TREMBLEY
La chirurgie chez les Crustacés.
Chacun connaît un certain nombre de Crustacés : ce sont tous des animaux vivant dans la mer ou l’eau douce, ayant cinq paires de pattes, articulés, ou formés de segments, et recouverts d’une carapace calcaire, segmentée elle aussi, qui est sécrétée par la peau de l'animal. Le Crabe, le Homard, l'Écrevisse sont des Crustacés familiers à tous.
Des Crustacés chirurgiens, voilà qui peut paraitre bizarre : mais il faut se rendre à l'observation, et 1. 11 convient d'ajouter que le retournement n’est pas absolument du
goût des Hydres : elles font tout ce qu'elles peuvent pour remettre les choses en état.
reconnaitre que ces animaux ont une certaine chirurgie qui leur est d’ailleurs très profitable.
Saisissez un Crabe vigoureux et bien vivant par une patte — sans vous laisser pincer, bien entendu, à moins que vous n’y teniez particulièrement, — et le voilà tout à coup qui tombe à terre, et pourtant la patte est toujours entre vos doigts. Le crabe, lui, détale à toute vitesse, vous laissant une patte, et employant les neuf autres à fuir au plus vite, ou à s’'enfouir dans le sable, montrant par là combien votre société lui est désagréable. Vous insistez pour le garder auprès de vous, et vous le rattrapez; la scène recommence, et généreusement il vous abandonne une seconde patte. Si vous voulez voir le phénomène dans toute sa netteté et d'une façon constante, au lieu de prendre le crabe par une patte, ‘déterminez dans celle-ci une douleur quelconque, par une coupure, une piqüre, une brûlure, ou Pélectrisation : du moment où l’une ou l’autre de ces excitations porte sur un point quelconque de l’une des pattes — sauf le dernier segment ou article, celui qui sert de griffe, et la moitié de l’avant-dernier — la patte se détache immédiatement, et il m'est arrivé — rarement, car l'expérience est cruelle, bien qu'instructive, et je n’ai pas voulu la répéter inutilement — de faire couper successivement à un crabe chacune de ses dix pattes, l'animal ne réfléchissant pas que dans ces condilions la vie lui devient à peu près impossible. Que peut-il faire en effet. sans un seul membre; comment se nourrir ou se défendre ?
Mais me direz-vous, où est la chirurgie dans tout cela; je vois bien une fracture; mais je ne vois ni chirurgien ni opération... Le chirurgien, c'est le crabe lui-même, et l'opération c’est la fracture. Cette
fracture est produite par le crabe lui-même, plus ou moins volontairement, et elle a une utilité très grande. En effet, tandis que la fracture de patte que vous pourrez déterminer vous-même avec un couteau ou des ciseaux, saigne abondamment, celle que le crabe lui-même se fait aussitôt, ne saigne pas du tout : la vôtre lui serait mortelle, la sienne lui sauve la vie. Et si sa fracture, ou amputation, ne saigne pas, c’est qu'elle se fait dans un point où les conditions anatomiques ! rendent l'écoulement de sang très difficile ou impossible. L’amputation spontanée est donc indispensable dans les cas où la patte est lésée d'une facon quelconque; et dans les cas où l’animal, sans être blessé, se sent retenu par une patte et en danger d'être fait prisonnier, il se dit sans doute que mieux vaut perdre une patte ou deux, ou plus encore, mais garder sa liberté. Le raisonnement est d’autant plus Juste que le crabe en renonçant à une patte n’y renonce point pour toujours, comme cela serait le cas chez un oiseau, un mammifère, ou l’homme : à la
première mue — ou changement de carapace — la patte perdue repousse.
Cette amputation spontanée, ou autotomie — qui veut dire : se couper soi-même — s’opère au moyen
d’efforts vigoureux faits par l'animal : il agite la patte à briser en tous sens comme chacun peut le voir, il l'appuie contre sa carapace, et généralement, parfois en un clin d'œil, il la brise presque au ras de celle-ci. Voilà de la chirurgie bien entendue et utile. Elle s’observe chez la plus grande partie des Crustacés, et beaucoup des animaux appartenant à d’autres
1. L'anatomie est l'étude des tissus et des organes d'un corps, et celle étude se fait surtout par la dissection. Ce mot vient d'un terme grec qui signifie disséquer ou séparer : disséquer, c’est en effet séparer les unes des autres les différentes parties.
