LA COMTESSE DE CHATEAUBRIAKT
avaient enlevées les Espagnols. En tout cas, Lautrec, traversant les villes du Languedoc, en 1515, y reçut des honneurs extraordinaires , parce qu’il est du sanq royal, disent les registres des capitouls de Toulouse.
Enfin, les trois frères de Françoise de Foix s’emplumèrent en peu d’années, dit Brantôme dans la Vie de Lespare; car n’ étaient -ils pas riches quand ils vinrent servir le roi.
La comtesse de Châteaubriant , si l’on ajoute foi aux médisances de Brantôme , qui savait à fond son ancienne cour, donna la première au roi l’exemple de l’infidélité. Elle aimait, dit l’auteur des Dames galantes, l’amiral Bonnivet, qui était de fort gentil et subtil esprit, et très-habile, fort bien disant, et foif • beau et agréable.
Un jour que les deux amants étaient ensemble , le roi arriva subitement ; Bonnivet de se cacher sous les feuilles qu’on mettait en été dans les cheminées, ainsi qu est la coutume en France. Le roi agit comme s’il eût été seul avec sa maîtresse; puis, se trouvant pressé d’un besoin assez malhonnête, il le satisfit de manière à punir Bonnivet , qui n’eut garde pourtant de sortir de sa cachette pour se soustraire à cette ablution insultante. Lorsque le roi eut quitté la place, la comtesse consola l’amant mouillé , par un traitement plus doux que celui dont s’était contenté l’amant couronné.
François I®'’ se montrait quelquefois jaloux de son favori, et la comtesse le rassurait en ces termes : u II est bon, le sire de Bonnivet qui pense être beau! Et-
tant plus je lui dis qu’il l’est, tant plus il le croit. Je me moque de lui, et j’en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots , si bien qu’on ne saurait s’en garde# de rire, quand on est près de lui , tant il rencontre bien ! » Elle voulait faire croire par là qu’elle entretenait des rapports fréquents et familiers avec Bonnivet, pour se divertir, et non pour fausser compagnie an roi.
François au commencement de l’année 1525, eut la fatale idée de passer les monts en personne pour se rétablir dans sou duché de Milan. Le but de ce passage, selon Brantôme, n’était qu’une galante envie de voir la sennore Clerke, pour lors estimée des plus belles de l’Italie.
La comtesse suivit la cour à Lyon , et la crainte de perdre tout son crédit auprès du roi la rendit certainement plus patiente à souffrir la malveillance de Louise de Savoie, nommée régente de France. François I" ne vit pas la sermore Clerice^ et fut fait prisonnier devant Pavie, dans celte sanglante journée qui coûta tant de morts illustres à la France.
Le maréchal de Foix ne survécut que quelques jours à ses blessures : la comtesse oublia la perte de son second frère, pour déplorer avec le royaume entier la captivité du roi. L’amour qu’elle avait eu pour François I" se ranima en présence de cette royale infortune, et leurs torts mutuels disparurent é leurs yeux durant celte absence qui leur sembla bien pénible, mais qui fut abrégée par un échange de lettres en prose et en vers, que ne refroidit pas môme la translation du prisonnier en Espagne.
LA COMTESSE DE CH ATE A L BKI AX T. m
Ces vers , celle correspondance, recueillis plus lard par ordre du roi , onl élé sif^nalés pour la première fois par Lenglet-Dufrcsnoy dans son édilion de Marol : le manuscril qui les conlienl élail conservé alors dans la bibliothèque de Baluze ; il a passé depuis dans la Bibliothèque du. roi, où il porte aujourd'hui le numéro 7,688.
L’ancien Catalogue , publié par Montfnucon , désigne ce précieux manuscrit comme un recueil de poésies de la reine de Navarre; mais Lenglel-Dufresnoy tenait des renseignements plus certains de Baluze lui-mémc, qui lisait ses manuscrits et connaissait leur origine.
Celui-ci, de format petit in-folio, sur vélin blane, avec des initiales en or et en couleur assez mesquines, pouiTait bien avoir été écrit en Espagne pendant la prison du roi. On y remarque des corrections de l’écriture de F rançois F'', qui est nommé dans l’intitulé des pièces ; on y remarque aussi comme des traces de larmes qui seraient tombées sur les pages , et auraient été vivement étanchées avec le doigt.
Peut-être la comtesse de Cliâteaubriaiit elle-même a-t-elle relu, avec des pleurs de souvenir, les épUres de son amant et les siennes , plus tendres et moins amphigouriques dans les vers que dans la prose. Quoi qu’il en soit, on ne peut douter que cos lettres ne soient les derniers soupirs des amours de François I" et de Françoise de Foix.
