‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 5 sur 144 · Études de la Nature, t. LI, Didot, 1792, p · texte numérisé non relu

Études de la Nature, t. LI, Didot, 1792, p

les déblais. Les graines, recouvertes et protégées, ont germé quand le hasard les a fait mettre à découvert : cest du moins l'hypothèse qui se présente à l'esprit.

HENRY DE VARIGNY

Une plante utile.

Le Cocotier, arbre de la noble famille des Palmiers, parvient à une hauteur variant de dix-huit à vingt-cinq mètres; le tronc, parfaitement lisse, ne dépasse pas, chez les sujets les plus forts, 4 m. 30 ou 1 m. 40 de circonférence. Il est couronné d’un faisceau de dix ou douze feuilles longues de trois ou quatre mètres ; celle des jeunes Cocotiers de cinq ou six ans ont même quelquefois jusqu'à cinq mètres ; leur largeur varie de 1 m. 20 à 1 m. 30; elles sont composées de deux rangs de folioles ensiformes. Le centre des feuilles est occupé par un cône ou bourgeon droit et pointu; c'est ce qu'on nomme Chou- Palmiste. Ce chou, formé de la réunion des feuilles qui ne sont pas encore développées, constitue le légume le plus délicat qu'on puisse manger; il s'accommode à la sauce blanche, en daube, en friture, et en salade : sa saveur sucrée rappelle le goût du cerneau. Mais on en use rarement, et on se fait d'ordinaire très grand scrupule de le retrancher, parce que sa suppression entraine infaiHiblement la perte de l'arbre. Le tronc émet, à la base interne des feuilles, un panicule nommé régime, composé de fleurs jaunâtres en grappes qui donnent naissance aux fruits. Chaque Cocotier porte ordinairement quatre régimes, et chaque régime cinq, sept ou neuf cocos. Sur les vieux Cocotiers, les régimes se produisent deux fois

par an; ils se produisent trois fois par an sur les jeunes arbres.

Les Cocotiers les plus beaux et les plus productifs croissent, dans les îles de la Sonde, dans tout l'immense archipel Indien, à Célèbes, aux Philippines, dans les archipels des Carolines et des Mariannes, et aussi dans ceux de la mer des Indes, aux iles de l’'Amirauté, aux Laquedives et aux Maldives. Dans ces dernières il n’y à ni montagnes ni simples monticules; le sol de la plupart d'entre elles n'est pas élevé de plus de trois ou quatre mètres au-dessus du niveau de la mer; toutes sont couvertes de Cocotiers.

L'innombrable population malabare trouve dans ce seul arbre, non seulement sa nourriture, mais encore - une source de richesse.

On estime dans ce pays la fortune d’un homme d'après le nombre de Cocotiers qu'il possède, comme on l'estime, en Europe, d’après le nombre d'hectares de terre dont il est propriétaire.

Prenons un aperçu des divers produits que les Malabars tirent du Cocotier. Lorsque les régimes se montrent, au moment où s'épanouissent leurs premières fleurs, ils coupent le régime au-dessous du panicule en fleurs. Si l'arbre porte quatre panicules, deux sont retranchés; les deux autres sont conservés pour porter fruit.

Au moment même où le régime est coupé, le bout de son support est introduit dans le goulot d'une calebasse solidement assujettie avec une corde mince. Pendant les premiers jours, les calebasses, dont chacune peut contenir cinq ou six litres, se remplissent dans les vingt-quatre heures d’une liqueur claire, blanchâtre, douce et d’un goût agréable. Tous les jours, le Malabar monte sur le Cocotier, portant sur son dos deux calebasses vides ; il charge sur ses

épaules, au moyen d'une courroie, les deux calebasses pleines, et les remplace par celles qu'il vient d'apporter, après avoir eu soin de rafraichir la coupe du support du régime. Cela fait, il descend, avec autant d'aisance que s’il descendait les marches d'un bon escalier. La même opération se continue jusqu'à ce que le régime ne donne presque plus de liquide. Il est curieux et pénible en même temps de voir les malheureux Malabars escalader les Cocotiers dont la hauteur varie, comme je l’ai dit, de dix-huit à vingtcinq meétres. Pour exécuter ces ascensions ils sont ordinairement nus; une corde fixée au-dessus de la cheville, à chaque pied, embrassant à peu près le tiers de la circonférence du tronc, les aide à monter et à descendre, ce qu'ils font lestement. A les voir au milieu des feuilles du Cocotier, occupés à arranger leurs calebasses, on les prendrait plutôt pour des singes que pour des hommes.

