‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 44 sur 144 · VALMONT DE BOMARE · texte numérisé non relu

VALMONT DE BOMARE

Les fourmis et leurs vaches laitières.

Les vaches laitières des fourmis sont les pucerons, petits insectes que chacun à pu voir accumulés parfois en grand nombre sur les jeunes pousses des rosiers ou d’autres plantes, en été, et qui ont la propriété d’excréter un suc sucré que les fourmis apprécient fort. Pierre Hüber, qui a beaucoup observé les relations des fourmis et des pucerons, les décrit de la facon suivante.

On sait qu'un grand nombre de végétaux nourrissent des pucerons; ces insectes attroupés sur les nervures des feuilles ou sur les branches les plus jeunes, insinuent leur trompe entre les fibres de l'écorce dont ils pompent les sucs les plus substantiels; une partie de ces aliments ressort bientôt de leur corps sous la forme de gouttelettes limpides, par les voies naturelles, ou par ces deux cornes qu’on remarque ordinairement à leur partie postérieure; c’est cette liqueur dont les fourmis font leur principale nourriture. On avait déjà observé qu'elles attendaient le moment où les pucerons faisaient sortir de leur ventre cette manne précieuse, et qu'elles savaient la saisir aussitôt; mais J'ai découvert que c'était là le moindre de leurs talents, et qu'elles

savaient encore se faire servir à volonté; voici en quoi consiste leur secret. Je vois une fourmi d'abord passer sans s'arrêter sur quelques pucerons, que cela ne dérange point; mais elle se fixe bientôt auprès d’un des plus petits; elle semble Île flatter avec ses antennes, en touchant l’extrémité de son ventre alternativement de l’une et de l’autre, avec un mouvement très vif; Je vois avec surprise la liqueur paraitre hors du corps du puceron, et la fourmi, saisir aussitôt la gouttelette quelle fait passer dans sa bouche. Les antennes se portent ensuite sur une autre puceron beaucoup plus gros que le premier; celui-çj, caressé de Ia même manière, fait sortir le fluide nourricier en plus srande dose; la fourmi s’avance pour s’en emparer, elle passe à un troisième, qu'elle amadoue comme les précédents en lui donnant plusieurs petits coups d'antennes ! auprès de l'extrémité postérieure de son corps, la liqueur sort à l'instant et la fourmi la recueille. Elle va plus loin; un quatrième, probablement déjà épuisé, résiste à son action, la fourmi, qui devine peut-être qu'elle n’a rien à en espérer, le quitte pour un cinquième, dont elle obtient sa nourriture sous mes yeux. |

Il ne faut qu'un petit nombre de ces repas pour assasier une fourmi : celle-ci satisfaite reprit le chemin de sa demeure. J'ai revu mille et mille fois les procédés singuliers employés avec le même succès par les fourmis, quand elles voulaient obtenir des pucerons cette nourriture; si elles négligent trop longtemps de les visiter, ils rejettent la miellée sur les feuilles, où les fourmis la trouvent à leur retour, 1. Les antennes sont des petits organes minces, allongés, qui se trou-

vent généralement au nombre de deux, fixés sur la tête des insectes, et qui leur servent d'organes tactiles, d'organes du toucher, probablement.

et la recueillent avant de s'approcher des insectes qui la fournissent. Mais si les fourmis se présentent souvent aux pucerons, ils paraissent se prêter à leurs désirs en avancçant l’époque de leur évacuation, ce que l’on peut connaitre au diamètre de la gouttelette qu'ils font sortir; et dans ce cas ils ne lancent pas au loin la manne des fourmis; on dirait même qu'ils ont soin de la retenir pour la mettre à leur portée.

Il arrive quelquefois que les fourmis, en trop grand nombre sur la même plante, épuisent les pucerons dont elle est couverte; dans cette circonstance, elles feraient vainement jouer leurs antennes sur le corps de leurs nourriciers; il faut qu’elles attendent qu'ils aient pompé une nouvelle ration du suc des branches; ils n’en sont point avares, et ne résistent jamais à leurs sollicitations quand ils sont en état d’y satisfaire. J'ai vu souvent le même puceron accorder successivement plusieurs gouttes de ce sirop à différentes fourmis qui en paraissaient fort avides.

