DE LA MAGIE. — DES SORCIERS.— DES ESPRITS FAMILIERS
« La magie cérémoniale ou superslilieusé esï Tnrt de faire dos choses qui passent les forces de la nature, et ^ui sont ordinairement mauvaises , en vertu d'un pacte exprès ou tacite avec les démons.
« Les prétendus esprits forts croient que les démons n'ont aucune part aux opérations des magiciens, et que ce ne sont que des prestiges par lesquels ils éblouissent les spectateurs. Mais l'Ecriture ne nous permet pas de -douter qu'elles ne soient l'ouvrage du démon, lorsqu'elle nous dit que les magiciens de Pharaon changèrent en serpents les verges qu'ils tenaient entre les mains ; qu'ils changèrent aussi l'eau en sang, et qu'ils firent presque tous les mêmes miracles que Moïse avait faits; puisqu'il -est certain que ces magiciens ne purent faire ces prodiges bien supérieurs aux forces humaines, que par la vertu du démon. L'évocation de Snmuël par la pytho-
1 Guillaume le Breton, Vie de Philippe- Auguste ^ collection Gnizot, t. XI, p. 2{8.
nisse, dont il est parlé au Tingt-huiiièroe chapitre du premier livre des Rois, est décisive en ce point.
« L'Eglise est si persuadée quil y a eu autrefois, et qn il peut encore y avoir aujourdMiui des magicieus et des sorciers , qu*elie a dressé contre eux un grand nombre de canons dans ses conciles, qu*e11e met leurs crimes au nonnbre des cas réservés, qu'elle les déclare excommuniés dans ses prônes et ses rituels ^ »
Voilà comment un savant théologien résumait, à la Gn du dix-huitième siècle, les idées de FËglise sur la magie et la sorcellerie. Nous verrons plus tard quelles conclusions on peut tirer de ses paroles. Quant à présent, nous allons nous borner à extraire de différents auteurs des passages propres à offrir le résumé des opinions qui jusqn'à nos jours ont eu cours sur ce sujet.
Dans l'antiquité, les oracles servaient communément à dénoncer les voleurs et à faire recouvrer les objets dérobés. (( Amasis, avant qu'il fût roi, rapporte Hérodote, avait coutume de dérober de côté et d'autre quand Fargent venait à lui manquer. Ceux qui le soupçonnaient de les avoir volés le citaient, lorsqu'il venait à nier, son crime à Toracle du lieu, qui souvent le convainquait et soovent aussi le renvoyait absous *. »
1 Analyse des eoncile» généraux et particulier»^ par Rirard, 1775, iQ-4, t. IT, p. 269, art. Magie.
1 L'historien grec ajoute s a Lorsque Âmasis fil monté sor le trdne, il méprisa les dieax qui Tavaieiit déclaré innocent, ne prii aucun soin de leurs temples, ne songea ni à les réparer ni k les orner, et ne Toulut pas Dème y aller offrir des sacrifices, les jugeant indignes de tout culte, parée qu'ils n'avaient que de fjiui oracles. Il avait , au contraire, la plus grande vénération pour ceux qui l'avaient convaincu de vol , les regardant comme étant véritablement dieux, et ne rendant que des oracles vrais. » ( L. ii, cb. 174, traduction de Larcber.)