Au bout de dix ou douze heures, le liquide produit par le Cocotier acquiert une saveur douce, légèrement acidulée : c’est ce que les Européens nomment vin de Palmier, il s’en fait une grande consommation. Après vingt-quatre ou trente heures, sa fermentation est tellement avancée que ce liquide n’est plus potable; au bout de cinquante ou soixante heures, il est au point de fermentation convenable pour être distillé. Presque tous les propriétaires ont un alambic de la construction la plus simple, c’est une chaudière plus ou moins grande, en terre cuite, recouverte d’un chapiteau de même matière. On obtient de la liqueur du Palmier par ce mode de distillation un alcool incolore de 20 ou 21 degrés, qu'on nomme arack; il s’en fait une énorme consommation, on en exporte aussi des quantités très considérables.

Quand le coco à pris son volume normal, n'étant

pas encore parvenu à maturité, il contient à l'intérieur de son amande un tiers de litre d’une liqueur douce, claire, parfumée, très rafraichissante, ayant la saveur de l’orgeat; les plus gros en contiennent près d’un demi-litre. L’amande est excellente à manger, elle est douce, huileuse, elle a le goût de la noigeile: |

Le coco parfaitement mûr ne contient plus qu'une très petite quantité de liquide; mais l’amande, qui remplit toute la coque, est alors très nourrissante et du goût le plus agréable, rappelant Ia noisette et le cerneau.

L'enveloppe extérieure, ou le brou de la noix de coco, en est enlevée quinze ou vingt jours avant la récolte. C'est ce que les Malabars nomment le cuir du coco; ils savent, comme je le dirai plus loin, en tirer un excellent parti. Le brou étant détaché, les plus petits cocos sont cassés pour en extraire l’amande; les plus gros sont sciés en deux parties égales dans le sens de leur largeur. Les parties ainsi séparées, l’amande en étant retirée, servent de gobelets, d’assiettes, de plats et d’écuelles. Les fragments de coques cassées élant imbibés d'huile forment un excellent chauffage pour la cuisson des aliments, car, sur toute la côte de Malabar, le bois est d’une excessive rareté; on ny voit pour ainsi dire pas d'autre culture que celle du Cocotier. |

Les Malabars obtiennent par expression de l'amande de la noix de coco, une huile égale, lorsqu'elle est récente, à nos meilleures huiles de table. Cette huile connue dans l'Inde sous le nom de Mantèque est assez consistante et se prend à la cuiller; son goût est le même que celui de l’amande. Tant qu'elle est fraiche, on l’emploie pour la cuisine; malheureusement, au bout d’un mois, elle devient rance et prend alors une

saveur siinsupportable qu'il n’est plus possible de s'en servir pour cet usage. En cet état, on l'utilise pour la peinture et l'éclairage; elle brûle avec une lumière aussi pure et aussi brillante que celle du gaz. La consommation de cette huile dans toute l'Inde est très étendue, et l'exportation pour les autres parties de l'Asie, ainsi que pour l'Afrique, est au moins égale aux quantités consommées dans le pays.

Le brou ou cuir du coco est une sorte de bourre très fibreuse, dont les filaments servent à fabriquer des cordes, cordages et càbles à l'usage de la marine; les câbles ont sur ceux de chanvre l'avantage de ne pas s'altérer promptement au contact de l’eau de mer.

Les Malabars utilisent les feuilles du cocotier pour la couverture de leurs habitations; ils en fabriquent aussi des nattes, des paniers et une foule d’ustensiles du même genre.

Le pétiole ! des feuilles, ordinairement long de trois mètres, Sert à la construction des maisons, spécialement à celle des planchers; sa couleur est celle du bois d’acajou; il est excessivement dur; le vernis naturel fort luisant dont il est revêtu lui donne la propriété de se conserver très longtemps sans s’altérer. Le bois du tronc du Cocotier est très solide, on en fait la grosse charpente des maisons dans tout le Malabar, où l’on manque d’autres bois.

Je crois donc ne rien exagérer quand j'affirme que le Cocotier est réellement la providence et la manne des peuples des régions intertropicales, et qu'il nourrit au delà de 200 millions d'hommes ?.

1. Partie généralement rétrécie qui supporte la feuille et la rattache à la branche ou au tronc.

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