MIS
11' jimnier dans ses youvelles Récréations et joyeux Devis.
Les pages avaient cloué l'oreille de Caillelle à un poteau, et Caillette, qui i^eiisait demeurer là le reste de sa vie, ne disait mot : un des seigneurs de la cour liasse et le voit ainsi en conseil avec ce pilier ; aussitôt il le fait dégager et s’enquierl des auteurs de cette nialicir pour les punir. Caillette, en son idiotisme, répond oui à toutes les questions et promet de reconnaitre le pêrce-oreille. On fait venir fous ces gens de bien de pages, en présence de ce sage homme Caillette, et on les interroge l'un après l'autre ; mais chacun de nier effi-onlément. AlleX: faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette disait tout bas : Ce n'a pas été moi aus,si! Enfin l'écuyer demande au dernier page qui restait, s'il s’avoue coupable de ce méchant tour ; fienni, monsieur, je ny étnis pas! Alors Caillette, qui ne se .souvenait plus de son oreille, s'imagine qu’on le somme de répondre à la même interpellation et il répète d'un air contrit : Je n'y étais pas aussi !
D'après cette anecdote, racontée par un contemporain, Caillette devait être un fou sans mémoire et sans passion, une espèce de brute, pétrie de bêtise et de bonhomie, un marmouset grotesque, amusant par sa simplicité idiote autant que par son accoutrement ridicule. (Juant à l'étymologie de ce nom, qui a passé dans la langue, on balance entre caillette, petite «lille qui se laisse prendre dans les filets où l’attire un miroir au soleil ; caillette, tripe de veau ou de mouton, qui .sei't à faire cailler le lait ; et même caillette ou
f,ES FOUS DES ROIS DE FRANCE
cauchoise, du pays de Caux, L'analogie d’un fou avec une caille, qui caquette sans cesse, est frappante.
Ce nom-là s’employait au figuré, du vivant de l'individu qui le portait; car Marot écrivait, en 1515, que, s'il était jamais amoureux, il consentirait à être appelé caillette. Béze, dans son Passavaiit, dit au président Lizet : « Si tu parlais ainsi, même en Sorbonne, tous tes confrères se riraient de toi comme une caillette. » Le proverbe traditionnel de Montpellier était : fou comme Caillette; enfin, ce passage de la Satire Nénippée ne laisse aucun doute sur l’origine de ce nom : « Et ce n’est pas sans cause que les autres nations nous appellent caillettes, puisque, nous, pauvres cailles coiffées (c'est-à-dire comme femmelettes) et trop crédules, les prédicateurs et sorbonnistcs nous font donner dans les rets des tyrans. »
Aujourd’hui, ce mot est une injure fort usitée à Paris, pour désigner une personne indiscrète, frivole et liabillarde ; ainsi nombre de gens ne soupçonnent pas avoir un Fou de cour pour patron.
Triboulet, le second Fou de Louis XII, est plus connu par les facéties qu’on lui a prêtées et qui en feraient presque un sage, si les inventeurs à'ana n'avaient j«is seuls contribué aux frais de son esprit. Le nom seul de Triboulet, formé du vieux verbe tribou- 1er, dont il ne reste que tribulation, atteste assez la fâcheuse situation de ce malheureux insensé à la cour. On lit dans Alain Chartier : « Aux bons les adversités viennent, et sont foulés et par fortune triboulés. t Dans Froissard : « En Angleterre, i>our cette saison, ils étaient tous triboulés et en mauvais arroi: » et
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no HISTOIHR DE FRANCE
dans Paquier : « Tribotfle ménage, » pour trouble ménage. Il est donc certain que ce nom n’est jjas tiré du grec Tpîê*xXo;, fainéant, ni de tribaUc, qui était synonyme de rôtisserie à Blois, ni du latin tripnta, diminutif de tripa. Triboulet se traduirait bien par notre mot moderne de souffre-donleur.
« Loin d’être un de ces fous spirituels qui réjouissent par des bons mots, dit Bernier, lequel devait être bien instruit par la tradition de Blois, ou qui disent au hasard quelque chose de sentencieux, ce n’était qu'un pauvre hébété, natif du Foiz-lez-Bois. Comme les pages, les laquais et les enfants abusaient de sa misère, le roi Louis XII eut la charité de le commettre aux soins d'un gouverneur qui empêcha qu’on ne lui fit du mal. C’est pourquoi Michel Le Vernoy parâit employé, dans l’État de la maison du roi, en qualité d’aide et de gouverneur de Triboulet. »
C’est apparemment de ce gouverneur qu'il s'agit dans une nouvelle de Bonaventure Des Periers. Louis XII devait faire son entrée dans la ville de Rouen ; Triboulet fut envoyé devant, pour annoncer la venue du roi : n’était-ce pas un étrange ambassadeur? il était le plus fier du monde, en se voyant sur un beau cheval caparaçonné de ses couleurs, et tenant sa des i/o/mes /"eies ; il piquait, il cou-
rait, il n’allait que trop. « il avait un maître avec lui pour le gouverner. Eh 1 pauvre maître, tu n’avais pas besogne faite! 11 y avait belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. » Ce gouverneur lui ordonnait d’arrêter , et Triboulet , gui craignait les coups (car qtielqucfois son maitre lui en donnait).
