‹ Curiosités des traditions, des moeurs et des légendesChapitre 9 sur 68 · Z4 CURIOSITES DES TRADITIONS · texte numérisé non relu

Z4 CURIOSITES DES TRADITIONS

écriiares, pour annoncer à jtous chrétiens Tannée et le temps que elles doivent avenir. Et en fit plusieurs livres bien dictés et bien fondés de grand* science de clergie ; desquels Fun fui Tan mil trois cent cinquante six. Et avoit écrit dedans tant de merveilles à avenir entre Tan cinquante six et Tan soixante-dix, qui trop seroient forte» à croire, combien que on ait plusieurs choses yu avenir. Et quand on lui demandoit de la guerre aux François, il disoit que ce n'éioii rien de tout ce que on avoil vu envers ce qu*on vcrroit ; car il n'en seroit paix ni fia jnsques à temps que le royaume de France seroit gâté et exillé par toutes ses parties et ses régions. Et tout ce a-* t-ou bien vu avenir depuis, car le royaume de Fi ance a été foulé, gâté et exiilé, et par espécial, au termine que le dit frère mineur y meitoit. Tan cinquante six, Tan cinquante sept, Fan cinquante neuf, en toutes ces régions, tellement que nul des princes ni des gentils houimes ne s^osoit montrer contre ces gens de bas état, assemblés de tous pays, venus l'un après Fautre, sans nul chef de haat bomme ^. »

Ce fut dans le même siècle que sainte Brigitte de Suède -(morte en 1575) publia des prédiciions que le concile de Bâie approuva et déclara dignes d'être commentées dans les chaires de tliéologie. On peut se figurer par là quelle vogue elles obtinrent dans la chrétienté. On en fit des traductions dans toutes les langues.— En 1414, Févéque de Norvrick, haranguant Charles YI comme ambassadeur du roi d'Angleterre « allé>$ua plusieurs et diverses autoritez, servant à la matière, et mesmemeot des réyélations de saincte Brigide, où estoit contenu, que par les

-' L. I, part. 2, ch. 129, édition du Panthéon, 1. 1, p. 428.

prières et oraisons de monseigneur sainct Denys, patron des François, les princes de tërocissimes geos de Fraace, et Angleterre^ par lien de mariage dévoient avoir paix ferme et stable ensemble... Et fort s*alrrestoii sur lesdites révélations de sainte Brigide ^. »

Les prédictions les plus curieuses du moyen âge sont celles qui ont été faites sur les destinées de certains^ Etats. L'histoire de Gonstantinople en présente plusieurs assez curieuses. Elles prouvent à quel point les Grecs furent persuadés de bonne heure du peu de durée de leur empire qui, pressé de toutes parts par les Arabes, les Bulgares, les Hongrois, les Russes, puis enfin par les Tores, fut tant de fois menacé djins son existence ^. M. « L'empereur Héracliu's, rapporte Rigord, avait lu dansles astres, qu'il observait souvent, que Tempire romaia serait détruit par les circoncis. Mais il eut tort de croire qae ces paroles désignaient les juifs, car cette prédictioni doit éire accomplie, comme on sait, par la race des Agariens, nommés chez nous Sarrasins ; et, en effet, bieniOt iprès, ils prirent et dévastèrent cruellement Tempire d'Béraclius, et Mëthodius déclare qu'ils s'en empareront encore une fois à la fin des siècles. Méthodius, martyr, nous a laissé sur eux quelques prédictions; ils doivent un jour, à la fin des siècles, c'est-à-dire, vers le temps de TAntechrist, faire une seconde irruption et couvrir la face du monde, pendant huit octaves d'années; la route qu'ils suivront s'appellera la voie de détresse; en mémoire des peines et des tribulations qui pèseront alors sur les chrétiens. Ils tueront les prêtres

* Collection Michaud-Poujoalat, 1^« série, t. n, 505.

