ESPRITS FAMILIERS
« Aviot que le sire de Gorasse, comme les autres uuiu avoit éié, étoit en son lit eo sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoil jà tout accoutumée de ouïr Ortoa et n'en avoit mais nul doute. Lors vint Or ton, tire Torell- 1er du seigneur de Gorasse qui fortdormoit; le sire de Corasse s'éveilla tantôt et demanda : « Qui est cela ? « Il répondit : m Ce suis*je, voire, Orton. — Et dont viens- « to ? ~ Je viens de Prague en Bohême. — Et combien a « dé ci en Prague en Bohême ? — Gombien, dit-il , il y a « bien soixante journées.— Et si en es sliôt venu ? —M'ait « Dieu ! voire, je vais aussit6t ou plutôt que le vent. — Et « as-tu ailes? — M'ait Dieu I nennil. — Etcommeni donc «peHx-tu voler sitôt?» Répondit Orion : « Vous n'en avoE <( qae faire du savoir. — Non, dit^l, je te ver rois volon- « tiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. d Ré- « pondit Orton : a Vous n'en avez que faire du savoir, suf- -« use vous quand vous me voyez et je vous rapporte certaî- « Des et vraies nouvelles. — Par Dieu ! Orton, dit le sire da <( Gorasse, je faimerois mieux si je t'avois vu. a Répondit Orton : ce Et puisque vous avez tel désir de moi voir, la « première chose que vous verrez et encontrerez deroaia « au malin, quand vous saudrezhors de votre Ut, ceserai- « je.— 11 sufûi, dit le sire de Gorasse. Or, va, je te donne « congé pour celle nuit. »
«Quand ce vint au lendemain matin, le sire deGor£\^ se commença à lever, et la dame avoit telle paoïar que elle fit la malade, et que point ne se lèveroit ce jour, ce ditr elle à son seigneur qui vouloit que elle se levât : «Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, je ne le veuil, « si Dieu plaît, ni voir, ni encontrer. — - Or dit le sire de dorasse : « Et ce iais-je. j» Il sault tout l>ellementlu)rs da ^0 lit, et s'assied snr Tcsponde-de sauiit, acuîdoit Im
adonc voir en propre forme Orlon, mais ne vil rien. Adonc \iu(-il aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il ne vit rien chose que il put dire : f Vecy Orlon. » Ce jour passa Ja nuii vint. Quand le sire de Gorasse fut en son lit, couché, Orion vint et commença à parler, ainsi comme accoutumé a voit : a Va, va, dit le f sire de Cora^se, lu n'es que un bourdeur ; tu te devois -« si bien montrera moi hier qui fut, et tu n'en as rien fait. « — Non ! dit-il, si ai, m*ait Dieu ! — Non as. — Et ne vi- K tes vous pas, ce dit Orton, quand vous saulsistes hors < de votre lit, aucune chose? » Et le sire de Corasse pensa un petit et puis s^avisa : « Oil, dit-il , en séant sur mon « lit et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pa- « voment qui tournoient ensemble et se jouoient. — Et ce « étois-je, dit Orlon; en celle forme-là m'éloîs-je mis.» Dit (( le sire de Corasse : « Il ne me suffit pas; je te prie que (( tu te mettes en autre forme, telle que je puisse voir et « connoltre. » Répondit Orlon : « Vous ferez tant que vous cr me perdrez et que je me tannerai de vous, car vous me «requérez trop avant. » Dit le sire de Corasse: « Non, fe- « ras-tu, ni te tanneras point de moi ; si je t'avois vu une « seule fois, je ne te voudrois plus jamais voir. » — Or, dit a Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que n la première chose que vous verrez, quand vous serez a issu hors de votre chambre, ce serai-je. — Il suffît, dit « le sire de Corasse. Or, l'en va meshuy, je te donne congé, « par je veuil dormir. »
« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce que le sire de Curasse fut levé et appareillé, si comme h lui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en unes galeries qui regardoient en-mi la cour du chastel. Il jette ses yeux, et la première chose que il vit,