LIVRE I LES PLANTES
Nos plantes utiles.
Chacun sait que la plupart de nos plantes alimentaires sont en quelque sorte l’œuvre de l’homme qui, par ses soins et la culture, a amélioré les espèces sauvages, et les a rendues plus nourrissantes ; le blé, la plupart de nos arbres fruitiers, presque tous nos légumes en sont des exemples bien connus. Aussi comprend-on que Bernardin de Saint- Pierre, l’auteur de Paul et Virginie, qui était encore un naturaliste passionné, ait, en songeant aux services rendus par les agriculteurs, eu l'idée du projet auquel sont consacrées les lignes suivantes.
Je me suis souvent étonné de notre indifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles, dont les fruits et les ombrages font aujourd'hui nos délices. Les noms de ces bienfaiteurs sont, pour la plupart, totalement inconnus; cependant leurs bienfaits se perpétuent pour nous, d'âge en âge. Les Romains n'agissaient pas ainsi.
Pline se glorifie de ce que, dans les huit espèces de cerises connues à Rome de son temps, il y en avait une appelée Plinienne, du nom d’un de ses parents, à qui l'Italie en était redevable. Les autres espèces de
ce même fruit portaient à Rome les noms des plus illustres familles, et s’appelaient Apioniennes, Actiennes, Cæciliennes, Juliennes. Il est dit que ce fut Lucullus qui, après la défaite de Mithridate, apporta du royaume de Pont les premiers cerisiers en Italie, d’où ils se répandirent, en moins de cent vingt ans, dans toute l'Europe, et jusqu’en Angleterre, qui était alors peuplée de barbares. IS furent peut-être les premiers moyens de civilisation de cette ile; car les premières lois naissent toujours de l'agriculture; et c’est pour cela que les Grecs appelaient Cérès législatrice. Pline félicite ailleurs Pompée et Vespasien d'avoir fait paraitre à Rome l'arbre d'ébène et celui du Baume de la Judée au milieu de leurs triomphes, comme s'ils n’eussent pas alors triomphé seulement des nations, mais de la nature même de leur pays. Certainement, si j'avais quelque souhait à faire pour perpétuer mon nom, j'aimerais mieux Île voir porté par un fruit en France que par une ile en Amérique.
Le peuple, dans la saison de ce fruit, se rappellerait ma mémoire; mon nom, dans les paniers des paysans, durerait plus que gravé sur des colonnes de marbre. Je ne connais point dans la maison de Montmorency de monument plus durable et plus cher au peuple que la Cerise qui en porte le nom.
Le Bon-Henri !, qui croit sans culture au milieu des champs, fera durer plus longtemps la mémoire de Henri IV que la statue de bronze placée sur le Pont- Neuf, malgré sa grille de fer, et son corps de garde.
Si les graines et les génisses que Louis XV a envoyées, par un mouvement naturel d'humanité, dans l'ile de Taïti, viennent à s’y multiplier, elles conserveront plus longtemps et plus chèrement sa mémoire