74 CURIOSITES DES TIADITIONS.
Att moyen âge, ce fureul les magideos et les sorciers qui se subsliluèrcot aux oracles, a II y avait dans ce ienips, dit Grégoire de* Tours, uae femme qui avait un esprit de Python, et qui valait par ses divinations beaucoup d'argent à ses maîtres ; elle parvint tellenient en grâce auprès d'eux, qu'elle en obtint sa liberté, et fut laissée à ses volontés. Si quelqu'un éprouvait quelque vol ou quelque autre perle, elle déclarait aiissitdt où le voleur était allé, à qui il avait remis son vol, ou ce qu'il en avait (ait. Elle ramassait chaque jour de l'or et de l'argent, paraissant avec des vêlements pon^eux, de sorte que les peuples croyaient qu'il y avait eu elle quelque chose de divin. La nouvelle en étant parvenue à Agéric, évéque de Verdun , il envoya quelqu'un pour Tarrêier. Lorsqu'elle fût amenée vers lui , il comprit, d'après ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres, qu'elle avait un esprit de Python. Lorsqu'il eut prononcé sur elle l'exorcisme, et oint son front de Thuile sainte, le démon cria, et découvrit la vérité au pontife qui, n'ayant pu le chasser, permit à la femme de s'en aller. Celle-ci, voyant qu'elle ne pouvait habiter dans ce lieu, alla trouver la reine Frédégoode, auprès de laquelle elle se cacha ^ ;>
Rimual indique un moyen infaillible pour connaître l'auteur d'un vol ' : on prenait un miroir ou un vase ; si c'était un vase, on le remplissait d'eau bénite, on en approchait une bougie bénite, et on prononçait ces mots : Angelo bianco, angelo sanlOf per la t%M
1 L. VII, cta. U, coHection Gnizot, 1. 1, p. l20-t3f .
s Voy. plus bas Tbistoirc empraniée à Tun des continaatears de Gailiaume de Nangls.
MAGIE. SORClfift& 75.
$mntità € per la mia virginiià *■ mosêrami cKb ha ioUo lai cota, et Tiinage du voleur ne manquait pas d a[^niire aussitôt au fond du vase *.
La dirinatioa au moyen d'un miroir est fort an^kane >. Suivant Varron, elle, venait de la Perse. On la retrouve dans presque tous ks pays, soit dans Taniiquité, soit au moyen ^e. « Devant le temple de Gérés, à Palla, dit Pausanias, se trouve une fontaine que Ton consulte uniquemeftl sur l'état de p^sonnes malades. On attache un miroir au bout d*une ficelle^ et on l6 tient suspendu au-dessus de la fontaîoe, en sorte que restrémité seule seit en coutact avec Teau. Ensuite, on fait des prières.^ la déesse, on brûle du parfum en son honneur, et en re^ gardant au même instant dans le miroir, on voit si le ma^ iade doit guérir. Cette espèce de divinatioQ ne s'étend pas pkis loin*.»
Les enfants jouaient un grand rôle dans certains genres de divination. Lorsque Septime Sévère marchait contre Didius Julianus, (( ce dernier, dit Sparlien, eut recours à la divination qui se pratique avec un miroir , derrière lequel des enùnts, dont la tête et les yeux ont été soumis à certains enchantements, lisent, dit-on, l'avenir. Celui qu'on avait choisi vit, à ce qu'on prétend, Tarrivéede Sévère et ia retraite de Julianus '^. » — Ce genre de divination est
i L'évocaieiir devait toi^oars être une personne d'ane chasteté reconnne.
s Concilia in cousis gravissimis, Cons. 414, t. iv, p. 354, cité par M. Alfred Maury, Revue archèologiquey iSh%, p. 161.
s Voy., sar ce sujet, le travail de M. A. Manr;, Revue archéologique ^ 48MI,p.1S4etsuiv«
^ Voirap^ «n Ac&oltf, L TU, clu 9ft.
> Didios Jalianos, cb. 7.
qui avaient à leur tête ArsaceS les deux cbefe &e juréreat une paix inviolable. Mais bientôt Arsace s'éiaut livré à des intrigues dont le but était de ranimer la guerre, fut mandé par Pacurius, qui le fit jeter en prison, ainsi que Fun de ses compagnons, nommé Basicius. Gomme ils niaient le crime dont on les accusait, les mages, auxquels Pacurius eut recours, lui indiquèrent le moyen de forcer Arsace à se dénoncer lui-même. Us firent recouvrir la moitié de la surface de la tente du prince, avec de la terre tirée de TArménie : a Puis, dit Procope, ils firent quelques cérémonies de leur art dans toute retendue de la tente, et dirent au roi qu'il s'y pron»enât avec Arsace, et qu'en se promenant, il Tacciisàt d'avoir contrevenu au traité. Pacurius, ayant mandé Arsace, se promenait avec lui dans la tente, en la présence des mages, et lui demanda pourquoi il avait violé son serment, et tàcbé de jeter les Perses et le& Armé^ niensdansde nouvelles misères. Tant qu'Arsace parla sur la terre qui avait été tirée de la Perse, il nia tout ce qui lui était imposé, et assura qu*il était demeuré attaché aux intérêts de Pacurius. Mais lorsqu*en parlant il arriva au milieu de la tente, et qu'il toucha la terre d'Arménie, soudain, comme s'il eût été violenté par je ne sais quelle puissance, il changea de langage et menaça hautement de se venger dès qu'il en aurait le pouvoir. H continua ses menaces en marchant sur la terre d'Arménie; mais aussitôt qu'il fut revenu sur celle des Perses, il devint soumis à Pacurius, et lui parla avec des termes pleins d honneur et de respect. Quand il retourna sur la terre d'Arménie, il recommença ses menaces, et ayant
I Procope D'indiiinc aocBiiemeut à qoeUe époque eal lien cette gBerre, qoi dura trente-deoi ans.
