MAUPERTUIS
Les Crapauds ressuscitants.
En 1777, Hérissant renferma, dans des boites scellées dans du plâtre, trois Crapauds qui furent déposés à l’Académie des Sciences. On ouvritles boîtes dix-huit mois après, en présence de quelques-uns de ses membres. Un des Crapauds était mort, les deux autres vivaient. Personne ne pouvait douter de l’authenticité du fait; mais l'expérience elle-même fut exposée aux mêmes objections que les observations auxquelles elle devait servir de terme de comparaison. Ces observations se rapportaient à des Crapauds qu'on avait trouvés vivants dans de vieux murs, où ils avaient été scellés pendant des années, dans des blocs de charbon de terre, et même dans des pierres où ils avaient peut-être vécu pendant un temps incalculable. On a objecté que, dans l’un et l’autre cas, il y avait probablement quelque trou ou quelque erevasse par lesquels l'air s’insinuait, ou qui livraient passage aux
1. Observations et expériences sur une des espèces de Salamandres, par M. de Maupertuis, Aist. Acad. royale des Sciences, 1727, p. ?T'des Mémoires.
animaux; mais cette objection ne me parait pas valable quant à l’expérience de Hérissant; lPaccès de l'air par une ouverture visible ne pouvait guère échapper à un aussi bon observateur. C'est cependant une chose remarquable que les circonstances de l’expérience aient été complètement passées sous silence ; ni les dimensions, ni la substance de la boîte n’ont été indiquées, ni l'épaisseur du plâtre qui la recouvrait; et c'est précisément le défaut de précision dans la détermination des circonstances où se trouvèrent les animaux, quand on les a découverts dans des corps solides, qui rend problématiques les conclusions qu'on en tire. Aussi un savant naturaliste qui, dans ses voyages, à beaucoup enrichi l’histoire des Batraciens, appuyé d’ailleurs de quelques expériences, a-t-il douté de ce résultat.
J'observerai, à l'égard de l'expérience de Hérissant, qu'il paraît qu'il y avait de l'air dans les boîtes où les crapauds étaient renfermés; ce qui ne s'accorde pas avec le but que je me suis proposé. Mon intention étant d'étudier l’asphyxie dans les corps solides, Je ne devais pas y laisser d’air. Gette modification est importante et change la nature de l'expérience.
Le 24 février A817, je fis sur quinze Crapauds communs les expériences suivantes : je pris d’abord cinq boites de bois blanc, dont trois avaient 4 pouces cubes, les deux autres 4 pouces 1/2 de long sur 4 de large, el 2 1/2 de profondeur. Je mis du plâtre gâché au fond des boîtes jusque vers le milieu, j'y plaçai ensuite le Crapaud que je contins d’une main pour l'empêcher de quitter sa situation au centre; je le couvris ensuite de plâtre dont je remplis les boîtes, qui furent fermées et ficelées. Je me servis ensuite de cinq autres boîtes circulaires de carton ayant 3 pouces 1/2 de diamètre et 2 pouces de profondeur; jy enterrai cinq
autres crapauds avec les mêmes précautions; j'égalisai le plâtre par-dessus, et j’eus bien soin de ne point y laisser de fissure ; jy adaptai ensuite les couvercles; en même temps Je mis les cinq autres crapauds dans de l’eau, pour comparer la durée de ce genre d’asphyxie avec celui qui pouvait avoir lieu dans le plâtre. Le même jour, à minuit, tous les crapauds que j'avais mis dans l’eau étaient morts, c’est-à-dire huit heures après le commencement de l’asphyxie; le lendemain, à quatre heures du soir, j’ouvris une des boîtes de carton. Je détachai avec précaution une partie du plâtre, et l'animal, quoique engagé presque entièrement dans cette substance exécuta des mouvements et se mit à coasser. Ainsi, seize heures après la mort des crapauds dans l’eau, celui qui était enfermé dans du plâtre était encore très vivace; mais comme il n'avait pas atteint la limite à laquelle ces animaux peuvent parvenir dans l’asphyxie par l’eau, je remplis louverture avec du plâtre gàché, ayant soin d’en accumuler plusieurs lignes au-dessus du niveau précédent. Je l’abandonnai ensuite avec les autres, et ne l’ouvrit que le 45 mars suivant, et le trouvai parfaitement en vie le dix-neuvième jour, à dater du commencement de l’expérience.
WILLIAM EDbwARDS !.
1. De l'Influence des agents physiques sur la vie, 1824, p. 14. Il ne faut pas confondre les faits relatés ici, et qui ont une valeur scientifique positive, avec les faits souvent racontés de crapauds et de grenouilles qu’on aurait découverts dans des roches formées depuis des centaines et des milliers d'années, comme de la houille par exemple. Pas un de ces prétendus faits n’est avéré, pas un n’a été observé dans des conditions satisfaisantes.