‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 64 sur 144 · M. SEVERN · texte numérisé non relu

M. SEVERN

La Tortue.

Sans doute, par son intelligence, la Tortue occupe un des derniers échelons, mais on ne peut pas lui

1. Lettre au Times (25 juillet 1872). Cette lettre fut écrite par l'éminent artiste à la suite d'un procès que des voisins de M.et Mme Mann leur avaient intenté, par crainte des serpents appartenant à ces amateurs de reptiles. (Romanes, /ntelligence des Animaux, p. 21-23, t. IL. Alcan.)

refuser la manifestation de certains instincts supérieurs. C’est ainsi que certaines Tortues reconnaissaient fort bien leur maitre et la petite filie qui venait leur offrir la ration d'herbes tendres parmi lesquelles elles appréciaient surtout les feuilles de la Dent de lion ou Pissenlit (Leontodon taraxacum) et du Plantain (Plantago major). Mais elles devenaient surtout démonstratives et empressées lorsqu'elles voyaient venir une friandise : un cœur de salade, un chou, ou une tartine de pain trempée dans du lait, de l’eau-devie, ou de l’eau chaude. Elles se mettaient à màcher, à ronger à qui mieux mieux; mais c'est le cœur de chou qui excitait toute leur convoitise. Elles en venaient... aux pattes. Ordinairement la plus grosse finissait par s'emparer du morceau qu’elle cachait SOUS sa carapace.

Mais ses instincts intellectuels se manifestent surtout à la ponte des œufs.

La bête commença par choisir un emplacement à mi-côte d'une plate-bande, elle y creusa un trou avec ses pattes de derrière. Cela fait, elle se mit à travailler de ces mêmes pattes avec une régularité remarquable. Abaissant sa patte gauche, elle creusait la terre, et ensuite, tenant sa patte à la paroi gauche de la petite fosse, elle élevait la terre jusqu’à la surface. Là, après avoir laissé un peu reposer cette patte, elle s’y appuyait, tout en enfonçant sa patte droite dans le trou pour y faire le même travail qu'avait opéré auparavant la gauche.

Ensuite, lorsque ce fut de nouveau le tour de la patte gauche, avant de la descendre, la Tortue rejeta de côté, par un mouvement circulaire, la terre extraite, pour qu'elle ne vint pas tomber de nouveau dans la fosse ouverte. Elle rentra après, très souple, dans le petit trou où elle ramassa encore de la terre et, s'ap-

url

puyant sur le côté gauche, mit dehors de la terre avec sa patte droite.

Elle travailla ainsi jusqu’à ce que la petite fosse ronde eût atteint plus d’un demi pouce de profondeur, un peu moins de longueur,et encore moins de largeur. Si l’on raisonne tous ces mouvements, on demeure convaincu qu'au point de vue de l'économie du travail, ce sont là les mouvements les plus profitables et nécessaires, résultat, sans doute, d’une expérience séculaire transmise à notre Tortue par voie d’hérédité.

Une fois la fosse finie, la Tortue se reposa pendant une dizaine de minutes au bout desquelles elle pondit un œuf, qu'elle prit soigneusement dans ses pattes de derrière et déposa deboüt dans le coin droit de la petite fosse. Un deuxième œuf suivit immédiatement, et lorsque tous les six eurent été pondus, la fosse se trouva exactement remplie. La mère les examina, les tâta et eut même le malheur de trouer la coquille de l’un d’eux avec son ongle.

Après quoi, la bête ramassa avec ses pattes de derrière la terre extraite auparavant et les en recouvrit: et lorsque la petite fosse ronde fut comblée, elle enfonça la terre en se levant et s’asseyant régulièrement dessus, et l'égalisa si bien en se tenant toujours appuyée sur ses deux pattes de devant et en se balançant, le plastron de sa carapace contre terre, qu'après son départ il fut impossible de distinguer l’endroit où avait eu lieu la ponte.

Page 1