plttsiears Ahs changé de la «orte, il découvrît ce qii^il avait daos le cœur. Alors, les mages le coadamoèrent comme un violateur de ses promesses et comme un parjure. Pacurius commanda d'écorcber Basidus, de remplir sa peau de paille, ei de rattacher à un arbre. Quant à Àrsace, comme iln'était pas permis de 4e faire mourir, parce qu''tl était de la maison royale, il le jeta dans la prison de TOubli ^ »
Hb moine, appartenant à un monastère que Guibert de Nogeot ne nomme pas, ayant été dans une maladie soigné par cm juif fort expert en maléfices, insista si vivement «après ile lui, que celui-ci lui promit d'être son entremetteur auprès du diable. Il tint sa promesse, et le moine se trouvant en présence du démon ki demanda de Imitier à ses secrets. ((Le prince scélérat lui répond que cela •e peut se faire s41 ne renie la foi chrétienne, et ne lui offre un sacrifice. (( Et quel sacrifice? demanda le moine. — Le sacrifice de ce qu'il y a de plus délicieux dans rhomme. — Quoi donc? — eic... crime, 6 lioote ! et celui deqm l'on exigeait une teUe chose était prêtre !... EtlemiséraJ)le fit ce qu'<m lui demandait. Ce fut donc par cette horrible libation qu'il fit profession de renoncer à sa foi*. »
a Un certain derc vivait dians le pays de Beauvais, du métier d'écrivain, et je le connaissais, dit ailleurs le même chroniqueur, car il avait été employé à Flavigny dans ce genre de travail. Plus tard, il eut un entretien an diâteau de Breteuil, avec un autre clerc sorcier, qui lin parla en ces termes : (( Si j'y trouvais quelque
• Hhioire de la guerre contre les Perses. 1. i, fh. S.
* De YUa sua, 1. 1, ch. 26.
e profit, je t'enseignerais un moyen par lequel lu ga- « gnerais tous les jours beaucoup d*argent , sans qu'il a fût besoin iraucun travail de Tbomme. » L'autre lui ayant demandé ce qu'il ntudrait faire, le sorcier lui répondit : a II faudrait faire un sacrifice au citoyen de l 'enci fer, c'est-à-dire, au diable. —Et quelle victime offrir î « reprit Tautre. — Un coq, lui dit le sorcier; mais un. coq « issu d'un œuf pondu un lundi, pendant le mois de a mars. Après donc que tu auras rôti ce coq, à rentrée (( môme de la nuit, tu le prendras avec toi, tout rôti et « encore dans sa broche, et tu viendras avec moi au plus a prochain vivier. Là, quoi que tu puisses voir, entendre a ou sentir, garde-toi surtout d'invoquer Dieu, ni la hien- (( heureuse Marie, ni aucun saint. — Je ferai, reprit Tau* « tre, cette chose si é ionisante. »
« Ils se rendirent donc de nuit au lieu désigné, portant avec eux la victime digne d'un tel dieu. Lorsque le sorcier eut invoqué le démon en l'appelant par son nom, et tandis que son méchant disciple tenait le coq, il s'éleva tout à coifp un tourbillon, et le démon apparut. Il prit pour lui le coq, et, celui qui se laissait conduire, rempli d'épouvante, poussa une forte exclamation et invoqua sainte Marie. En entendant prononcer le nom de cette puissante souveraine, le sorcier s'enfuit avec son coq» et le lendemain un pécheur le trouva caché dans une tie au milieu du vivier. nom royal et doux pour ceux qui t'appartiennent, autant que redoutable pour les malins esprits ! Le sorcier fut vivement irrité contre le clerc, qui, au milieu d'une aussi grande affaire, avait invoqué une si puissante femme. Mais ce dernier, poussé par le repentir, se rendit auprès de Lysiard, archidiacre de Beauvais, et mon oncle, homme lettre autant que sage,