LES ANIMAUX INFÉRIEURS a y
groupes agissent à peu près de même, toujours en vue de leur salut et de leur existence.
HENRY DE VARIGNY
Un Crabe à paletot.
Les Crustacés à paletot ne sont nullement rares... On connait plusieurs espèces, qui, pour se protéger, et se cacher, ont l'habitude constante de se mettre sur le dos des morceaux d’Algues, des Éponges vivantes (l'éponge est un animal vivant) et même parfois des Anémones de mer. Il y a un Pagure ou Bernard-l'Ermite qui se loge toujours dans une coquille'&ur laquelle est posée une certaine anémone, comme nous le verrons plus loin. L'habitude est invétérée. La Dromia vulgaris, crabe qui se trouve abondamment dans la Méditerranée, et que j'ai souvent observé à Banyuls-sur-Mer, est un de ces crustacés à paletot.
Ces Crabes ont une habitude toute particulière qui consiste à entrainer à l’aide de leurs pattes dorsales un corps étranger sous lequel ils s’abritent. Ils emploient pour cela presque exclusivement des Éponges, le plus souvent le Sarcotraqus spinosulus ou le Suberites domuncula ‘. L’éponge est appliquée étroitement par sa face inférieure au dos du crabe, et atteint parfois de telles dimensions qu’elle cache entièrement le crustacé, sans gêner néanmoins ses mouvements d’ailleurs peu vifs. On ne sait pas encore d’une manière certaine si l’éponge s’installe incidemment sur le dos de la Dromie, comme le font certains Suberiles sur les coquilles habitées par les
1. Ce sont des éponges assez compactes, vivant à de petites profondeurs, mais différentes de celles dont le squelette fibreux nous fournit l’objet de toilette que chacun connaît.
Pagures, ou si le crabe s’approprie un fragment d’éponge déjà assez grand pour le fixer sur son dos. La seconde hypothèse n’a rien d’invraisemblable, car l'éponge n'est retenue que par les griffes des pattes dorsales, et je l’ai vue parfois se séparer du crabe sous l'influence du flot ou d’un choc un peu brusque. Du reste, le besoin qu'éprouvent ces crabes de se couvrir ou de se vêlir est tellement vif que dans les aquariums, lorsqu'on leur enlève leur éponge, ils accrochent sur leur dos un fragment de varech qui leur donne un aspect comique. Au laboratoire de Concarneau, ces années passées, il existait une Dromie qui était la Joie de tous. On lui avait fabriqué un petit manteau blanc aux armes de Bretagne, et rien n'était plus amusant que de la voir endosser son paletot « quand elle n'avait rien à se mettre sur le dos ».
J. Kunckez D’'HercuLAaïs !.
Court chapitre de l’existence d’un Poulpe.
Le Poulpe est la Pieuvre que l’on rencontre souvent sur les côtes de Bretagne par exemple. Le Poulpe est un Mollusque de l’ordre des Céphalopodes : il consiste en un sac charnu pourvu d’yeux véritablement extraordinaires, se terminant à une extrémité par une bouche garnie de deux dents cornées redoutables qui rappellent absolument le bec du perroquet : autour de la bouche naissent dix bras charnus, allongés, pourvus d’un grand nombre de petits organes formant ventouse, au moyen desquels l'animal se meut et enlace sa proie. Il y à de grands poulpes parfaitement capables de paralyser et de tuer l’homme le plus robuste.