* CoQstaiiiiauple, depais Constantin iasqu*en 1433, fut assiégée vingttrois foi».

dans les saints lieux, ils dormiront au pied de ratilel avec des femmes, ils attacheront leurs chevaux aux tombeaux des saints, lis feront des étables dans les églises, auprès de la tombe des saints martyrs, et tout cela arrivera pour punir la perversité des chrétiens qui vivront alors ^. »

Suivant Raoul de Dicet, historien anglais dont la chronique ne s'étend pas au delà de 1199, la porte d Or k Gonstantinople, par laquelle entraient les triomphateurs, portait cette prophétie : a Quand viendra le roi blond de rOccident, je m^ouvrirai de moi-même. » Ce ne fut pourtant pas par cette porte que les Latins pénétrèrent dans la ville en 1204, car la crainte des prophéties qui Li concernaient Tavait fait niurer depuis longtemps. Aujourd'hui, les Turcs se sont appliqué la tradition qui, jadis, effrayait les Grecs ; ils croient fermement que la porte •d'Or livrera un jour passage aux chrétiens qui doivent, comme ils en sont persuadés, finir par reconquérir la ville.

Par suite d'une prophétie analogue on avait bouché la porte du Cirque. La veiUe de la prise de Gonstantinople par Mahomet II, l'empereur Constantin l'avait fait ouvrir pour faciliter une sortie, et, par une fatale imprévoyance, elle n'avait pas été refermée. Ce fut par là que les Turcs se précipitèrent dans la ville.

Sur la place du Taureau, il y avait une statue équestre colossale, en bronze, représentant, audîredesuns, Bellérophon, JDsué. au dire des autres. Lors de la prise de Goa* stantinople par les Latins, ceux-ci firent fondre la statue. t C'était une ancienne tradition parvenue jusqu'à nous et

i Vie de Philippe-Auguste^ collection Goizot, t. xr, p. S9-30.

répétée par toot le inonde, dît Thislorien contemporain Nicétas Ghonîates, que, sous le pied gauche de devant du cfaeval, était cachée une figure d'homme, représentant un Vénitien, un Bulgare, ou quelque autre ennemi occidental du nom romain. On avait souvent travaillé à rendre ce pied si ferme et si solide, qu'il ne fût pas possible de découvrir ce qu*on disait être caché dessous. Quand le cheval et le cavalier furent mis en pièces et envoyés à la fonte, on trouva, en effet, la figure cachée sous le pied du cheval ; elle était couverte d'un manteau assez semblable à un manteau de laine ; mais les Latins, s'embarrassant peu des prédictions qui la concernaient, la jetèrent aussi dans les flammes ^. »

Suivant une autre prophétie qui remontait à une époque très-reculée et qu'on attribuait à un saint homme nommé- Morenus, un peuple armé de flèches devait s'emparer du port et exterminer les Grecs.

Les prédictions les plus sinistres se multiplièrent sous le règne du dernier empereur Constantin Dragosès. On rappelait nn oracle fatal de la sibylle d'Erythrée ' : on racontait qu*on avait trouvé récemment dans le couvent de Saint-Georges, près de Farsenal, deux tablettes écrites par Tempereur Léon VI, et contenant la liste

i Bandnri, Imperium Orientale^ 1. 1. Sur celte même place da Taareaa se t>'oavait la colonne de Théodose, du baat de laqoelle les Latins précipUèrent Marzupliie, en 1204, lorsqu'il eut été livré à Baudouin. Le peuple vit dans ce supplice raccoœplisspment d'une prophétie de Tempereur Léon VI, et Texplication d*un bas-relief de ce monument, oti Ton Toyait représenté un roi tombant du haut d'une colonne et une ville escaladée da côté de la mer, comme Gonstantinople venait de Têire par les Latins.