.s'eflbiTait d’arrèler le cheval à grands coups d'éperons, haussant et secouant la bride.
« N’arrêterez-vous pas ? lui criait son maître en colère.
« — Le méchant clieval 1 répondait Triboulet, je le pique tant que je puis, et encore ne veut-il pas arrêter. »
On voit que les Fous d'office étaient, comme les petits pages, sujets aux étrivières, et Triboulet, qui en avait une telle appréhension, ne redoutait pas moins le bruit de l'artillerie, lorsqu'il accompagnait le roi à la guerre. Jean Marot l’a placé dans un coin du tableau où il peint le siège du château de l'escaire par les Français, dans l'expédition de Venise en 1509.
Triboulet, fol du roi, oyant le bruit, l’borreur,
Courait parmi la chambre en si grande frayeur.
Que, sous un lit de camp, de paour, s'est terré Kl crois qu’encore y fut, qui ne l’en eût tiré.
N'est de merveille donc si sages craignent coups Qui font telle trcmciir aux innocents et foiisï Triboulet fut un fol, de la tête ccomé,
Aussi sage à trente ans que le jour qu'il fut né,
Petit front et gros yeux, nez grand et taille à vAle t voûte), Estomac plat et long, haut dos à porter hotte :
Chacun contrefaisait, chanta, d.-)nsa, prêcha,
Et de tout si plaisant qu'onc homme ne fâcha.
La présence de Triboulet à l'armée n'était pas extraordinaire alors, quoiqu’elle fût peu en rapport avec les scènes sanglantes et terribles de la guerre : la cljevalerie opposait par là le rire à la mort, et affichait son mépris pour la vie; d'ailleurs, on ne se battait pas toujours, et, après les grands coups de lance, les petits coups do langue.
inSTOIRK DE FRANCE
Pendant la bataille de Cérisolles, en Ibii, le marquis du Guast, lieutenant de Cliarles-Quint, crut un moment que la victoire était à lui, et, pour en transmettre la nouvelle à sa femme, il dépéclia son Fou en lui baillant armes et cheval, et, entre, lui promettant deux cents cens pour prix de sa commission : mais la chance tourna et les impériaux furent battus. Le bouffon, fait prisonnier en chemin, fut amené devant le duc d’Enylnen, auquel il raconta l'objet de son ambassade.
« Mais qu'est devenu le marquis? demanda le duc d'Engbien.
« — Je crois, répondit le Fou , que le marquis a voulu gagner lui-même son argent, et qu'il est allé avant moi porter la première nouvelle de sa victoire.»
Le portrait que Jean Marot trace de Triboulet n’est pas plus flatteur que celui que Rabelais en a fait, lorsque Panurge, après avoir rédfé avec Pantagruel les litanies de co fol à vingt-cinq carrais dont les vingtquatre font le tout, le consulte pour savoir si, lui, Panurge, doit se marier ou non,
Triboulet étant arrivé de Rlois, on lui donna « une vessie de porc, bien enflée et résonnante à cause des pois qui dedans étaient, plus une épée tie bois bien dorée, plus une petite gibecière, faite d’une coque de lorlu/\ plus une bouteille clissée, pleine de vin breton, et un quarteron de pommes. Triboulet ceignit l’épée et la gibecière, prit la vessie en main, mangea une partie des pommes et but font le vin. Pamn^e le regardait curieusement et dit : — « Encore ne vis je a onc fi>l qui ne but volontiers et à longs traits 1 » En-
suite il lui exposa clairement son affaire; niais, avant qu'il eût achevé, Triboulet lui appliqua un grand coup de poing entre les deux éjwules, lui rendit en main la bouteille vide, le nasardu avec la vessie, et prononça cet oracle en branlant la tèle : Dieu ! Uü ii ! fol enrage, gare moine, cornemuse de Buzançai.
Là-dessus, il s’éloigna pour secouer sa ves?ie, en se délectant au mélodieux son des pois, et refusa d’ajouter un seul mot. Panurge l’ayant pressé de questions, le Fou tira son épée de bois pour l'en frap(>er ;
« Bien fol est-il, dit Panurge, cela ne peut se nier; mais plus fol est celui qui me l’amena, et moi trèsfol, qui lui ai communiqué mes pensées. »
Alors Pantagruel interprète la prophétie à sa manière, en disant que Panurge est bien fou de se marier sur ses vieux jours, qu’un moine troublera son ménage et le rendra ridicule comme une colnemuse. Mais Panurge explique à sou avantage les jaroles de Triboulet, en se gloriliant d'être fou, puisque loul est fol, en assurant que le moine ne sera qu’un moineau, semblable à celui que chérissait la I^sbie de Catulle, et en se réjouissant d’être prédestiné à oiür les sons de la rustique cornemuse.
Triboulet avait acquis, par ses laits et gestes, une réputation si populaire, ((u'on disait proverbialement, pour témoigner le peu d'estime qu’on faisait de quel- (lu'un : Je m'en soucie comme de ïribonlel.
