E. FERRAND
Une ascension au Mont-Blanc.
La dernière partie de la montée fut, comme or doit le présumer, la plus fatigante pour la respiration, mais j'atteignis enfin ce but si longtemps désiré. Comme, pendant les deux heures que me prit cette pénible ascension, j'avais eu toujours sous les yeux à peu près tout ce que l’on voit de la cime, cette arrivée ne fut pas un coup de théâtre, elle ne me donna même pas d'abord tout le plaisir que l’on pourrait imaginer; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j'avais été l’objet; car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m'avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d'irritation.
Au moment où j'eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, Je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu'avec un sentiment de plaisir. D’ailleurs mon but n'était
4. Cité par G. Dallet : Le monde vu par les savants du XIX®° siècle. J.-B. Baillière, 1890. En réalité cette terre n’est pas comestible; elle ne contient rien de nourrissant.
pas seulement d'atteindre le point le plus élevé, il fallait surtout y faire les observations et les expériences qui seules donnaient quelque prix à ce voyage, et je craignais infiniment de ne pouvoir faire qu'une partie de ce que j'avais projeté. Car j'avais déjà éprouvé même sur le plateau où nous avions couché que toute observation faite avec soin, fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient son souffle ; et que, comme 1l fallait à suppléer à la rareté de l’air par la fréquence des aspirations, cette suspension causait un malaise sensible : j'étais obligé de me reposer et de souffler, après avoir observé un instrument quelconque, comme après avoir fait une montée rapide.
Cependant le grand spectacle que j'avais sous les yeux me donna une vive satisfaction.
Une légère vapeur, suspendue dans les régions inférieures de l’air, me dérobait à la vérité [a vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie, mais je ne regrettai pas beaucoup cette perte. Ce que je venais voir, et ce que je vis avec la plus grande clarté, c’est l’ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l’organisation. Je n’en croyais pas mes yeux, il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l’Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. Je saisissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir. C'est un fait connu de tous ceux qui ont atteint les cimes des montagnes élevées que le ciel y parait d'un bleu plus foncé que dans la plaine.
La grande pureté et la transparence de l'air, qui sont les causes de cette intensité de couleur, produisent vers le haut du Mont-Blanc un singulier phénomène, c’est que l'on peut y voir les étoiles en plein jour; mais, pour cela, il faut être entièrement à l'ombre, et avoir même au-dessus de sa têle une masse d'ombre d’une épaisseur considérable; sans quoi, l'air trop fortement éclairé fait évanouir la faible clarté des étoiles. L'endroit le plus convenable pour faire cette observation le matin était la montée qui conduit à l'épaule du Mont-Blanc : quelques-uns des guides ont assuré avoir vu de là des étoiles; pour moi, je n'y songeai pas, en sorte que je n'ai point été le témoin de ce phénomène; mais l’assertion uniforme des guides ne me laisse aucun doute sur sa réalité.
Un autre effet singulier de la pureté de l'air et de la couleur foncée du ciel, qui en est la suite, fut un mouvement de terreur qu'il inspira à quelques guides dans une des premières tentatives qu'ils firent pour atteindre la cime. Comme ils gravissaient une pente de neige rapide, ils virent tout d’un coup le ciel par une espèce d’embrasure qui terminait le haut de cette pente ; la couleur noire du ciel leur fit prendre cette embrasure pour un gouffre. Ils rebroussèrent d'épouvante, et rapportèrent à Chamounix qu’ils n'avaient pas pu avancer, parce qu'ils avaient vu un gouffre horrible s'ouvrir devant eux.
Nous ne vimes à cette hauteur d’autres animaux que deux papillons : l’un était une petite phalène grise qui traversait le premier plateau de neige; l’autre un papillon de jour qui me parut être le myrtil; il traversait la dernière pente du Mont-Blanc, environ à 100 toises au-dessous de la cime. J'ai été quelquefois témoin de la manière dont ces insectes
sengagent sur les glaciers. En voltigeant sur les prairies qui les bordent, ils s’aventurent au-dessus de la neige ou de la glace, et s'ils perdent la terre de vue, ils vont toujours en avant, et ne sachant pas où se poser, pour peu que le vent les soutienne, ils volent jusque sur les sommités les plus élevées, où ils tombent enfin de fatigue et meurent sur la neige.
La nature n'a point fait l’homme pour ces hautes régions; le froid et la rareté de l'air l’en écartent, et comme il n'y trouve ni animaux, ni plantes, ni même des métaux, rien ne l'y attire. La curiosité et un désir ardent de s’instruire peuvent seuls lui faire surmonter les obstacles de tout genre qui en défendent l'accès. j