* Voy. Léonard de Chio cité par Hammer, note xv du livre xii, traduction française, in-8, t. it, p. 516. .

des empereurs et des patriarches , liste à laquelle manquairnt les noms du dernier empereur et du dernier patriarche ^. On raeontait encore que Michel Paléo* logue, tourmenté par sa conscience, qui lui reprochait les crimes au moyen desquels il avait usurpé l'empire» et appréhendant de ne pouvoir le laisser dans sa famille, ■avait consulté un jour des devins pour savoir si son fils en jouirait paisiblement après sa mort, a L* oracle lui ré- {K)ndli, Mamaimiy mot qui ne signifie rien par lui-même, mais qui fut expliqué par le devin de cette sorte : « L'emc( pire sera possédé par autant de vos descendants qu'il « y a de lettres dans ce mot barbare. Puis, il sera 6té de « votre postérité et de la ville de Constiiniiuople *. » Tandis que des prophéties attribuées à Mahomet remplissaient les Turcs d'enthousiasme et de confiance, les ^prédictions sinistres que nous venons de citer portaient le découragement dans le cœur des Grecs : pourtant il y >«n avait une qui leur promettait un secours du ciel, lorsque tout leur semblerait perdu. « Les habitants, raconte 'Ducas, avaient autrefois oui dire à certains imposteurs que les Turcs devaient un jour entrer de force dans Gon» stantinople, et tailler les Grecs en pièces jusqu'à la colonne de Constantin ; qu'alors un ange descendrait du ciel avec une épée, et donnerait celte épée et l'empire à un pauvre qu'il trouverait près de la colonne, et lui dirait : « Prends cette épée et venge le peuple du Sdgneur. » Les Turcs devaient s'enfuir aussitôt, et les Grecs les poursuivre avec un grand carnage et les. chasser de l'Occident et de l'Ânatolie jusqu'à la frontière de Perse. La confiance qu'ils avaient dans cette prédiction,

1 Chalcondyle, 1. VIII.

* Oncas, eh. 42.

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était telle que, quand la ville fut forcée, on vit une partie des habiiants courir de toute leur force vers là co*^ loDoe de Constantin et y appeler à grands cris leurs condtoyens, espérant que s'ils pouvaient arriver jusque-là, ils parviendraient k échapper à la mort ^. »

En6n, pour compléter les prophéties relatives à Gonstantinople, nous parierons de celle qui est rapportée par un auteur géorgien (probablement du dix- huitième siècle), comme ayant été gravée sur la tombe de Con» stantin le Grand. Le passage suivant est assez singulier, car il annonce un Hût qui un jour ou Tautre doit s'accomplir. «Plusieurs nations se réuniront sur la mer Noire et sur le continent : les Ismaélites seront vaincus, et la puissance de leur nation afTaiblie tombera dans Tavilisse-*^ ment. Les peuples coalisés de la Russie et des environs subjugueront Ismael, prendront les sept collines et tout ce qui les entoure *. »

* Daca9, cil. 59.

s Lebeau, Histoire du Bas-Empire, édition Saint-Martin, 1956, t. ixi. p. 830. — Yoy. aussi YÈyèque^ Histoire de Rumie^t. iv, p. 281.— Citons encore le fait suivant relatif à l'empereur Maurice, assassiné par Phocas en 602 : < Je n'oublierai pas, dit Théophylacte Symocaite, une histoire qui arriva à Alexandrie. Un homme rentrant chez lui au milieu de la nuit y vit des statues hors de leurs bases , qui l'appelèrent distinctement par son nom, et lui dirent en irois mots ce qui devait arriver à l'empereur. Ils*ea reloorna épouvanté de cette prédiction, et le jour suivant, il la raconta dès le matin au magistrat. Quand le bruit en fut venu aux oreilles de Pierre, gouverneur d'Egypte , mon proche parent , il manda cet homme, apprit de ^2 bouche. ce qui s'était passé, et lui commanda de n'en plus parler. La nouvelle de la mort de l'empereur ayant été apportée neuf jours après par un courrier, le gouverneur publia la prédiction qui avait été laite par les statues, ou plutôt par les démons, et produisit le témoin. Je ne saurais jamais avoir assez de temps ni de loisir pour rapporter tontes les prédictions qui ont été faites touchant les changements de Kemplre. * (Llv. vin, ch. 45.)