Triboulet ne fut, sous Louis Xll, (pi'uu pauvre imbécile, toujours tremblant au claquement du fouet de son gouverneur, toujours en querelle avec les pages qui le bafoudieiit ; mais, sou> Fiançois 1", il devient
HISTOIHE DE FRANCE
tm i)ersoni)age, il a son franc parler sans crainle des t’t l ivières, il siège dans le conseil du roi, il se moque de son maître et de toute la cour; c'est Diogène dans son tonneau, tenant tête à Alexandre.
II faut avouer que les auteurs d’.-necdotes ont habillé Ti ijjboHlet de toutes les guenilles des fous et des badins de son siècle ; ainsi telle repartie dont on fait honneur à l'élève de Michel Le Vernoy a été traduite <ie l’espagnol ou de l’italien. Il est donc certain que bien des folies ont passé sur le compte de Triboulet, qui leur a prêté la sauvegarde de son nom, de même (pie les anciens rapsodes n'ndaient Homère responsable de leurs vers, et s’incorporaient à la gloire du chantre de Vlliade.
(’ependant on peut citer (luehiues-imes de ces réjM)iises attribuées à Triboulet, comme des modèles du genre d'esprit qu’on attendait d'un fou en titre d’oflice; vienne ensuite Rabelais souhaiter l'institution des Tribouletiinales, ftMes en l'honneur des fous et de Triboulet !
Lorsque Fraii(;ois D' préparait sa triste canlpagnc de l’année 15-25, où il perdit tout, fors l'honneur, Trilioulct assistait au conseil secret dans lequel on discuta le plan de l’expédition. Chacun proposant son avis sur le passage de l’armée en Italie ;
f Vous croyez, Mcssircs, avoir décidé à merveille ? dit Triboulet, qui prit la parole aussi hardiment que le chancelier Duprat ; ces beaux avis ne me plaisent guère, oar.vüus ne songez aucunement à l'essentiel.
U — Qu’est-ce? lui demanda sérieusement le roi.
¥ — L'essentiel n’est pas le moyeu d’entrer en lia-
lie, reptirlit le Fou, mais le moyen d’en sortir, duquel personne ne parle. Voulez-vous que nous y restions? »
L'historien Mathieu nomme Amanl l'auteur de sage et prudent avis.
Triboulet aurait dû ajouter, comme ce harangueur des États de la Ligue : « Croyez-moi, et vous croirez un fol; » car il prophétisait sans le savoir, à moins que la prophétie ne soit postérieure à l’événement de la bataille de Pavie. Chez les Romains, les poulets prédisaient l’avenir en concurrence avec les oracles. Triboulet fut contemporain de Michel Nostradamus.
Un grand seigneur, peut-être Bonnivet, ayant menacé le Fou qui l’avait blasonné, c’est-à-dire raillé publi([uement, Triboulet alla se plaindre à François I":
« N’appréherde rien, lui dit le roi : quiconque aurait la hardiesse d'entreprendre contre toi, je le mènerais pendre un quart d'heure après ta mort.
<( — Merci vous dirais, reprit Triboulet, s’il vous agi («; de le faire {jendre un quart d’heure avant qu’il ne me tue. »
Cette spirituelle saillie a été si souvent répétée en changeant de maitre, que Triboulet, dans tous les cas, ne serait ici qu'un plagiaire.
Une autre fois, comme il passait avec un seigneur sur un pont dépourvu de parapet ou d’accoudoir, le seigneTir demanda en colère pourquoi ou avait construit un pont sans y mettre de gardé-fous :
« Monseigneur, dit Triboulet, certes on ne savait que nous dussions passer par là. »
Ce trait serait plus vraisemblable, si l’on avait dit,'
IIG HiSTOlUL DE FUASCE
à celle époque, garde-fous au lieu de garde-faux, qui esl le mol priniilif, soil qu'on ail sous-enleiidu le iiiot pas pour garde un faux pas, soil que faux, dérivé de l'allemand, signifie defaut des côtes, parce que celte balustrade garantit le corps jusqu'à la ceinture. Au reste, l'anecdote est assez jolie pour avoir fait prévaloir garde- fous sur gu rdc- faux.
(Juoi qu’il en soit, les actes facétieux de Triboulet, comme nous l'assure Des Deriei's, dans ses Coûtes et nouvelles Récréations, divertissaient beaucoup le roi en bii procurant quelque ébaltement après son travail ès affaires du royaume.
Fi'ançois D' n'allait ni à la chasse, ni en voyage, sans être accompagné de son Fou, marchant devant lui par les chemins, et, de temps à autre, la voi.v aigre du Ixtuffon lançait une plaisanterie qui mourait dans l'oreille du roi, ou passait de bouche en bouche avec des éclats de rire approbateurs, selon l’accueil qu’elle avait reçu à sa naissance. Un sourire effleurant les lèvi-es du maître était pour tous les assistants un ordre tacite d'applaudir et de s’égayer; mais, bien souvent, ce qu'on appelait une gentille sornette emmanchée au bout d'un bâton; lie touchait pas l'esprit soucieux et taciturne de François I", rêvant au désastre de ses armées d'Italie et aux menaçants défis de Charles- (^uint. Alors la plus fine épigramme de Triboulet ne produisait qu’un vain son, à peine entendu et répété à peine par les pages désœuvrés. Les succès du Fou de cour déi)endaient donc moins du mérite de ses bons mots que de la disposition du roi à les écouler.
