maîtres de toute l'Espagne, commencèrent en 714 à déborder dans la Catalogne et dans le Roussillon, qui y était encore compris, sous les ordres d’un capitaine nommé Abdelazis : ils détruisaient de fond en comble
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les places qui se laissaient emporter d'assaut, et ni le sexe ni l'âge n'arrêtaient la cruauté des vainqueurs, que le fanatisme religieux animait encore davantage au massacre général.
Cependant les principales villes résistèrent à ce torrent, qui reflua bientôt vers l'Espagne, d'où il était parti. Mais, trois ans après, un nouveau chef aral)e, Alahor, rentra en Catalogne avec une armée plus nombreuse et plus fanatique : le pays entier tomba au pouvoir des envahisseurs, qui ne conservèrent que trois ou quatre villes, entre autres Perpignan, pour se maintenir dans leur conquête, tandis qu'ils pousseraient leur expédition au cœur du Languedoc, appelé a lors, la Gothie.
Ils ne se bornèrent pas à occuper cette vaste province, que leur livrait d’avance la terreur répandue avec le bruit de leur marche et de leurs exploits ; ils auraient fait disparaître de la face du monde le royaume des Francs, de même que celui des Goths, si Charles-Martel ne les avait pas taillés en pièces sous les murs de Tours en 732.
La France fut délivrée par cette mémorable bataille, mais non pas la Catalogne, qui resta sous le joug des Sarrasins, jusqu’au commencement du siècle suivant.
La Catalogne, dprant cette période d’oppression, ne se releva pas de ses désastres : les campagnes étaient incultes et désertes, les villes dépeuplées et misérables ; le culte chrétien avait à subir toutes sortes de vexations et d’avanies ; la législation nationale manquait de force pour se maintenir, quoiqu’elle ne fût pas positivement abolie ; les mœurs publiques se cor-
rompaient de jour en jour sous l’influence de cette tyrannie dégradante qui disposait de la vie, de la liberté et de la fortune des personnes : les Sarrasins levaient dans les familles catalanes un infâme tribut sur la .virginité des jeunes filles, tribut qui se perpétua. pourtant au prolit de certains fiefs, en se couvrant du nom de mauvais usages. En un mot, la Catalogne, naguère si florissante, n’olTrait plus que des ruines et des esclaves.
Charlemagne entendit les plaintes des opprimés, et il chargea son fils Louis, roi d’Aquitaine, d’expulser les Sarrasins de la Catalogne : ce fut l’ouvrage de huit années, pendant lesquelles il fallut regagner le terrain pied à pied avec maints combats sanglants et acharnés. Mais du moins la domination étrangère avait été si complètement déracinée, que le roi d’Aquitaine put établir à la place un gouvernement solide, fondé sur le concours des citoyens majeurs, moyens et mineurs.
La Catalogne, il est vrai, se trouvait dans des conditions particulières pour recevoir cette forme de gouvernement : d’une part, les municipalités romaines y étaient encore en vigueur ; d’autre part, le voisinage toujours menaçant des Sarrasins ralliait tous les habitants à la défense permanente du sol.
Louis d’Aquitaine, sans doute par les conseils du grand Charles son père, distingua l’administration urbaine de l’administration générale de la province, bien que toutes les deux fussent essentiellement militaires ; il divisa le territoire en comtés, et il forma des juridictions inférieures, sous le titre de vigueries.
vicariXy et même de sous-vigueries : comtes, vicomtes ou viguiers et baillifs furent alors les commandants des feudataires subalternes et des vassaux inférieurs, qui, au premier signal, se rassemblaient en corps d’armée et protégeaient les campagnes.
Mais ces troupes n’étaient point assez nombreuses pour couvrir les villes et pour s’y fractionner en garnisons dans des guerres fréquentes qui avaient la soudaineté et l’élan d’une invasion ; d’ailleurs, les soldats, en quittant leur charrue, répugnaient à s’éloigner de leurs champs, et l’intérêt personnel, qui leur faisait braver la mort, leur eût rendu insupportables les mêmes sacriiiccs, faits gratuitement pour des citadins qui ne leur inspiraient que de l’envie.
Le roi d’Aquitaine invita donc les habitants des villes à se défendre eux-mêmes, et, afln de les y encourager par un sentiment de vanité qui était en ce temps-là un puissant mobile pour bien faire, il leur promit, il leur donna certaines prérogatives de no blesse, attachées au service des armes.
Ces habitants étaient partagés en trois classes , comme dans les municipes romains ; la première , qu’on appela en catalan ma major, la main majeure, composée des citoyens les plus riches, qui n’exerçaient aucun négoce ni aucune industrie ; la seconde, en catalan ma mitjana, main moyenne, comprenant les principaux négociants ou mercadiers, surtout ceux qui avaient entre leurs mains le commerce des draps fabriqués dans le pays ; et la troisième, dix fois plus considérable que les deux autres ensemble, nommée en catalan ma menor, main mineure, et réunissant
les artisans, les marchands et les manouvriers de toute espèce.
