‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 42 sur 144 · PIERRE HUBER · texte numérisé non relu

PIERRE HUBER

Le sens moral chez les Abeilles.

Si l’on voulait attribuer aux Abeilles quelque trace de sentiments moraux, 1 y aurait contre cette opinion l'expérience de tous les éleveurs qui savent très bien qu'elles ne se font aucun scrupule de piller leurs compagnes plus faibles. « Si un mauvais camp d’Abeilles, dit Langshoth, à une fois pris goût au vol, il ne s'arrêtera point qu'il n'ait éprouvé la force de toutes

les ruches », et plus loin : « Quelques éleveurs se.

demandent si une Abeille qui a une fois appris à voler est susceptible de revenir à des habitudes honnêtes. »

Pour moi, bien loin d’avoir pu découvrir chez ces animaux la moindre marque d'affection, ils m'ont paru tout à fait insensibles et indifférents les uns pour les autres. Comme j'ai déjà eu occasion de le dire il m'est arrivé d’avoir besoin de tuer une Abeille. Je n’ai jamais vu les autres s'en soucier en aucune

1. Zecherches sur les mœurs des F'ourmis indigènes, p. 202-204, Paris et Genève, 1810.

façon. Ainsi le 11 octobre, j'écrasai une Abeille auprès d'une autre qui était en train de manger : elles étaient en réalité si près l’une de l’autre que leurs ailes se touchaient; malgré cela, la survivante ne prit aucun souci de la mort de sa sœur, mais continua à manger d'un air aussi tranquille et aussi joyeux que si rien n'était arrivé. Lorsque j'eus cessé de presser, elle resta auprès du cadavre sans la moindre apparence de crainte ni de chagrin ou même de notion du fait. Évidemment la mort de sa sœur ne lui causa point la moindre émotion; elle n’eut aucune erainte que la même chose püt lui arriver. Dans un autre cas il arriva exactement la même chose. Plusieurs fois depuis, lorsqu'une Abeille était en train de butiner, j'en ai pris une autre par la patte tout à côté d'elle, la prisonnière faisait tous ses efforts pour s'échapper, et bourdonnait aussi fort qu'elle pouvait ; néanmoins l’Abeille qui était en train de manger ne s’en souciait aucunement. Aussi, bien loin de regarder les Abeilles comme des êtres affectueux, Je doute qu'elles aient les unes pour les autres, la moindre tendresse.

Leur amour pour leur reine est généralement cité comme un trait admirable; il est pourtant bien limité. Ainsi, comme je désirais changer une de mes reines noires contre une reine de Ligurie, le 26 octobre, M. Hunter eut la bonté de m’en envoyer une; nous enlevâmes l’ancienne et la plaçâmes avec quelques ouvrières dans une boite contenant un rayon de miel. Les jours suivants, je fus obligé de quitter la maison; mais, le 30, quand je revins, je vis que toutes les abeilles avaient abandonné la pauvre reine qui semblait faible, délaissée et misérable. Le 31, comme les Abeilles venaient manger du miel sur une de mes fenêtres, je mis près d'elle la pauvre reine. Plusieurs

d’entre elles, en s'abattant, s’approchèrent jusqu'à la toucher; néanmoins aucune de ses sujettes ne fit attention à elle le moins du monde.

La même reine, lorsque ensuite je l’eus replacée dans la ruche, fut aussitôt entourée par une foule d’Abeilles.

En ce qui concerne l'affection des abeilles les unes pour les autres, il est bien certain que lorsqu'elles apportent du miel sur elles, elles sont léchées et nettoyées par leurs compagnes; mais je me suis assuré que c’est bien plutôt pour lPamour du miel que pour elles-mêmes. Le 22 septembre, par exemple, Jj'expérimentai avec deux Abeilles, dont l’une avait été plongée dans l’eau et l’autre dans du miel. La dernière fût aussitôt léchée et nettoyée, tandis que l’on ne fit aucune attention à la première. J'ai à diverses reprises mis des Abeilles mortes sur du miel butiné par d’autres vivantes; jamais ces dernières n’ont pris le moindre souci des cadavres.