40 CURIOSITES DES TBADITIONS.

Guibert de Nogeiil, dans ses Gesta Dei per Francos, rapporte les singuliers pressentiments qui efTrayaieat les Sarrasins quelques années avant la première croisade. En 1090, Robert rAncîen, comte de Flandre, ayant fait un pèlerinage à Jérusalem a logea chez un Sarrasin, homme d*un âge avancé, d'un esprit sage et d'une vie toute sainte, autant du moins qu'elle peut l'être parmi les Sarrasins... Un jour, dit Gutbert, ainsi que je Tai appris de ceux qui avaient accompagné le comte, presque tous les habitants de la ville se rendirent en foule au temple de Salomon, et, après y avoir tenu une assemblée pendant la plus grande partie de cette journée, ils ne rentrèrent dans leurs maisons que le soir. Lorsque Thôte du comte fut de retour, Robert lui demanda pourquoi les Sarrasins étaient demeurés si longtemps dans le temple, et de quels objets on avait pu s'occuper dans une conférence aussi longue. Le vieillard lui répondit : « Nous « avons vu dans les mouvements divers des étoiles, des (( signes extraordinaires, et nous en avons lire, par des /(conjectures positives, l'assurance que des hommes de <( condition chrétienne viendront dans ce pays et nous (( subjugueront à la suite de nombreux combats et de fré- « quentes victoires. Mais nous sommes encore dans une (( complète incertitude pour savoir si ces événements se i( réaliseront proch nnement ou dans un avenir éloigné. (( Toutefois, CCS apparitions célestes nous ont appris claia remonique ces mêmes hommes, à qui il est donné par n la volonté du ciel de vaincre notre nation et de nous ex- « pulserdeslicux de notre naissance, seront cnGn vaincus (( par nous, et chassés par le droit de la guerre des pays (( qu'ils auront usurpés sur nous. En relisant avec soin les a oracles de noire foi, épars dans un grand nombre de

PROPflETlES ET PREDICTIONS. «41

4 YolumeS) nous les avons trouvés parfaitement d'accord « avec ces signes célestes, et ils nous ont attesté en un ((langage tout à fait clair ce que les étoiles éliucelantes <( nous avaient annoncé par des signes plus obscurs ^. » Guibert de Nogent mourut en 1129, et Jérusalem, qui avait été prise par les croisés en 1099, retomba au pouvoir des Sarrasins en octobre 1187.

Au dix-septième siècle, la croyance aux pressentiments était encore en pleine vigueur; et nous ne saurions énumérer tous ceux auxquels donna lieu la mort de Henri IV. — Richelieu, au premier livre de ses Mémoires, en a recueilli un certain nombre dont voici les plus curieux :

ff Cinq ou six mois avant la mort xlu roi, on manda d'Allemagne à M. de Villeroy qu'il (le roi) courroil trèsgrande fortune le 14 de mai, jour auquel il fut tué. — De Flandre on écrivit, du 12 de mai, à Roger, orfèvre et valet de chambre de la relue, une lettre par laquelle on déploroit la mort du roi qui n a'^riva que le 14. Plusieurs semblables lettres de même date furent écrites à Cologne, et en d'auiros endroits d'Allemagne, de Bruxelles, d'Anvers et de Malines. — Le même jour et la même heure de la mort, environ sur les quatre heures, le pré-

1 L. VII, collcciion Gaizot, t. ix, p. 299-300. — Aillears, faisant allusion à une tradition que nous avons citée plus haut, d'après Kigord, qui lui est postérieur de près d'un siècle, Guibert ajoute : « Si quelqu'un regardait comme inconiprchensible que Ton pui.^se être instruit des choses à venir au moyen de Tiisirologie , nous lui ferions savoir comme une preuve incontestable, que l'empereur Héraclius apprit ainsi qu'une race de circoncis s'élèverait contre Tempire romain, sans qu'il lui fût cepen- Aant possible de reconnaître s'il s^agissait des Juifs ou des Sarrasins, d La même tradition est rapportée par Frédégaire. — Voy. encore Math. Paris, année 1240.