Un jour, Triboulet chevauchant auprès du roi et de-
visant de quelque sornette, le cheval qu'il montait fil entendre six ou huit fois un bruit irrespectueux dont Triboulet fut fort courrouce'. Aussitôt il met pied à terre, ôte la selle du cheval, la met sur sa tôte, et dit à François 1", qui était de belle humeur :
« Cousin , cousin , vous m’avez cejourd’hui baillé le plus méchant cheval cpii fut onc vu; c'est un ivrc^e : quand il a bien bu, il ne fait que parler de la sorte. Far Dieu ! en punition de ce, il ira à pied. Ah ! ah ! le vilain, il dit des choses mal sonnantes devant le roi. » A ces reproches, il ajoutait de grands coups de massue siu* la croupe du cheval, qui n'en parlait pas moins haut. Il jxirla ainsi la selle, otcmiduisit le cheval par la bride pendant plus d'une demi-lieue, jusfiu'à ce qu'il crut l'animal dûment corrigé et réduit à se taire.
Triboulet, suivant ce même conteur, son contemporain, inventait mille folies pour l'amusement du roi : tantôt il vendait son cheval i>our avoir du foin ; tantôt il revendait son foin pour avoir un cheval ; car « il vécut toujours foliant justju’à sa mort, i*
François 1" l’emmenait partout avec lui, même à l’église.
Un jour, le roi allant à la Sainte-Chapelle pour entendre vêpres, Triboulet, armé de sa marotte, entra dans le sanctuaire, à la suite des grands officiers : au moment où le cortège royal arriva, un profond silence régnait dans l’église, et les chanoines, rangés sur leurs stalles, attendaient que le roi fût agenouillé devant son prie-Dieu pour commencer la cérémonie. Tout à coup l’évêque officiant entonna d’une vcix écla-
HISTOtRE DE FRANCE
tante le psaume Deus in adjulonuth meum intende, puis tous les chantres répondirent à plein gosier, de sorte qu'on n'eût point ouï tonner céans. Le chant grégorien,- soutenu par le ronflement des orgues, gronda , solennellement sous les voûtes de la Sainte-Chapelle : étourdi de cette musique, Triboulet se leva de son siège, courut à l’évêque et l’accabla de coups de i>oiiig.
L’évêque crie à l’aide, les chanoines interrompent leurs psalmodies, les assistants croient que le diable a pris la forme de Triboulet; on vient au secours du •pauvre prélat, à moitié mort de peur; on retient le bras de son adversaire, (jui frappait comme un jn^ssédé; on conduit Triboulet devant le roi, que cotfe scène indécente avait irrité, bien que la comique fureur de son Fou lui donnât sujet de rire : '
« Méchant garçon, lui dit-il, pourquoi as-tu maltraité cet homme de bien? Tu seras, pour ce fait, fouetté bellement, sans préjudice de l'enfer.
« — Da, da ! mon cousin, reprit Triboulet avec une ^ gravité de juge siégeant sur les fleurs de lis, quand nous sommes entrés céans, il n’y avait point de bruit, s’il vous souvient, et voilà que ce braillard a commencé la noise : c’est donc lui qu’il faut punir. «
François 1" demanda pardon pour son Fou à l'évêque, qui l’excusa en faveur des paroles évangéliques :
«I Bienheureux les pauvres d’esprit, b C ette anecdote sacrilège fut assez publique pour qu’un auteur italien, le Domenichi, la mentionnât, quelques années après, dans un recueil de plaisanteries florentines, sans toutefois nommer Triboulet.
Ne peut-on pas sui)poser que ce malicieux person-
nage usait de ses privilèges de Fou royal pour bafouer les prêtres catholiques et causer un immense scandale, que les premiers apôtres de la religion réformée eussent payé de leur vie ? Nous voyons, en elfel, à la même époque, plusieurs fanatiques luthériens ou calvinistes insulter ou maltraiter le desservant à l’autel, et périr en martyrs dans les flammes du bûcher.
Bonaventure Des Periers nous apprend queTrilKnilet, qui avait été plus heureux que sage, laissa beaucoup de regrets après lui. Sa mort eut lieu sans doute vers l'a-inée lô57, puisque le poète latin Jean Voûté a composé l’épilaplie de ce Fou célèbre, imprimée dans un volume de poésies latines en lùô8. Cette épitaphe, dont le principal sel consiste dans le rapprochement des mots vixi (j’ai vécu) et morio (bouffon) équivoquant avec le verbe morior (mourir) , n'est guère traduisible en français.
Vixi morio, rogibusquc gralu->
Solo hoc nominc; viso non fufui H'
Rcgum morio sim Jovi supremo?