Les Abeilles mortes sont d'ordinaire emportées hors de la ruche; mais si l’on en met une sur leur balcon, elles n’y font aucune attention, bien que le plus souvent elles finissent par l’entrainer avec elles accidentellement. J’ai même vu des Abeilles sucer une larve morte.

Sir Jonn LUBBOCK !.

La Puce.

La Puce ordinaire est appelée Puce irritante, et attaque particulièrement l’homme en Europe et dans le nord de l'Afrique : c’est-pour ainsi dire une mouche

1. Fourmis, Abeilles et Guépes, t. II, p. 46. F. Alcan, Paris.

sans ailes; elle forme avec ses congénères une famille distincte sous le nom de Pulicidés.

Van Helmont a parlé de ces insectes, et a publié une recette pour en composer, tout comme s'il s'agissait de préparer une pommade. À cette époque, les naturalistes croyaient que certains poissons pouvaient encore se former de toutes pièces, et qu'il suffisait d’une fermentation pour faire sortir un monde vivant de cette désagrégation moléculaire. Les Puces auront peut-être un jour une place dans l’officine des pharmaciens à côté des Sangsues; nous ne voyons pas pourquoi on ne ferait pas de saignées homéopathiques, puisque on à des médicaments homéopathiques; nous aurions certainement plus de confiance dans les effets de morsures de Puces que dans l'efficacité de remèdes divisés par millionièmes.

Les Puces diffèrent beaucoup sous le rapport de la taille, d'après les endroits qu’elles habitent. On rencontre communément sur la plage sablonneuse de la Méditerranée, du moins, au voisinage de Gette et de Montpellier, des puces d'un brun presque noir et d'une énorme grosseur; la mouche commune n'a pas le double de leur taille : ce sont des Puces humaines, et leur présence à la plage pendant les chaleurs de l'été n’est due qu'au grand nombre de baigneurs et de baigneuses de toute classe qui y déposent leurs vêtements. Si un jour ces insectes étaient placés au rang des espèces officinales, il faudrait choisir ces plages, et il est à supposer qu'en les croisant avec intelligence, on parviendrait bientôt à créer des races qui pourraient rendre de véritables services; mais jusqu’à présent la thérapeutique n’a tiré parti que des Sangsues. Depuis que nous avons vu ces insectes attelés et faisant des exercices en publie, on ne peut pas dire que lavenir ne nous réserve pas quelque.

surprise. Personne de nous n’a oublié cette exhibition de Puces savantes faite par une demoiselle, qui avait eu la patience de les dresser. Walckenaer les a vues à Paris et les a examinées avec ses yeux d'entomologiste. Il raconte que trente Puces faisaient l'exercice pendant des soirées pour lesquelles on payait la somme de 60 centimes; que ces Puces se tenaient debout sur leurs pattes de derrière, armées d’une pique qui était un petit éclat de bois très mince. Quelques-unes trainaient une berline d’or, d'autres un canon sur son affût, et toutes étaient attachées avec une chaine d’or par leurs cuisses de derrière. Il “est fort curieux de voir Leeuwenhoek écrire, il y a deux siècles, l'histoire de la Puce avec des détails que l’on saurait à peine surpasser. Il à observé toute leur anatomie, telle qu'on pouvait la faire avec des instruments de son époque (1694), et ses descriptions sont accompagnées de fort bonnes figures; il les a vues s'accoupler, pondre des œufs, et a suivi leur développement. Les plus belles Puces pour leur taille comme pour leurs. formes habitent la chauve-souris. On trouve souvent des puces sur les chevaux. En 1871, un colonel de cavalerie, à son retour de la frontière, me fit parvenir de ces insectes, avec prière de les examiner. Il ajoutait que les chevaux de son régiment étaient littéralement mangés par eux.

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