‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 14 sur 144 · Revue Scientifique · texte numérisé non relu

Revue Scientifique

les graines soient préservées de la destruction, et dispersées, d'une facon plus efficace, sur un espace plus considérable. La dispersion s'effectue soit d’une façon mécanique, soit par l'action des animaux. La dispersion mécanique s'opère principalement au moyen de courants d'air, et un grand nombre de semences sont adaptées à ce genre de transport, en étant revêtues de duvet ou d’aigrettes, comme le Chardon et la Dent de lion que nous connaissons tous ; en ayant des ailes ou autres accessoires, comme chez le Sycomore, le Bouleau et beaucoup d'autres arbres; en étant projetées à des distances considérables par l'éclatement du péricarpe, ou beaucoup d’autres curieux expédients. Un grand nombre de graines, cependant, sont si légères et menues qu’elles peuvent être portées à des distances énormes par les ouragans, étant donné surtout qu'elles sont généralement plates ou courbes de façon à présenter une surface considérable proportionnellement à leur poids. Celles que transportent les animaux ont leur surface, ou celle de leur péricarpe, armée de crochets minuscules, ou d'un revètement épineux qui s'attache aux poils des mammifères ou aux plumes des oiseaux, comme chez la Bardane, les Gratterons, et beaucoup d’autres espèces. D’autres encore sont gluantes comme chez le Houx, et beaucoup de plantes exotiques.

Toutes les graines, ou les péricarpes ! qui sont adaptés à l’un de ces divers modes de dispersion, sont de teintes protectrices Lernes, de sorte que lorsqu'ils tombent à terre on ne peut presque plus les distinguer ; en outre, ils sont d'ordinaire petits, durs,

1. Ensemble des parties qui entourent la graine et forment avec elle le fruit

et ne sauraient attirer, n'ayant jamais de pulpe tendre, juteuse; tandis que les graines comestibles sont si petites par rapport à leurs enveloppes et à leurs accessoires durs et secs que peu d'animaux seraient tentés de les manger.

Il existe, pourtant, une autre classe de fruits ou de graines, habituellement appelés noix, dans lesquels se trouve une quantité assez grande de substance comestible, souvent très agréable au goût, et qui est à la fois attrayante et nourrissante pour un grand nombre d'animaux. Mais lorsqu'ils sont mangés, la graine est détruite et l’existence de l'espèce mise en danger. Il est évident, par conséquent, qu'elles ne sont comestibles que par suite d’une sorte d'accident; et le soin spécial que la nature a pris de les cacher et de les protéger indique bien qu'elle ne les destine pas à être mangés. Toutes nos noix communes sont vertes, pendant qu'elles sont attachées à l’arbre, de telle facon qu'on ne les distingue pas facilement des feuilles; mais à leur maturité, elles deviennent brunes, et sont également peu faciles à distinguer parmi les feuilles mortes et les rameaux, ou sur la terre brune. De plus, elles sont presque toujours protégées par une enveloppe dure, comme chez les Noiseltes, qui sont cachées sous leur involucre ! de feuilles agrandi, et dans les grandes Noix du Brésil et les Noix de coco par un étui si dur et si résistant qu'elles en sont protégées contre presque tous les animaux *. D'autres ont une écorce externe, amère, comme la Noix proprement dite; tandis que chez la Châtaigne et la Faine deux ou trois fruits sont renfermés dans un involucre garni de piquants.

1. Ensemble de feuilles entourant la base du fruit et de la fleur. 2. On sait pourtant qu’un crabe, le Birgus latro, ouvre fort bien la noix de coco pour s’en nourrir. (H. de V.)