1. Les Crustacés, édition française de Brehm, p. 737-8. J.-B. Baillière, Paris.
Un Poulpe s'était construit, à l’aide des pierres éparses dans les bassins, une cachette qui ressemblait à un nid, et dont l'ouverture était tournée en haut. Ce tertre pierreux se trouvait adjacent à la fenêtre du bassin. Le volume des pierres variait de celui d’une pomme à celui d’un pavé dont la diagonale aurait 15 centimètres environ. La plus grande partie du corps était tout à fait cachée dans ce nid; la tête seule en émergeait, et les bras gisaient audessus de l’orifice, semblables à une couronne de serpents. Cette attitude paraissait tout à fait familière à l'animal. Je ne l'ai vu abandonner cette position qu'une fois, alors qu'on avait enlevé une partie des pierres. Le poulpe sortit furieux, et se mit à les rassembler de nouveau. On avait pratiqué cette démolition partielle, précisément pour voir comment ce mollusque, dénué de cartilages et flasque, pouvait entrainer de lourdes pierres, et on avait rejeté notamment quelques-unes des grosses pierres au milieu du bassin, c’est-à-dire à une assez grande distance. Aussitôt les démolisseurs écartés, l'animal se mit à l'ouvrage, il enlaçca chaque pierre, comme s'il eût voulu l’engloutir, et la pressa fortement contre lui de telle sorte qu'elle disparut presque entièrement entre ses bras. Lorsque sa charge lui parut suffisante, il relâcha une paire de bras qui vinrent prendre un point d'appui sur le sol et qui poussèrent le corps entier avec son fardeau, en arrière : des pierres de la grosseur du poing furent ainsi transportées rapidement et sans grand effort. Les plus grandes exigèrent un autre procédé. Saisies par leur angle le plus étroit, elles furent pressées contre l’orifice buccal. En même temps, le corps s'engagea au-dessous de sa charge afin de ramener dans l’alignement du point d'appui ce véritable bloc
de rocher qui püt être ainsi soulevé et balancé. Quand l'équilibre fut enfin établi, une paire de bras se relâcha de nouveau et repoussa plus loin la masse informe, composée de l'animal et de la pierre.
Je citerai ici un fait auquel j'ai assisté et qui s’est passé dans les bassins de aquarium. On avait adjoint aux poulpes un grand Homard qui provenait d’un autre bassin. Il fut aussitôt fasciné. Il vivait précédemment dans le plus grand bassin de l’aquarium, mais il y avait commis un meurtre horrible, poussé sans doute par la nécessité, et s'était attiré ainsi la colère de ses juges. Dans ce grand bassin se trouvalent parmi des Raïies, des Torpilles, et d’autres animaux encore, quatre spécimens magnifiques de Tortues de mer. Les tortues ont pour les huîtres et le homard un goût très prononcé; l’une d'elles, de la dimension d'une assiette, témoigna de son appétit à l'égard du homard; elle n'avait pas apprécié exactement, faute d'expérience probablement, les armes de ce crustacé. Elle paya cette témérité de sa tête qui fut saisie et littéralement broyée entre les pinces du homard. Or chacun sait que le crâne d’une tortue possède une pièce osseuse très résistante : on peut conclure de là à la puissance de ces pinces.
Le homard en question était aussi sans doute un spécimen colossal, mais le danger dont il s'était ainsi tiré avec succès n’en fournit pas moins une preuve remarquable de la vigueur de ses pinces.
Le homard fut transporté au milieu des poulpes: l’intrus fut observé avec une attention très vive, puis circonscrit dans un cercle très large. Les poulpes manifestèrent dans tout leur être quelque chose de provoquant, ils s’approchèrent avec circonspection, comme s'ils voulaient surprendre leur ennemi, ils
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firent cingler leur bras au-dessus de lui, mais chaque fois qu'ils rencontrèrent son thorax chitineux ! ou ses pinces vigoureuses, ils se retirèrent en arrière.
Peu à peu cette excitation se calma, mais l’un des poulpes cherchait à s'approcher toujours davantage. Il parut enfin, lui aussi, songer à quelque autre chose, et témoigner d’une indifférence parfaite. Le homard se retira un peu en arrière et s'’abandonna à une contemplation paisible mais prématurée : en un clin d'œil, il fut saisi et entouré par le poulpe qui le maintenait serré dans l'impossibilité de se défendre. A ce moment le gardien accourut, saisit cette masse pelotonnée qui ressemblait à un reptile furieux et rendit la liberté au homard.