propre à guérir de tels maux et reDommé même pour cela. Le clerc, ayant confessé ce qu'il avait fait, se soumit, en témoignage de pénitence, aux prières et aux jeûoes qui lui furent ordonnés par Lysiard ^. »
« Dans le diocèse de Sens, dit Tuu des continuateurs de Guillaume de Nangis, dans un château du roi de France, appelé Landon, en français C/idtf au- £an(/on, un sorcier et faiseur de maléfices avait promis à un abbé, de Tordre de Gîteaux, de lui faire recouvrer une grosse somme d'argent qu'il avait perdue, et de lui faire nommer les voleurs de Targent et leurs complices. Voici comment il essaya de tenir sa promesse. Il prit un chat noir, et le renferma dans une boîie avec du pain trempé dans le ebréme, dans Thuile sainte et Teau bénite, en quantité sufGsante pour suffire à la nourriture de Tanimal pendant trois jours. D déposa ensuite la boite sous terre, dans un carrefour public, et il eut soin de faire deux conduits depuis le coffre jusqu*h la surface du sol, afin que le chat eût assez d'air pour respirer. Mais il arriva que des bergers passant près de cet endroit, leurs chiens ^ sentant Todeur du chat, se mirent à gratter la terre i^vec tant d*acharnement, que rien ne pouvait les arracher de ce lieu. Un des bergers, plus prudent que les autres, alla déclarer ce fait au prévôt de la juslice; celui-ci , étant venu avec beaucoup de gens, la Tue de ce qui avait été fait lui causa, ainsi qu'à tous les autres, une violente surprise. Le juge réfléchit avec inquiétude pour savoir comment il découvrirait un sF horrible maléfice» car il voyait que cela av«.it été fait pour quelque maléfice, mais 11 en ignorait absolument fauteur et la nature. Enfin, après de nombreuses ré-
' Guibert, (/« VUa sva^ 1. 1. ch 96, collection Guizot. t. ix, p. 471 475.
flexions, il remarqua que la boke était nouyelleoieai faite, fit alors venir tous les charpentiers de Teiidroit, et leur demanda qui d'entre eus avait fait la boite ; Tun d'eux, s'avançant, avoua que c'était lui, disant qu'il Tavait vendue à un homme appelé Jean du Prieuré, sans savoir à quel usage il la destinait. Celui-ci, soupçonné^ fut pris et appliqué à la question ; il avoua tout : il accusa un nommé Jean de Persan d'être le prinoîpal auteur de ce maléCce, et lui donna pour complioe unmoinedeCiteaux, apostat et principal disciple de ce Persan, ïabbé de Sarcelles, de l'ordre deXIiteaux, et quelques chanoines réguliers. Tous furent saisis, enchaînés et amenés à Paris devant l'oûicial de l'archevêque et d'autres inquisiteurs de la perversité hérétique. Là, ayant été interrogés sur la manière dont ils comptaient se servir du maléfice, ils rqjtondirent ^^ si, après trois jours, retirant le chat du coffre, ils Feu^seot écorcbé et eussent fait avec sa peau des lanières tirées de telle sorte, qu'en les nouant ensemble elles fissent un cercle au milieu duquel pût tenir un homme ; puis un homme se plaçant au milieu du cercle, et ayant soin avant toute chose d'enduire son derrièreayec la nourriture préparée pour le chat, aurait appelé le démon Bé* rich ; ce démon serait venu, et, r^ondant à toutes les questions, aurait révélé les vols, les voleurs, et tout ce qui est nécessaire pour accomplir un maléfice quelcon* que. Après que ces aveux eurent été entendus, Jean do Prieuré et Jean de Persan furent condamnés au feu