Cela veut dire à peu près : a J’ai vécu fou, et j'étais cher aux rois par ce seul nom ; est-ce que le IkiuIfon des rois ne peut pas devenir celui de Dieu? »
11 y a encore une autre épitaphe latine qui n’est pas de meilleur goût. Un poète français rima et publia les Lamentations el Complaintes de Triboulet, fol du roi, qu'il fait contre la mort. Ce fut probablement le même auteur qui avait fait paraître précédemment la Complainte sur la mort de Caillette; la poésie avait ellemême besoin de quelques grains d’ellébore.
Celle date véritable de la mort de Triboulet (1555- 1 558) détruit un fait rapporté dans toutes les histoires de France, ainsi que dans tous les ana, qui présentent ce Fou de cour c^mme vivant encore à la fin de l'année 1559.
En 1559, lorsque les (tontois se révoltaient contre la tyrannie impériale, Charles-Quint demanda un sauf-conduit à François F' pour traverser la France, et le roi-gentilhomme lui accorda le libre passage à travers son royaume, sans avoir aucune intention de se vi'iiger d'un irréconciliable ennemi par une trahison. Dans cette circonstance, l'empereur était aussi imprudent que son hôte fut généreux. Les avis ne manquèrent pas à François l", qui repoussa noblement toute insinuation perfide, et qui ne voulut plus se souvenir de sa captivité à l’Alcazar de Madrid. Charles-Quint, de son c()té, eut sans soute à résister aux conseils de sa noblesse castillane, lorsqu'il osa se remettre à la lionne foi de son ancien prisonnier.
Triboulet, dit une tradition dont nous avons vainement cherché la source, écrivit sur ses tablettes le
nom de rEmpereur, dés que celui-ci eut mis le pied sur les terres du roi qu'il avait non-seulement vaincu a Fax ie, mais encore provoqué dans un cartel on il l’appelait déloval et félon.
« Mou cousin, dit Triboulet au roi, j'ai inscrit eu *6s tablettes les noms et qualités des plus grands fous l’E* monde : voilà comment notre cousin
mener la danse, pour ce qu'il vient se MadHd *^**^'^ dans vos États en expiation du traité de
LES FOUS DES ROIS DE FRANCE 12i
«I — Oui-da, méchant garçon, penses-tu que je le retienne en chartre privée? rej.-'* François 1". A-t-il pas reçu ma foi de gentilhomme, moyennant laquelle il est plus en sûreté dans mon royaume que dans le sien propre? Donc, n’impute à folie sa noble fiance en ma chevalerie. ■*
« — J'attendrai, s’il vous plaît, pour effacer son nom, que vous l’ayez laissé honnêtement passer en Brabant. Apiés quoi, j’oterai ledit nom, pour y ranger le vôtre en sa place. »
D’autres historiens donnent à cette anecdote une forme plus ingénieuse et plus vraisemblable. Lorsque l'on apprêtait à Paris les fêtes de l'entnMjde Charles-j (Juint, François 1" fit apporter au Louvre les magnifiques présents qu'il destinait à l'Empereur , et les étala aux regards avides de sa cour.
«I C’est moult glorieusement recevoir notre cousin et sa césaree majesté, dit Triboulet en retirant son bonnet à grelots {«ur l'arborer au bout de sa marotte ; je ne demeurerai point en arriére d’une si généreuse magnificence, et je veux aussi faire un don à l’Empereur arrivant dans la lx)nne ville de Paris.
« — Eh! quel don sera-ce? demanda le roi, qui craignait quelque impertinence de son Fou.
« — Vraiment, je lui donnerai mon bonnet comme au maître ès-arts de la Folie, puisqu'il vient se jet(*r pieds et poings liés aux bras de son ennemi.
« — Trêve, monsieur du Fou, interrompit François I" en colère : l’Empereur, se confiant à ma parole royale, n’a pas sujet d’appréhender qu’on le retienne.
« — Jp n'y trouve rien à re<lire, mon cousin, mais j'attendrai l’issue des choses j)our savoir qui aura mon bonnet : vous ou bien l’Empereur, à moins que tous deux en soyez coiffés en guise de diadème. »
Ces deux anecdotes ont probablement été fabriquées d’après celle qui met en scène la ducbesse d’Étampes, excitant le roi son amant à retenir en otage l’Empereur :
(I Voilà une belle dame, mon cousin, dit François I*' à Cbarlcs-Quint en montrant madame d’Étampes, qui est d’avis que je ne vous laisse par sortir de France avant que vous ayez révoqué le traité 'de Madrid.
« — Si l’avis est bon, il le faut suivre, » répondit l’Empereur.
Mais, deux jours après, il eut soin de prévenir ce dangereux avis, auquel l’influence d’une maîtresse favorite pouvait prêter beaucoup d’autorité, en ofl’rant ime bague de diamants à la duchesse d’Étampes, qui n’opposa plus d’entraves au départ de l’Empereur. Ce prince, suftisamment averti par le danger qu’il avait couru, se garda bien, à son retour, de pa.sser sur le territoire français.
Mais, si l’on remonte à la source de la spirituelle saillie de Tribonlet, on la trouve dans les Serécs de Bouchet, sieur de Boncourt, qui l’attribue au bouffon d’un duc de Milan, qu’il ne désigne même pas. Ce fut peut-être à l’imitation de ce bouffon que celui de François I" se servit d’une adroite plaisanterie pour glisser un conseil de si profonde politique. En tous cas, un autre que Triboulet eut les honneurs de ce conseil, qui ne fui |ias écouté, contre l'opinion des
LKS FOUS DES ROIS DE FRANCK I‘2r,
hommes d’État, plus soucieux de rinférêl de la France que de l'honneur de son roi.