En dépit de toutes ces précautions, les noix sont dévorées, en grandes quantités, par les mammifères et les oiseaux; mais comme elles sont, en général, le produit d'arbres ou d'arbrisseaux d'une longévité considérable, qui les produisent en grande profusion, la perpétuation de l'espèce n’est point en péril. En beaucoup de cas, les amateurs de noix contribuent à les disperser, parce que, de temps en temps, il est probable qu'ils les avalent entières, ou sans être assez broyées pour que leur germination en soit empêchée ; tandis qu'on a souvent vu des écureuils enterrer des noix, dont beaucoup sont oubliées et germent en des lieux où elles ne seraient point parvenues sans ces circonstances. Les noix, surtout celles des plus grandes espèces, qui sont si bien protégées par leurs étuis durs et presque ronds, sont bien favorisées dans leur dispersion; elles roulent au bas des collines, elles flottent sur les rivières et les lacs, et atteignent ainsi des localités distantes. Pendant les exhaussements, ce procédé de dispersion serait très efficace, la nouvelle terre étant toujours à un niveau inférieur à celui de la terre couverte par la végétation, et par conséquent dans les meilleures conditions pour recevoir de celle-ci sa provision de plantes.

Les autres modes de dispersion des graines sont si clairement adaptés à leurs besoins spéciaux que nous sommes sûrs qu'ils ont dû être acquis par l'action de la variation et de la sélection naturelle !. Les

graines à crochets ou à épines sont toujours celles

l. La sélection naturelle est le fait de la disparition des individus ou des espèces moins bien préparés pour la lutte pour l'existence, ou de la survivance de ceux-là seuls qui sont bien pourvus. La sélection artificielle est l'élimination, par l'homme, parmi les petits d’un animal ou les descendants d'une plante, des individus peu satisfaisants à son gré, de facon que ceuxlà seuls qui le satisfont puissent s’unir entre eux et se reproduire, et avoir plus de chances de fournir des individus semblables à leurs parents.

de plantes herbacées qui doivent, par leurs dimensions, arriver au contact de la laine des moutons ou du poil du bétail; tandis que jamais on ne voit de graines de cette sorte aux arbres des forêts, aux plantes aquatiques, ni même à des plantes grimpantes ou rampantes. Les péricarpes ou graines ailés, d'autre part, sont le propre des arbres et des grands arbrisseaux, ou des grandes plantes grimpantes. Nous avons donc là une adaptation très exacte aux conditions, dans ces modes divers de dispersion.

A.-R. WALLACE !

Réflexions philosophiques sur les fruits.

Beaucoup de fruits possèdent des couleurs variées qui servent à attirer les animaux, afin que les fruits en soient mangés, tandis que les graines non digérées traversent leur corps, et se trouvent, par suite, dans la situation la plus favorable à la germination. Ce but à été atteint grâce à tant de procédés divers, et avec tant d'adaptations correspondantes que nul doute ne peut rester dans l'esprit quant à la valeur du résultat. Ces fruits sont d'ordinaire pulpeux ou Juteux, et généralement doux, et constituent la nourriture favorite d'innombrables oiseaux et de quelques mammifères. [ls sont toujours colorés de facon à ressortir au milieu de leur feuillage ou de leur entourage, le rouge étant la plus commune comme la plus visible de leurs couleurs, mais le jaune, le violet, le noir ou le blanc n'étant pas rares. La partie comestible des fruits se développe aux dépens des différentes parties des enveloppes florales, ou de

1. Le Darwinisme, traduction par H. de Varigny. Lecrosnier-Babé.

l'ovaire, chez les divers ordres et genres. Quelquefois, c'est le calice qui s'accroît et devient charnu, comme chez les pommes et les poires; plus souvent les téguments de l'ovaire lui-même sont accrus comme chez la prune, la pêche, le raisin, ete. ; le réceptacle se développe pour former le fruit de la fraise ; tandis que les mûres, les ananas et la figue sont des exemples de fruits complexes formés, en différentes manières, d’une masse de fleurs !.