comme auteurs de ce maléfice; mais leur supplice ayant clé un peu différé, ruiA.d'eux mourut, ses ossements furent brûlés en exécution de son crime; et Tautre, le lendemain de la Saint-Nicolas, termina sa misérable vie
BTÂGfB. SORCIERS. »
» nHîev des flammes. L'abbé apostat, et les chanoines régulière qui avaient founii, pour FexécufSoD du naléfice, le saint chréine el lliuHe sainte, ftirent dégradésr et reolermës à perpétuité dans diverses prisons afin d*3& subir des cbâtiments proportionnés âi leur crime. La même an«ée^ le Kvre d'un moine de Horigny, près^ d'Etampes, qui eontenait beaucoup d'images peintes delà sainte Vierge, et beaucoup de noms, qu on croyait eV' assurait être des noms de démons, fut justement condamné à Paris con«me: superstitieux, parce qu'il pro« menait des délices et des richesses, et tout ce qu un» homme peut désirer, s ceUit qui pourrait peindre u» livre semblable, y faire inscrire deux fois son nom, et remplâr encore d*a«tres conditions vaines et fausses ^ » Lois de la guerre entre les maisons de Duras et d'Aui»», pour la possession du royaume de Napfes, Louis 1^', duc d'Anjoo, fi€ invasMn dans ce pays au mois de juillet 4362, et vint mettre fe siège devant la ea-
c ÂdoBC OB enchanteur, maître de nigromande, qui étoit dans 1» marche de Naples et avoH conrersé on hmg teuips, dit Frolssard, vmt baudement au duc d'Anjou et lai dit: (( Monseigneur, si vous voulez, je vous rendrai le ebasàel de l'OËuC et cils qni sont dedans à votre volonté. — Eleommeitt,, dit le doc, pourroH-ce être \ — Monsetgoeur, je vous le dirai, dit Tenehanteur ; je ferai par en^ ehantemeot ITair si espès, que dessus la mer il semblera à eils de dedans qu'il y ait un grand pont pour dix Jiflaunesdefiront, et quand cilft qui sont an chastel verront ee pont, ils aecoiit ai âiahis que ils se venront rendre à«
' Gollcctîon Gnizot, t. xm, p. SOI et saîv.
votre voloaic ; car ils se douteront que si on les assault qu'ils ne soient pris en force. »
« Le duc ot de celte parole grand merveille, et appela de ses chevaliers le comte de Vendôme, le comte de 6enève^ messire Jean et niessire Pierre de Bueil, messire Maurice Mauvinnet et les autres, et recorda ce que cil maître encbanleur disoit ; lesquels de celle parole élolent lout émerveillés et se assentoient assez à ce que on le crut. Adouc demanda le duc d'Anjou à celui, et lui dit : (( Beau maître, et sur ce pont que vous dites que vous ferez se pourront nos gens assurer d'aller susjusques au chastel pour as.«iaillir? — Monseigneur, répondit l'enchanteur, tout ce ne vous oserois assurer ; car si il y a voit nul de cils qui sur le pont passeroient qui fit le signe de la croix, tout iroit à néant ; et cils qui seroient sus trébucheroient ens la mer. » Adonc commença le duc à rire; et lors répondirent aucuns jeunes chevaliers et écuycrs qui là étoient, et dirent: a Ha, monseigneur, pour Dieu ! laissez-le faire. Nous ferons pas le signe de la crois, et plus légèrement ne pouvons-nous avoir vos ennemis. ï> Dit le duc d'Anjou: « Je m*en conseillerai, d A ces paroles n'étoit point le comte de Savoie, mais il vint assez tôt après.