C’est à celle dame et non ù niadcmolslle d’Heilly, comme l’a prétendu l’éditeur des Poètes français, que le roi raconte les événements qui ont précédé et
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suivi sa prise à la bataille de Pavie; car il est prouvé que mademoiselle d'Heilly ne fut aimée du roi qu’à la fin de sa captivité.
Cette longue épître narrative a un préambule en prose : « Ayant perdu l’occasion de plaisante écriture, et acquis oubliance de tout contentement, n’est demeuré rien vivant en ma mémoire, que la souvenance de votre heureuse bonne grâce, qui, en moi, a la seule puissance de tenir vif le reste de mon ingrate fortune ; et pour ce que l’occasion , le lieu , le temps et commodité me sont rudes par triste frisson , vous plaira excuser le fruit qu’a mûri mon esprit en ce pénible lieu , et entendre que , en quelque peine , tourment, garde, que puisse être le corps, la volonté ne cherchera que la douce occasion de faire chose qui vous puisse donner connaissance que ce qui est demeuré en lui libre et non mort , n’est dédié qu’à vous faire service : par quoi , cet indigne présent , de votre honnête vue , sera , s’il vous plaît , recueilli , non comme son imperfection mérite, mais comme tribut de ma pensée. »
licpitre, qui suit cet exorde entortillé, est presque aussi naïve, aussi touchante, aussi facile, que les meilleures de Clément Marot. La fin surtout ne se ressent pas des incorrections, des tours pénibles et des obscurités qu’on reproche ordinairement à la poésie du roi :
Quoi qu’il en soit, amie , je mourrai En votre loi , et là je demourrai.
La liberté ou prison, sans dontance,
En mon vouloir, point ne feront d’oITensc ; Si libre suis , jours ensemble userons :
LA COMTESSE'dE CHATEAU JiHIAiXT.
Tous deux ronlcns, ainsi Icmps passcrous;
Et si prison il faudra que j'endure ,
Y finissant mes jours sous peine dure ,
Si demourrai'je en tel Irarail semblable Comme j ai été : point ne serai muabic. ...
Étant bien sûr de toi, que ton devoir Donne crédit à ton ramentevoir,
Et que le temps et la fâcheuse absence ,
Avec oubli , sur toi n'auront puissance ,
Car ton amour, qui tant est assurée.
En grand travail sera fortifiée.
Dont dire puis , qu'égale peine avons ,
Egale offrande à amour nous devons.
Un vers de cette pièce laisse entendre que la comtesse n’était pas heureuse avec son mari , puisque le roi lui souhaite d’être en la fin bien mariée , ce qui ne signifie pas de prendre un epoux digne d’elle, mais de n’avoir plus à se plaindre du sien.
C’est dans le môme sens que Marguerite de Navarre et Clément Marot se sont apitoyés, dans leurs élégies, sur le triste sort de la mal mariée.
La comtesse de Châteaubriant écrivait encore avec plus de délicatesse et d’élégance que le roi. On est tenté d’attribuer à quelque poêle de cour les épitres responsives où elle exprime le chagrin que lui causent la prison et l’absence de son amant :
Las! si le cœur de ceux qui ont puissance De vous donner très brève délivrance , Pouvait savoir quelle est votre amitié ,
Je crois, pour vrai, qu'ils en auraient pitié; Et que, si tét ne vous veuillent remettre ' Eu ce royaume où vous êtes le maître ,
Ils enverraient au moins m'en avertir,
Par charité, pour me faire mourir.
Aimant trop mieux en ce jour trépasser,
Que sans vous voir tant de saisons passer.
On voit que la comtesse observait rentrelaccment alternatif des rimes masculines et féminines , innovation prosodique due à Lemaire de Belges , 'et non encore généralement adoptée du temps de Clément Marot , qui s’y astreignit avec beaucoup de peine dans sa vieillesse. Mais la prose de Françoise de Foix était bien loin de la pureté et du charme de ses vers :
« Si à bien continuer il ne fallait commencement, je réputerais ma lettre privée du fruit heureux de savoir de vos nouvelles, desquelles si j’en puis avoir, ne sera estimé moins le contentement que la paresse de votre main ennuyeuse et longue ; et si pensiez mon affection digne d’étre satisfaite par lettre, ne soit plainte la peine de votre plume pour contenter l’esprit de.... »
L’amour du roi semblait s’accroître par cette séparation , dont le ternie pouvait être fort éloigné , puisque Charles -Quint exigeait une rançon que son prisonnier ne lui eût pas promise sans déshonneur.
François I" dut plus d’une fois se résigner à mourir captif à l’Escurial : dans ses instants de découragement, il ranimait les souvenirs h demi éteints de sa vie galante et revivait dans le passé; les vers, qu’il composait pour charmer ses ennuis , s’envolaient toujours en regrets et en tendres réminiscences, vers son royaume , vers sa maîtresse ; il écrivait à celle-ci :