Voici le conte que le poitevin Bouchet adresse aux bonnes gens qu’il réunissait à ses sérées, remplies de propos joyeux et gaillards. Un duc de Milan avait ini serviteur « qu’on estimait bouffon et plaisant, parce qu’il mettait en écrit et faisait registre de toutes choses qu’il pensait dignes d’être enregistrées en son diaire et papier-journal. » Un jour, le duc, en feuilletant ce journal, fut bien surpris d’y voir son nom, altendu qu’il avait, disait une note, « baillé trente mille ducats à un more ({u’il ne connaissait que de bnil jours, pour aller acheter des chevaux en Barbarie. »
« Pourquoi m’as-tu couché sur ce papier au rang des fous? demanda le duc en colère au botiffon, qui ne se défendit pas.
« — Pourquoi? reprit-il ; pour autant que tu as baillé trente mille ducats à un nègre que tu connaissais à peine.
« — Bon ! s’il m’amène des chevaux pour mon argent, répliqua le duc, quelle folie aurai-je faite qui mérite être mise en ton livre ?
— 11 n’y aura rien de gâté, repartit le bouffon, car, s’il revient avec les chevaux, j'effacerai ton nom de mon papier et y mettrai le sien. »
Tribonlet, que Bouchet aurait nommé si l’anecdote avait eu rapport à lui, mourut peu de temps après l'année 1555, puisqu’un vers de Clément Marot, dans VÊpître du Coq à l'Ane, publiée cette année-là, parle des mores et des morisques qui rivalisaient avec le bouffon du roi, quand la prise de Tunis par Charles
Quint eut donné au roi plusieurs monstres humains qu'on recrutait en Afrique pour les menus plaisirs de la royauté.
Tu ne sais pas ; Tunis esl prise; Tribouict a IVèros el sirurs.
Les motrs du roi étaient aussi des esj>èces de bouffons qui chantaient des chansons étrangères et dansaient des danses grotesques. Triboulet succomba peutèlre au chagrin qu'il ressentit de se voir préférer ces visages noirs et cuivrés, qui divertissaient les dames. L'auteur de sa disgrâce ne sei ait-il i»as le nommé Ortis, que Clément Marot intitule More du roi, dans l’épitaphe épigrammatique où il nous apprend que <‘e mahométan se fit chrétien au lit de mort, et voulut être enterré en habit decordelier, suivant un usage commun alors chez les princes, puisque le fameux Albert Pio de Carpi devint aussi cordelier upréa sa mort. Voici l’épitaphe d’Orlis :
Sou.s celle lonilje gîl, el qui f Un qui chaulait ta cochlqui; r.i-gît que dure mort piqua.
Un qui cliantait la cochiqua :
C’esl Orlis! oh! quelles iloulcur.«!
-Nous le vîmes de trois couleurs Tout mort, il m'en souvient encore ; Uremièrement il était more ;
Puis, en habit de cordelier,
Fut enterré sous ce pilier;
Et avant qu'eût l’esprit rendu,
Tout le sien avait dépendu (dépen.^é).
Par ainsi, mourut le folâtre,
■'ussi blanc comme un sac de plâtre, •^ussi gris qu’un foyer cendreux,
F.t noir comme un lieau diable ou deux.
Jr
Triboulet avaU. un rival plus redoulable à la cour de François I" ; celait un nommé Villemanoche, qui, dit Pasquier dans ses lettres, « ne péchait en toutes les fonctions de son entendement, sinon lorsqu'il entrait sur l'espoir de ses mariages, estimant qu’il n'y avait grande princesse qui ne fût enamourée de lui. »
Villemanoche, à V origine duquel Clément Marot consacra un chœur de folie, avait dressé une généalogie imaginaire, où il faisait descendre ses ancêtres, appelés les Pichelins, de toutes les familles souveraines de l'Europe; armé de cette curieuse généalogie, qui est aujourd'hui conservée parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale (fonds Colbert), vêtu d’une longue robe de docteui’, il allait, quêtant une femme, auprès des grandes héritières de la cour, et cherchait à leur démontrer par ses harangues que la France était intéressée à perpétuer la race piclielinc.
* Brusquet a été le premier homme pour la bouffonnerie qui fut jamais, dit Brantôme, qui lui adonné place parmi ses Hommes illustres, et nul ne lui pourrait être comparé, fût pour le parler, fùtpour le geste, fût pour écrire, fût pour les inventions, bref pour tout, sans offenser ni déplaire. » Brantôme dit encore que, si l'on eût songé à recueillir tous les bons mois, coules, traits et tours de Brusquet, on eût fait un trèsgros livre. » Et jamais il ne s'en vit de pareils, ajoute-' 1-il ; et n'en déplaise à Pinan, à Ai lol, ni à Villon, ni à Ragot, ni à Morel, » illustres et passés maîtres dans l'art de folier.
