LA COMTESSE DE CHATEAU BRI ANT
Allez aujourd’hui à Châteaubrinnt, dans cette ville féodale, dont le seigneur ne rendait hommage qu’au duc de Bretagne, et qui appartint tour à tour aux maisons de Laval , de Montmorency et de Bourbon ; faites-vous conduire au château , transformé en hôtel de ville , avec des affiches municipales i\ la porte , cl un drapeau tricolore flottant au-dessus des armoiries brisées des sires de Châteaubriant ; interrogez la première personne que vous rencontrerez, fût-ce une jeune femme, un enfant : on vous racontera sur-lechamp, avec un air de conviction inaltérable, la catastrophe de Françoise de Foix , assassinée par son mari Jean , comte de Châteaubriant ; on n’ajoutera rien, on ne changera rien au récit primitif, tel que la tradition nous l’a légué; on n’invoquera pas d’autres témoignages, à l’appui du fait, que la notoriété publique conservée de père en fils , et les traces , encore apparentes , du sang de la victime dans la salie où le crime a été commis.
Suivez votre guide, qui va vous montrer ces vestiges sanglants, que près de trois siècles n’ont pas effacés, dit-on ; montez cet escalier voûté et sonore dont les marches sont usées par les pas ; traversez ces longues galeries , ces vastes djainbrcs , entièrement dégarnies de leurs meubles gothiques aux formes massives, mais portant çù et là, comme un souvenir de leur splendeur, quelque tenture de cuir doré ,* quelque boiserie de chêne sculpté, quelque panneau de peinture noircie et à demi écaillée.
Voici, au milieu d’un rinceau légèrement fouillé dans la pierre, un écusson en champ de gueules à
fleurs de lis d’or, autour duquel on lit ; Chùlcauhriant , qui était aussi le cjn d’armes des sci{i[iicurs de ce nom. Cherchez d’un œil curieux, parmi ces ornements d’architecture , aux poutres des salles , aux consoles des fenêtres, aux manteaux des cheminées, les lettres initiales de Frhheoise de Foix, FF, les devises que celle ddnic savait si bien composer, celles que François !"■ lui adressait en échange, et la salamandre allégorique qui sc retrouve, plus ou moins répétée, dans tous les lieux où ce prince a promené ses amours inextinguibles ; mais rien ne rappelle la célèbre comtesse de ChAteauhriant, qui n’est peutêtre revenue dans ce manoir conjugal, que pour y souffrir et pour y mourir.
C’est ici qu’elle a été prisonnière pendant plusieurs années; c’est ici qu’elle a rendu le dernier soupir, épuisée par une saignée que son mari lui lit faire aux bras, et aux jambes !
Le commandant de la gendarmerie habite aujourd’hui cette immense salle, où la cheminée, surmontée de gracieux bas-reliefs qui la couronnent, parle seule du seizième siècle dans la vulgaircté d’un ameublement moderne et pourtant délabré.
Peut-être, ù l’heure où j’écris , ce monument d’art a-t-il fait place à un poêle de faïence , emmanché d’un tuyau de tùle qui suinte! Peut-être la cheminée de Françoise de Foix a-t-elle été détruite par leS soirts d’un maire sincèrement attaché au gouvernement de Juillet! -Mais ù coup sûr, on a respecté la tache de sang, espèce d’enduit noirâtre, qui a pu être renouvelé. ù diverses époques par des concierges intéressés
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