J'ai répété les observations sur la plupart des fourmis de notre pays : les plus grosses s’adressent aussi aux pucerons. On serait étonné de voir combien elles les ménagent et avec quelle délicatesse leurs antennes,bien différentes de celles des fourmis rouges, et plus déliées à l'extrémité que partout ailleurs, savent les inviter à leur livrer la miellée.

. Je ne connais point de fourmis qui n'aient l'art d'obtenir des pucerons le soutien de leur vie : on dirait qu’ils ont été créés pour elles.

P. HuBer.

Les soins des fourmis pour leurs pucerons.

Je ne tardai pas à voir que les fourmis jaunes étaient fort jalouses de leurs pucerons; elles les pre-

naient souvent à leur bouche et les emportaient au fond du nid. D’autres fois elles les réunissaient au milieu d'elles, ou les suivaient avec sollicitude.

. Je profitai des notions que j'avais acquises sur leur genre de vie pour nourrir chez moi une de leurs peuplades; je les logeai dans une boîte vitrée avec leurs pucerons, en laissant dans la terre que je leur donnai les racines de quelques plantes dont les branches végétaient au dehors. J'arrosais de temps en temps la fourmilière et, par ce moyen, Les plantes, les pucerons et les fourmis trouvaient dans cet appareil une nourriture abondante. î

Les fourmis ne cherchaient point à s'échapper; elles semblaient n'avoir rien à désirer, elles soignaient leurs larves et leurs femelles avec la même affection que dans leur véritable nid : elles avaient grand soin des pucerons et ne leur faisaient jamais de mal. Ceux-ci ne paraissaient point les craindre; ils se laissaient transporter d'une place à une autre, et, lorsqu'ils étaient déposés, ils demeuraient dans l’endroit choisi par leurs gardiennes; lorsque les fourmis voulaient les déplacer, elles commençaient par les caresser avec leurs antennes, comme pour les engager à abandonner leurs racines ou à retirer leur trompe de la cavité dans laquelle elle était insérée; ensuite, elles les prenaient doucement par-dessus ou par-dessous le ventre avec leurs dents, et les emportaient avec le même soin qu’elles auraient donné aux larves de leur espèce.

J'ai vu la même fourmi prendre successivement trois pucerons plus gros qu'elle, et les transporter dans un endroit obscur. Il y en eut un qui lui résista plus longtemps que les autres ; peut-être ne pouvaitil pas retirer sa trompe, engagée trop profondément

dans le bois. Je m'amusai à suivre tous les mouvements que se donna la fourmi pour lui faire lâcher prise; elle le caressait et le saisissait tour à tour jusqu'à ce qu'il eût cédé à ses désirs.

Mais ilse présente ici une question vraiment intéressante. Les pucerons que j'ai trouvés constamment dans la fourmilière de cette espèce venaient-ils s’y loger d'eux-mêmes, ou étaient-ils apportés dans ces lieux par les fourmis?

Il me semble plus probable que ce sont elles qui les réunissent dans leur habitation, puisqu'elles sont dans l'usage de les porter sans cesse d'une place à une autre, et puisque ce sont elles qui retirent tous les avantages de cette relation : je suis très porté à croire que les fourmis jaunes, et toutes celles qui sont douées de la même industrie vont chercher les pucerons, en faisant des galeries souterraines au milieu des racines; qu'elles les trouvent épars dans les gazons, et qu’elles les rassemblent dans leur nid. Je ne verrais pas pourquoi, sans cela, il y en aurait autant dans les fourmilières, car ils ne sont pas aussi communs partout ailleurs. Lorsque j'en ai trouvé sous l'herbe, ils élaient le plus souvent entourés de fourmis Jaunes, qui arrivaient jusqu’à eux par des souterrains, et qui les portaient probablement chez elles en automne; souvent elles s’en emparaient en ma présence, et se retiraient avec eux par quelque voie obscure, ce qui prouve qu’elles en lisposent à leur gré: c'est surtout dans la mauvaise saison qu'elles les réunissent en plus grand nombre au fond de leur nid.

Dans l'été, on les trouve plutôt au pied des plantes voisines de la fourmilière, parce qu’elles souffrent moins de la sécheresse que celles qui croissent sur le nid même. Mais ils y sont comme chez elles, puisque

leur habitation s'étend infiniment plus au dedans de la terre qu’au dehors.

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