Les anecdotes que Brantôme, Bouchet et Tabourol ont rassemblées pour la gloiiede Brusquet prouvent,
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en eft'el, que ce boufîun célèbre avait l’esprit moins fécond en reparties spirituelles (fu’en stratagèmes comiques, qui, deux siècles plus tard, furent remis en honneur à l'occasion du poète Poinsinet, et fondèrent en France une espèce de métier facétieux, exercé d’office par les mystificateurs.
Le nom de Brusquet semble une qualification du caractère et de l’humeur du personnage cpii le portait : 1a vivacité de ses facéties et de ses imagiîmtiotis folâtres fut probablement l’origine de ce surnOm, dérivé du mot italien brusco, qui a fait bmsque en françiiis, lorsque notre langue, qui s'était qrécisée et latinisée au quinzième siècle, s'itnlianisa sous l’influence lies Médicis.
Au reste, il n’est pas étonnant que ce Brusquet, que Brantôme nous a montré dans la compagnie de ses f/mm/s capitaines, ait vu son nom, appliqué à la désignation des gens qui lui rassemblaient, devenir un adjectif reconnu par l’Académie, conune on avait déjà emprunte à Villon le substantif inllonnerie, et à Caillette le verbe cailleter.
Brusquet eut, en outre, pour postérité une multitude de petits chiens hargneux et criards, lesiiuels élaieut de la famille du chien de M. Dimanche, à qui don Juan, dans la pièce de Molière, dit plaisamment : o Et votre iwtit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et mord-il toujours bien aux jambes les gens ijuî vont chez vous ? i>
Dans l’année 1536, lorsque François I" faisait ravager la Provence pour recevoir l’Empereur, qui s’avançait vers Lyon avèc une ai'mée victorieuse, l’armée
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IVanvaise, retrancliée derrière les fossés de son camp, sous les murs d’Avignon, souffrait des maux qu’on avait préparés à reiniemi, manquait de vivres et s’affaiblissait par les pertes que lui causaient journellement la désertion et les maladies épidémiques : le quartier des Suisses et des lanstiuenets était surtout frappé de mortalité. Un jeune Provençal y arriva ; il se donnait pour médecin et promettait des cures merveilleuses, qu’il avait la précaution de faire payer d’avance ; il trouva un [trodigieux débit de ses recipe, de ses remèdes et do ses onguents; mais il tuait impitoyablement tous les pauvres diables (pie la nature ne se cliargeait pas de guérir.
Le connétable de Montmorency, qui, chaque matin, après avoir entendu la messe, donnail ifénéralement (jmcieuse audience à chacun de ceux qui avaient affaire à lui, dit Du Bellay, et se promenait dans le I amj) avec les capitaines, parlant sur le chemin aux uns et ptiis aux autres, apprit les terribles effets des médecines du charlatan, accusé par ceux de ses malades qui étaient encore en état de se plaindre. Le connétable ordonna au prévôt de mener [lendre ce malavisé docteur, vêtu de la robe qu’il avait usurpée.
Le Dauphin Henri, que le roi envoyait au camp d’Avignon, rencontra le cortège du patient, qui lui demanda grâce le plus joyimsement du monde ; le Dau- ‘pliin, riant aux éclats, se fit instruire des motifs de la sentence qu'on allait exécuter.
» Pourquoi, méchant garçon, as-tu mis à mort plus de Français que ne saurait faire l*lîmpereur dans sa plus grande furie? lui dit le Dallphin, favorablement
disposé par les grimaces et les plaisanteries du faux médecin.
« —.Monseigneur, répondit gravement le condamné, en bonne foi, ceux-là qui sont morts se plaiguenl-ils de ma pharmacopée, et ne sont-ils pas bien guéris de la fièvre à perpétuité ? »
Henri, qui aimait les saillies, pensa que Tboinme capable de gausser, la corde au cou, serait un vrai boulfon de roi quand on lui ôterait la crainte de jierdre terre et de danser la danse des pendus, comme ou appelait alors le supplice patibulaire. Le Dauphin accorda donc la vie à ce galant, sous la condition qu'il renoncerait à la médecine ; et Brusquet, en quittant son déguisement funèbre, prit la livrée de ce nouveau maître, moins dangereux à servir qu'Esculape : de ce moment, Brusquet remit à sa langue le soin de sa fortune.
Brusquet suivit celle du Dauphin, qui ne renonya pas à rire en devenant roi de France. Brusquet avait commencé par être valet de la garde-robe du prince ; il fut bientôt nommé valet de chambre, titre qu'il partageait avec lesi>remiers poètes du temps, Clément Marot, Bonaventure Des Periers et Ronsard. Brusquet ne se contenta pas de cette charge honorifique, accompagnée d’une pension et de présents qui dépendaient de la générosité ou plutôt de la bonne hunjeur du roi ; il obtint à ferme la poste de Paris, qui valait, à celte éi*oque, tout cc qu'on voulait, dit Brantôme, car il n'y avait point pour lors milles coches de voitures ni de chevaux de relais.