Ces trois classes formèrent naturellement la hiérarchie de la milice bourgeoise : la dernière fournit les soldats, la main moyenne les officiers, et la main majeure les commandants. Ceux-ci, dont l’autorité civile survivait au commandement militaire, étaient seuls élevés au rang de nobles ; les mercadiers n’avaient que des privilèges de bourgeoisie, et les roturiers de la troisième classe jouissaient de quelques droits de cité, tels qu’exemptions d’impôts et nomination élective de certaines chaînes inférieures pendant la paix, ep dédommagement de leure fatigues et de leurs dangers pendant la guerre ; car ils ne recevaient pas de solde ni de butin, à l’exemple des combattants enrôlés sous lès bannières des rois, des comtes et des seigneurs.
Cependant les Sarrasins, refoulés en Espagne par Louis d’Aquitaine, ne renoncèrent pas à la Catalogne, qu’ils avaient été forcés d’évacuer, et durant trois siècles ils y reparurent sans cesse avec le fer et la flamme. Ils s’emparaient des villes et des châteaux, mais ils n’en restaient pas longtemps possesseurs, et la population chrétienne reprenait toujours l’avantage sur ses irréconciliables ennemis.
Barcelonnc et Perpignan étaient surtout le but principal des tentatives de ces envahisseurs, et l’une et l’autre furent plusieurs fois saccagées, pillées et in ■ cendiées.
Les comtes de Roussillon et de Catalogne relevaient de la couronne de France, qui, à ce titre, leur devait
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aide et protection ; niais les successeurs de Charlemagne, mal assis sur un trône ébranlé par les révolutions de palais , n’avaient pas d'armée à envoyer au secours de leurs grands vassaux, et, lorsque Borrell, comte de Barcelone, en 989, somma Hugues Capel de tenir les engagements de l'hommage féodal, Hugues Capet répondit qu’il le priait de faire renouveler cet hommage par des députés, qui lui ramèneraient ensuite une armée auxiliaire.
Cette armée pouvait se faire attendre, et les Sarrasins n’attendaient pas pour se fortifier dans Barcelone , qu’ils avaient prise après un siège long et meurtrier.
IjB comte Borrell promit d’anoblir tous les roturiers qui se présenteraient en armes et à cheval sous ses di*apeaux : il s’en présenta neuf cents, qui devinrent nobles sous la dénomination à'hommes de parage, et (|iii reconquirent Barcelonne.
Les hommes de parage transmirent à leurs descendants cette noblesse distincte, dite générosité, qui ne fut assimilée à la chevalerie que vers la fin du quinziéme siècle.
Les lois et les litres publics de la Catalogne avaient été presque tous détruits dans le saaagement des villes, et surtout dans le dernier siège de Barcelone ; les actes de la noblesse catalane n’existaient plus que dans la mémoire des nobles, qui vivaient pourtant en bonne intelligence entre eux, les citoyens dans leurs cités et les chevalieis dans leurs châteaux, parce que leurs intérêts étaient encore séparés, excepté dans la question de la défense du territoire. Les seigneurs et
HISTOIRE DE EllAXiE
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les bourgeois ne se Irouvaieiit en présence que dans les assemblées des élals-génératix de la province, coiv voquées d'abord de trois ans en trois ans, et ensuite à des intervalles moins rapprochés, pour délibérer avec les comtes sur l’ensemble et les détails du gouvernement.
Ces États, <|ui remontaient certainement à l'organisation féodale établie par Louis, roi d’Acjuitaine, se composaient de trois ordres ou bras : le premier, brucliiuvi ecclesinslicum , comprenait les évêques, les abbés de l’ordre de Saint-Benoît et les délégués des chapitres de cathédrale; le second ordre, brachium militare, les véritables nobles ou les chevaliers, et les roturiers qui possédaient des terres en justice, c'est-àdire des fiefs acquis à prix d’argent ; le troisième ordre, brachium régulé, ainsi appelé parce que les villes re- » connaissaient le roi pour leur souverain seigneur, ne comptait que des citoyens-nobles.
Chacun, pour siéger dans ces trois ordres, devait justifier de ses titres et qualités; plus tard, dixhuit commissaires, mmmêk habilitatcurs , dont neuf étaient choisis par le roi et neuf par les États, furent chargés de vérifier les droits des représentants du clergé, de la noblesse féodale et de la bourgeoisie noble.
La noblesse de Catalogne était une des plus anciennes et des mieux prouvées : les vieilles chartes, qui l'ap- |H.dlent le brus des magnats, des nobles, des chevaliers, des généreux et des hommes de parage, nous font connaître ainsi les quatre classes qu’elle renfermait : celle des magnats, magnatum, en catalan las potestates,