Une seconde fois, les bras du poulpe enlacèrent le homard dans des contorsions convulsives : l’un d'eux se relàächait en un point pour venir porter aide aux autres. Le tout semblait faire partie du poulpe: du homard, on n'apercevait que de petites portions. Les combattants roulaient sur le sol en bouleversant le gravier; soudain cette masse pelotonnée se dénoua et le poulpe fendit l’eau obliquement, entraînant le homard à sa suite, mais ce n’était pas en vainqueur. Le Crustacé avait saisi profondément l’un des bras du Poulpe à son insertion et s’y cramponnait fortement. Je craignais une véritable amputation, car le homard serrait sa pince si fort que le bras me paraissait déjà séparé. À ma grande surprise, la substance grossière du poulpe, élastique comme du caoutchouc, supporta cette pression terrible. Pendant ce temps, le poulpe nageait de-c1 de-là, tourmenté par la douleur, et cher-
1. La Chitine est une substance animale voisine de la corne et qui contribue à former la carapace de plusieurs espèces.
chait à se débarrasser de son adversaire. Les contorsions brusques du mollusque lancèrent deux fois le homard contre les pierres qui composent la paroi rocailleuse du bassin et le contraignirent à ouvrir finalement ses pinces. Là-dessus, les deux ennemis se retirèrent chacun dans un coin différent.
Pour mettre fin à cette lutte incessante, on transporta le homard dans le bassin adjacent. Un mur en ciment très solide, qui s'élève de 2 centimètres environ au-dessus de l’eau sépare ce compartiment des deux précédents entre lesquels une échancrure de la paroi laissait une communication ouverte. On eut en vain l'espoir de mettre ainsi le homard à l'abri de ces poulpes belliqueux. Dans le cours même de la journée, l’un d'eux passa par-dessus la cloison, attaqua à l'improviste le homard qui reposait là, et, après une courte lutte, le coupa littéralement en d'eux. Le coup de main avait réussi, et en moins de quarante secondes le vainqueur, non seulement avait mis fin au combat, mais s'était mis déjà en demeure de dévorer son adversaire.
Les poulpes prennent en haine tous ceux qui veulent partager leur espace. Ce n’est pas la faim quiles pousse, car ils sont nourris largement, mais la haine qui surgit en tous lieux dans la lutte pour l'existence. La haine et le meurtre ne constituent pas, néanmoins, le trait principal de leur caractère, ainsi qu’en témoigne suffisamment un autre côté de leur nature. Non seulement, ils connaissent leur gardien, par exemple, et le distinguent des autres personnes, mais ils lui témoignent même de l'affection. Ils enlacent son bras nu et sa main avec des mouvements doux et caressants et cherchent à attraper lentement les frian-
dar —.
dises qu'il tient sournoisement au-devant d'eux en prolongeant leur attente.
L'animal à la faculté de passer du gris le plus pâle au brun le plus foncé; la coloration peut changer rapidement ou se fixer dans une nuance quelconque ; elle peut en outre se manifester seulement sur le corps ou sur le bras; bref le poulpe semble être absolument maître de son coloris. La peau tout entière était foncée pendant les agressions contre le homard . dont nous venons de parler, et notamment pendant le combat. Quand les poulpes éprouvent à l'égard d’un ennemi des sentiments belliqueux,quandils cherchent à enlever un crustacé des mains du gardien, quand ils se poursuivent en jouant, Les rapides changements de leur coloration mettent en lumière leur puissance absolue à cet égard. Ces changements de couleur ! constituent pour l’animal un moyen de défense très précieux qui lui permet de tromper l'ennemi. Si les poulpes se trouvent sur des pierres grisâtres, ils prennent eux-mêmes une teinte grise; il serait difficile de dire si c’est là un phénomène volontaire ou soumis à un acte réflexe. L'animal ressemble alors, avec ses bras rétractés et son dos incurvé, à une pierre usée par le temps. Par ce moyen les poulpes échappent aisément à l’ennemi.
COLMANN *.
1. Ils sont dus aux chromatophores, c'est-à-dire à de petites cellules colorées qui peuvent rester sphériques, ou s'étaler en disque plus large : quand elles restent sphériques la peau est incolore; dès qu'elles s'étalent la couleur se montre, la surface sur laquelle celle-ci existe étant plus large. La sole et d’autres poissons,le caméléon. la grenouille, sont pourvus de chromatophores.