Brusquet fit de gpos bénéfices en peu de temps, et
lÆS F'OlS UES HOIS DK FHA.\CE
agrandit tellement riinportance de cette poste, qu'il eut jusqu’à cent chevaux dans ses écuries : ce lut jiar allusion à ses cent chevaux, qu’il s'intitulait d'ordinaire capitaine de cent chevaux - légers, de même que plus tard le riche partisan Sébastien Zamet s'attribua orgueilleusement le titre de seigneur de dix-sept cent mille écus.
Brusquet avait très-plaisamment imposé à ces chevaux les noms des bénéfices, of^ces, charges et dignités, qui font courir la poste à tant de personnes : il louait chaque cheval au prix fixe de vingt sols ; mais il en exigeait vingt-cinq de tous les voyageurs qui ne justifiaient pas de leur qualité de Français.
Les revenus de la poste ne lui suflisuienl pas : il visitait les grands seigneurs de la cour et les aml>assadeurs étrangers , pour en escroquer quelques bons brins, car il était irès-savanl en ce' métier d'escroquer; dé.s qu'il apercevait dans la chambre de ces seigneurs quelque beau vase d'argent qu’il désirait de s’approprier, il feignait d’avoii' été insulté par un des assistants , il proférait des imprécations effroyables, lii-ait son épée, frappait d'estoc cl de taille sur les meubles, et s’emparait tle la pièce d’argenterie à la faveur du tumulte qu'il avait fait naître à l’impro- \iste. 11 possédait beaucoup de grosse vaisselle, qui ne lui avait pas conté davantage.
Henri 11 fusait un cas particulier de Brusquet, qui savait le secret d’être toujours plaisant, sans être en* nuyeux , et qui, pour cela, ne répétait jamais une même c/iosc, raconte Guillaume Bouchet. « 11 est vrai que, si vous eussiez vu Brusquet et oui parier, vous
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HISTOIRK DE ERANCE
l'eussiez pris pour un bouffon ; niais, en ses actions et affaires, vous l’eussiez pris pour un homme bien avisé. » En effet, il avait coutume de parler au roi, en le tutoyant, par familiarité, à la vieille gauloise, dit le jière Garasse, après lui avoir fait la grimace.
Brusquet, qui était plus sage que ceux qu’il divertissait en qualité de bouffon, lançait des boutades pleines de sel et d’à-propos; ce qui a fait dire à Tabourof, que « les apophfh^mes d’icelui, s’ils étaient par écrit, surmonteroient en gaillardise de beaucoup ceux qui ont été colligés par les Latins. »
Voici ydusieurs de ces apophlhegmes, les plus décents , à comparer avec les calembours de M. de Bièvre.
Un jour, Henri était fort en peine de choisir un habile capitaine pour faire le siège de la forte ville de Boulogne-sur-Mei’.
« Sire, dit Brusquet, qui était pré.sèht au Conseil, vous ne sauriez envoyer un plus propre et assuré personnage que certain conseiller du Parlement de Paris, car il prend tout à belles mains. »
Voyant des valets d’écurie empêchés à seller une mule qui ruait et cherchait à leur échapper :
<1 Enfants, leur eria-t-il, allez-vous-en quérir le secrétaire de M. le chancelier, puisqu'il scelle tout ce qu’on lui présente. »
Mais les bons mots de Brusquet offraient habituellement plus de naïveté vraie et moins de tendance à l’esprit apprêté. Un seigneur, ayant loué un cheval à la poste de Paris, faillit être tué dans une chute où ce
du-val se rompit' le cou; il en lit des reproches à Ürusquet :
« Foi de moi! dit celui-ci en se gralluiil l'oreille, ce lut la meilleure bête de mon écurie! Je regrette qu'il soit mort; car, vraimeni, il n'a jamais fait ce tour-là en toute sa vie. »
L’ne autre fois, Brusquel, irrité contre le l'arlenienl, à la suite d’un procès qu'il venait de perdre, voit arriver à la poste un conseiller en rob«', cpii avait diiié aux faubourgs, et qui demande un cheval houssé pour retourner au Palais. Brusquet fait amener un grand cheval fougueux, sur lequel monte le conseiller, un pou étourdi i>ar les fumées du vin. A peine ce vénérable cavalier est-il en selle, (jue Brusquet ordonne à ses postillons de corner en sonnant le départ de la - |iosle. Le cheval, effrayé et animé par celte fanfare, emporte au galop jusqu’à la jwste prochaine le pauvre magistrat, qui ne revint que le soir, à pied, crotté usqu'à l’échine cl sa robe en lambeaux.
* Monseigneur, lui dit Brusquet, vous étiez plus à l'aise assis sur vos flem’s de lis que sur mon cheval ; mais je vais vous appeler en cause pour avoir crevé le plus robuste coursier de ma poste. »
Dans ses plus fameuses boufl'onneries, Brusquet eut pour rival un maréchal de France, ce (jrand capitaine Strozzi, qui traduisit les Commentaires de César, et qui SC distingua par de beaux faits d’armes, non moins que jor ses facéties : c'était entre lui et Bousquet une lutte continuelle de bons tours qui amusaient le roi et la cour. « Strozzi aimait à bouffonner et à dire le mot, ce qu'il sjuait très-bien faire; surtout il