Dans tous les cas, les graines elles-mêmes sont protégées par divers expédients contre tout dommage. Elles sont petites et dures chez la fraise, la framboise, la groseille, etc., et s’avalent aisément avec la pulpe abondante. Dans le raisin, elles sont dures et amères; dans la rose (cynorrhodon), désagréablement velues; dans la tribu des oranges, très amères; et toutes ont un extérieur lisse, glutineux qui les fait avaler facilement. Lorsque les graines sont plus grandes et comestibles, elles sont renfermées dans une enveloppe extrêmement dure et épaisse, comme dans les espèces variées de fruits « à noyau », les prunes, les pêches, etc., ou dans une peau très coriace, comme chez la pomme. Nous trouvons chez la noix muscade de l’Archipel oriental une curieuse adaptation à un seul groupe d’oiseaux. Le fruit est jaune, quelque peu comme une pêche oblongue, mais ferme et à peine comestible. Ce fruit se fend, et montre la noire enveloppe luisante de la graine, Ou noix muscade, sur laquelle s'étend le bel arille * rouge vif ou macis, partie adventice qui n’a

1. Le calice est l'enveloppe extérieure, généralement verte, des fleurs. L'ovaire est la cavité située au centre des fleurs femelles (ou des fleurs à la fois mäles et femelles), où se développe l'ovule, qui est le germe de la future graine et de l'embryon.

2. Partie de la graine qui n'existe qu'occasionnellement sous forme d une mince membrane enveloppante.

d'autre utilité pour la plante que d'attirer l’attention sur elle. Les grands pigeons frugivores cueillent celte graine, et l’avalent tout entiére à cause du macis; la muscade traverse leur corps et germe; et c'est ainsi que s’est opérée l’immense distribution des noix muscades sauvages dans toute la Nouvelle- Guinée et les îles qui l'entourent.

Nous vovons les résultats indubitables de la sélection naturelle dans cette limitation des couleurs brillantes aux fruits comestibles qu'il est utile à la plante de voir manger; et ceci est d'autant plus évident que la couleur n'apparait jamais avant que le fruit ne soit mûr — c’est-à-dire avant que les graines qu'il contient ne soient entièrement mûres, et dans l'état le plus favorable à la germination. Quelques fruits colorés d'une facon brillante sont vénéneux, comme notre Douce-amère {Solanum dulcamara), V'Arum tacheté, ou pied de veau, et le Mancenillier des Indes occidentales. Beaucoup de ceux-ci sont mangés, sans inconvénients, par des animaux; et l’on a suggéré que, même dans le cas où quelques animaux en mourraient empoisonnés, la plante en bénéficierait, puisque non seulement la graine est dispersée, mais elle trouve pour germer, dans le corps en décomposition de sa victime, un abondant engrais. Les couleurs particulières des fruits n’ont pas, à notre connaissance, d'autre utilité pour eux que de les faire remarquer; d'où la tendance à conserver et accumuler chez eux une couleur tranchée quelconque, afin que le fruit devienne aisément visible dans son entourage de feuilles ou d'herbes.

A.-R. WALLACE !

1. Le Darwinisme. trad. H. de Varigny, p. 400, Lecrosnier, 1891.

Une erreur à dissiper.

On a souvent répété que la vitalité des graines est en quelque sorte indéfinie, et on a invoqué, à l'appui de cette assertion, le fait que des grains de blé trouvés dans les sarcophages égyptiens auraient parfaitement germé après des milliers d'années de sommeil. C’est là une erreur qu'il convient de détruire.

Jamais une graine quelconque sortie d’un cercueil de l’ancienne Égypte et semée par des horticulteurs scrupuleux n’a germé. Ce n’est pas que la chose soit impossible, car les graines se conservent d'autant mieux qu'elles sont plus à l'abri de l'air et des variations de température ou d'humidité, et les monuments égyptiens présentent assurément ces condilions; mais, en fait, les essais de semis de ces anciennes graines n’ont jamais réussi.

L'expérience dont on à le plus parlé est celle du comte de Sternberg, à Prague. Il avait recu des graines de Blé qu'un voyageur, digne de foi, assurait provenir d'un cercueil de momie. Deux de ces graines ont levé, disait-on. Mais je me suis assuré qu’en Allemagne les personnes bien informées croient à quelque supercherie, soit des Arabes, qui glissent quelquefois des graines modernes dans les tombeaux (même du maïs, plante américaine!), soit des employés de l'honorable comte de Sternberg. Les graines répandues dans le commerce sous le nom de Blé de Momie n'ont été accompagnées d’aucune preuve quant à l'ancienneté d’origine.

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