a Quand le comte de Savoie fut venu en la tente du duc d'Anjou, le maître enchanteur étoit parti. Adonc rccorda le duc les paroles du maître, et quelles choses il lui offroit. Le comte de Savoie pensa un petit, et puis dit: (( Envoyez-le-moi en mon.lo{(iset je le examinerai; a c'est le maître enchanteur par lequel la roine de Naplea « et messire Oihes de Bresvich (Othon de Brunswich) , son « mari, furent jadis pris au cliâlcau de l'OEuf, car il fit la « nier si haute qu'il sembloit qu'elle moulât sur le chas-
« lel: si en furent si ébahis ceux qui au chastel étoient, « que il leur sembloit que ils dussent être tous noyés. On « ne doit point avoir fiance trop grande en tels gens... » Après CCS paroles, le comte de S.woie fit mander Tenchanteur, el comme celui-ci persistoit à promettre de livrer le château au pouvoir des assiégeants: (( Je ne « veuil, s'écria le comte, je ne veuil pas que il nous soîl «reproché au temps à venir que en si haut fait d'armes «qaenous sommes et tanlde vaillants hommes chevaliers « el écuyers assemblés, que nous ouvrons par enchanle- « ment, ni que nous ayons par tel art nos ennemis.» Adonc appela son varlet et dit: « Prenez un bourrel, et lui faites « trancher la tête. » Tantôt que le comte ot ce dit, ce fut fait: on lui trancha la tête au dehors des logis. Ainsi fina ce maître enchanteur, et fut payé de ses loyers *. »
« En ce temps (1403), dit Juvénal des Ursins, un prestre nommé Ives Gilemme , damoiselle Marie de Blansy, Perrin flemery, serrurier, et Guillaume Floret, clerc, faisoient certaines invocations de diables, et disoit le prostré qu il en avoil trois à son commandement, et se ▼anloîent qu'ils giiariroient le roy (Charles VI). Il fut délibéré qu'on les essayeroit, etleursoulfriroit-on faire leurs invocations. Ils demandèrent qu'on leur baillast douze bommes enchaisnez de fer. Et ainsi fut fait, ils firent un parc, et dirent ausdits douze hommes qu'ils n'eussent aucune peur, et firent tout ce qu'ils voulurent, mais rien ne irent. Puis furent interrogez pourquoi ils n'avoient rien ^ait, iisrespondîrentque lesdits douze homnïcs s'estoient signez, et garnis du signe de la croix, et pour ce poîncl seul avoient failly ; laquelle chose n'estoit que tromperie,
* Livre ii,ch. 137-438, édition du Panthéon, t. u, p. 485-186.
M GURI0B1TÉ6 DES Ti^ÂDITIOl^S.
qoÀ fut révélée par iedit «clerc mL prèr^ei de Biffis, le^tsl les fit freudre. Et finaleoieot le linf^^^pHalriesiDe Jour de mars lurent piuMiquement prescbet, et les iNuûttfloB faites selon les cas, c'est h sçavair ards-etlmislez ^. »
« Du iKMDme y eut ^ui s'efforça de trouver moyeu de fiarler au diable, dit plus loio le iiiémeàistorie&, «tàit 4» plusieurs et divers Meux pour 6'«iM|iéiir s'il y avoit ^^soonequi s'en uieslast, mais rîeu a'y trouvait : il kiy iCot couseillé qjïU alkst eu Ecosse la saavage^etde laid y alla, et luy fui enseig^ uue vieille, ^*oa disoU se mesier 4e telles besongnes, à laquelle il parla, et elle hiy dit qu'elle le feroit bien. Et ée laict hiy moastra un vieux chasteau ancien, tout rompu, où n'y avoit^ue les murs et parois, pleins de ronces et épinesLËtyavoit un corbeau (pierre de taille) contre le mur^ <u)mme pour sousteuîr wi gros bois, et qu'il se tint là .-sans avoir peur. Et il irouveroit un homme en manière d'un Jllore de la Mauritanie ea Afrique, et qu'il luy demanda&t ce qu'il Toudrok et il luf c^ondroit. Lequel compagnou alla au lieu, et quand il y eut esté par aucun itemps, on apporta sur deux grosses pierres une manière de bière ou cercueil, où il y avoit une personne toute nuë, laquelle lut mise sur ledit corbeau. Et lors.il veid venir plus de dix mille corbeaux qui des» cbarnèrent ceste personne, et luymangèrent toute la cbaîr et ne demeura que les os. Et ce lait, lut remis audit cercueil et emporté.
