CUVIER
Un brigand d’eau douce : l’'Epinoche.
L'Epnoche est connue par l’habitude qu’elle a de se construire un nid d'algues et de plantes aquatiques où elle élève ses petits. Mais à côté de ce trait rare parmi les poissons et qui lui concilie les sympathies, elle présente un caractère fort agressif et belliqueux qui justifie amplement le titre peu flatteur que nous lui avons attribué.
1. C'est aussi ce qui arrive pour les poissons des eaux profondes qui ont l’imprudence de s'approcher de la surface : leur vessie natatoire soumise à une pression moindre se dilate, et souvent éclate, tuant l'animal. (H. de V.)
?. Lecons d'Anatomie Comparée, t. 111, p. 588-593, et t. I, p. 239. (3° édition, 1836.)
Malheur aux mollusques que rencontre l’Epinoche, s'ils ne cherchent point une prompte retraite au fond de leurs coquilles. Le grand Scarabée d’eau (Dytiques et Hydrophiles) lui-même est obligé de rebrousser chemin s'il ne veut point subir l’indignité d'avoir ses cornes brisées, et son dos frappé chaque fois qu'il change de quartier. Plongeons un ver dans l’aquarium, toute la bande le flaire simultanément; le premier venu l’avale autant que le permet la capacité de ses voies digestives, et s'éloigne comme un trait de ses camarades envieux, en ruant comme un lièvre, mais en vain : un plus grand et plus fort de la famille est là qui le guette. IL a vu une queue tordue et inabsorbée se tortiller hors de la bouche de son camarade. Cette queue, il l’empoigne sans scrupule, puis part à toute vitesse traînant à travers l'aquarium sa victime. Mais, si rapide et si adroit que soit le tour, il n’a point échappé à la surveillance d’un autre frère d'armes aussi fort et aussi vorace que lui-même. À peine ce dernier a-t-il réussi à prendre le morceau de la bouche de son cousin, qu’il est attaqué, dévalisé par un autre, qui ne se montre pas, lui, d'aussi bonne composition. Chacune des Epinoches a maintenant un des bouts du pauvre ver inoffensif qui se trouve mangé par deux ennemis et par deux bouts à la fois. Ces deux adversaires exécutent de concert une course aussi amicalement que deux lévriers en laisse. A la fin, le plus faible ou le moins persévérant, dégorge sa moitié, et laisse le vainqueur achever son repas. Heureux encore ce dernier quand il n’est pas obligé, à son tour, de rendre sa proie à quelque nouveau brigand.
Quelquefois un petit fier-à-bras prend la résolution insolente de persécuter un des membres de la communauté, quinze ou vingt fois plus gros que lui, par
exemple une Carpe, une Carpe douce, désarmée, inoffensive. J'ai été témoin oculaire d'un engagement de ce genre-là. Une Carpe se tenait immobile à mieau; à peine si une légère ondulation se faisait remarquer dans une de ses nageoires. Elle semblait rêver. Tout à coup une Epinoche, les épines dressées, et animée d’une vivacité de coup d'œil dont on croirait difficilement ces petites créatures susceptibles, se précipite avec la rapidité de l’éclair, donne un choc à la nageoïire de la carpe et bat en retraite. La Carpe, qui ne peut donner son approbation à cette manière de saluer le monde, se déplace et va chercher un autre lieu de repos. Mais, hélas, elle n’y peut trouver ce que cherchait le Dante : la paix. Son persécuteur n'est point d'humeur à se laisser si vite déconcerter dans ses plans: il renouvelle ses attaques. C’est maintenant à la queue de l’animal qu’il en veut. La pauvre carpe ne cherche point à user de représailles; cette patience néanmoins ne touche point le cœur de son ennemi. Sa jolie queue et ses nageoires, hier si coquettes — je parle de celles de la carpe — pendent maintenant en lambeaux.