a Et après ce il veid venir ledit More de Mauritanie, dont la vieille luy avoit parlé, et luy demanda ce que c'estoit de cet homme ainsi déchiré, lequel luj dit que
1 Histoire de Charles VI, collection Michaod-Po^iookt, i^ série, 4. u, p. 435.
e*estott le F07 SiBLlonon. Et lors il Finlerrogea s*il estoil daBmé, tequd Iny dît qpe boo, him& que totis les jours it sdaffrirott jnsques à la fiivchi monde te(te pénileiice et mal, eenime s'il esloiien vie. Et après ce il luy fit trois denandes, TBoe de* ee qu'il queroH et vouloif sçavoir, laquelle chose il ne voulut oncqaes à persoime révéler, ny la demanëe, ny aussi la respouse. La seconde, il hiy requit qw'il luy enseignast les tr^ors perdu». Et à- ce fit Fesponse que luy ny ses compagnons jamais ne les enseigneroient : ear ils les gardoîeut pour leur maistre TAnteehrist. La tierce demande fui si Paris ne seroit point destniit, veu queles gens qui y estoient, estoient si dissolus en eslats, et que infinis maux s*y faisoient tous les jours. Et' B respondit qfill ne senntpas destruitdii tout, mais il Muffiriroit beaucoup. Car plusieurs grandes divisions y Kroient, mats finale destruction ne souffriroit-i'l pas. Car supposé que plusieurs maux s'y fissent, tonstesfois aussr y fiiisoil-oii beaucoup ée biens, et qu'il y avoil plusieurs bonnes personne?, dont les prières empescheroienf ta telrnclion *. i
Le«s Paraèsc, fils du pape Paul Itl^ ayant été Ittvestr par son père des éucbés de Parme et de Plaisance, ne ixda pas, par sa tyrannie, ir soulever ses sujets,, et une conspiration s'ourdit contre lui. « On dît (ei ce n'es» pas sans fondemeni), rapporte deThou, que le duc, iafermédè^ la conjuration dont il ignorait cependant lies conpifees, aussi bien que le Heu oùelledevaH éclater, avait enfin en recours à la magie, que son père- lui avait appriise, et dont il se servait assez familièrement. II évo- <|tia doue, parla force de ses enebantements, un démon,
1 Histoire de Charle$ F/, collection Michaud-Poi^oalat, T^ série, 1. 11, p. 435.
^ CURIOSlTéES DES TRADITIONS.
auquel il demanda le nom des conspirateurs. Pour tout éclaircissemenl, le démon lui répondit qu'il examinât attentivement une pièce de la monnaie qu'il avait fait battre, et qu'il y trouverait le nom des conjurés, et le lieu 41e l'exécution. Ce fut pour lors une énigme obscure que persoune ne put pénétrer, et que Ton prit pour une illusion de l'esprit infernal ; mais Pévénement en ëclaircit èieitt6t le sens, et en justifia la vérité ; car sur un côté de la monnaie de Parme étaient gravés ces mots : p. alois. FARic. PARH. ET pLAc. DDx. Le mot dc PLAC. désignait Plaisance, où il fut tué, et les premières lettres du nom des conspirateurs , Paliavicini, Lando, Anguisciola •et Gonfalonieri. Exemple très-remarquable des effets de la magie ^n Farnèse périt assassiné en 1547.
Les mémoires dc Duclos rapportent le fait suivant qui se passa à Vienne, dans la première moitié du dixhuitième siècle.
« L'abbé de Sinzendorff, fils du grand chancelier, le 4^mie de Westerloo, capitaine des hallebardiers de TEmpereur, et le duc de Richelieu, étaient à Vienne en liaison de plaisirs. Un de ces imposteurs qui vivent de la crédulité de certains esprits forts, moins rares qu'on ne pense, qui croient à la magie et aux autres absurdités pareilles, persuada à nos trois seigneurs que, par le moyen du diable, il ferait obtenir à chacun la chose qu'il désirerait le plus. On dit que le vœu du duc était la clef du cœur des princes, car il se 4enait sûr de celui des femmes. Le rendez-vous pour révocation du diable était dans une carrière près de Vienne, ils s*y rendirent de nuit. C'était Tété ; et les conjurations
1 De Thou, trd'ict. française, in^, 1. 1, p. 289.
ESPRITS FAMILIEUS. 89
furent si longues, que le jour commençait à poindre, lorsque les ouvriers, qui venaient à leur travail, entendirent des cris si perçants, qu'ils y coururent, et trouvèrent l'assemblée avec un homme vêtu en Arménien, Doyë dans son sang, et rendant les derniers soupirs. C*était apparemment le prétendu magicien que ces messieurs, aussi barbares que dupes, et honteux de ravoir été, venaient d'immoler à leur dépii Les ouvriers, craignant d'être pris pour complices, s'enfuirent aussitôt, et allèrent faire la déclaration de ce qu'ils avaient vu. Les ofGciers de justice, apprenant le nom des coupables, et surtout celui de l'abbé de Sinzendorff, en donnèrent avis au chancelier, son père, qui n'oublia rien pour assoupir cette affaire ^. »
La croyance aux esprits familiers, conséiiuence naturelle de la croyance à la magie, fui très-populaire au moyen âge et même jusqu'au milieu du dix-septième siècle. — Voici, à ce sujet, quelques extraits d'une charmante histoire, racontée par Froissa rt trop longuement pour que nous puissions la donner en entier.
Vers 1365» le sire de Corasse (chàleau situé à sept lieues d'Orihez), ayant enlevé injustement à un clerc de Catalogne la jouissance de certaines dîmes, celui-ci s'en vengea en lui envoyant, une nuil a messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu'ils trouv(»ienl parmi ce chastel, en tel manière que il sembloit que ils dussent tout abattre. » Le chevalier fil semblant de ne s'être aperçu de rien, mais la nuil suivante, le même bruit recommençant, il demanda à hante voix qui causait tout ce vacarme. Un être iuvisible lui ré-
i Collection Michaud-PoDjojlat, 5< scrie« t. x, p. 626.
pondît quil était envoyé par « le clerc de Catalogne. — « Et comment l'appelle-t-on, qui es si bon messager? » « — On m'appelle Orton. — Orion, le service d'un clerc « ne te vaut rien ; il te fera trop de peine si tu le veux <c croire ; je te prie, laisse-le en paix et me sers, et j[e t^en c saurai gré. »
Après quelque hésitation, Orton accepta, — (( et là s'énamoura tellement cil Orton du seigneur de Corasse que il le venoît voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il lui hochoit son oreiller, ou il burtoit grands coups à rhuis ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit éveillé, lui disoit : <( Orton, laisse a moi dormir, je t'en prie, p — Non ferai, disoit Orton, sr t l'aurai ainçois dit des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grand paour que tous les cheveux lui dressoient, et se muçoit en sa couverture. Là lui demaudoît le chevalier : a Et quelles nouvelles me dirois-tu, et de « quel pays viens-tu? & Là disoit Orton : a Je viens d*Ân^ « gleterre, ou d'Allemagne, ou de Hongrie, ou d'un autre « pays, et puis je m'en partis hier, et telles choses et telles tt y sont avenues. « Si savoit ainsi le sire de Corasse par Grlon tout quant que il avenoit par le monde ; et maintint bien celle ruse cinq ou six ans ; et ne s'en put taire, mais s'en découvrit au comte de Foix.
a Ainsi étoit le sire de Corasse, servi de Orton, et fut un longtemps. Je ne sais pas si cil Orton avoit plus d*uD maître, mais, toutes les semaines, de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Corasse, et lui recordoitdes nouvelles qui étoient avenues es pays où il avoit conversé, et le sire de Corasse en escripsoit au comte de Foix, lequel en avoit grand'joie, car c'étoit le sire en ce monde qui plus volontiers oyoit nowelles d'étranges pays.