Tôt (les maréchaux de Pithiviers Jouaut à la courte boule dans Pithiviers, s'arrêta tout court, et, après avoir un pet» pensé, dit à ceux avec qui il jouoil : Le roi vient â^ilrfi tué. Et comme depuis on voulut éclaircir comme il avoîl pu savoir celte nouvelle, le prévôt, ayant été amené prisonnier à Paris... fut un jour trouvé pendu et étranglédans la prison... Le même jour de ce funeste accident, une jeune bergère, âgée de quatorze ou quinze ans, nommée Simonne, native do village nommé Patay, qui est entre Orléans et Châteaudun, fille d'un boucher dudit lieu^ ayant le soir ramené ses troupeaux à la maison, demanda à son père ce que c*étoit que le roi. Son père lui ayant répondu quec'étoil celui qui commandoii à tous (es François, elle s'écria : Bf*n Dieu! f ai tantôt entenim une voix qui m* a dit qu'il avoit été tué : ce qui se trouva véritable. Le chrisiianisme nous apprenant à mépriser les superstitions qui étoient en grande religion parmi les païens,, ajoute Richelieu, je ne rapporte pas ces circonstances pour croire qu'il faille y avoir égard en d'autres occasions; mais révénement ayant justifié la vérité de ces présages, prédictions et vues extraordinaires, il faut confesser qu'en ce que dessus il y a beaucoup de choses élrang^'S, dont nous voyons les effets et en ignorons la cause ^ ))

Les mémoires écrits à la même époque sont remplis de prédictions et de presseuliincnls de tout genre, et il ne manquait pas de gens qui y croyaient fermement. Voici entre autres plusieurs histoires assez singulières racontées par le crédule abbé Arnauld.

«i Je me suis toujours souvenu de ce que me dit un jour

* Mémoires, collection Michuad-Poiuoulat, 2® série, t. tu, p. SS-31.

PROPHETIES ET PRÉDlCTIOPfS. 45

M. de la Grange-aax-Ormcs, homme très*savaut daus la scieDce de deviner. Par rinspection de la main, il me prédit qne je ne serais jamais marié et que je changerais de profession, et cela dans un temps où, selon le cours ordinaire des choses, et même selon mon inclinai ion, il y a?ait toute apparence du contraire. Il n'a tenu qu'à moi qu'il ne m'en apprit davantage sur mon avenir ; mais c'est une curiosité que j*;ii toute ma vie rejeiée.... Cependant il est certain qu'on voit quelquefois des effets étonnants de ces prédictions ; et ce même M. de la Grange m* en fournit un exemple remarquable que je crois pouvoir proposer ici comme une chose extraordinaire. Au reste, ce n'élait point un homme du commun, ni qui tirât du profit de cette science ; il était fort bien en ses affaires, et avait été longtemps résident pour le roi auprès des princes d'Allemagne. Ce fui pendant le temps de ses emplois qu'étant à Francfort-sur-le-Mein, il donna de son savoir la preuve que je m'en vais rapporter. Il avait un frère capitaine de carabiniers; celui-ci avait été prié par Saint-André (ce grand pélardeur de places on son temps) de le servir à enlever une tille qu'il voulait épouser, lis exécutèrent leur entreprise ; mais ayant été poursuivis, il y eut un rude combat où le frère de la (î range fut laissé pour mort sur la place. Un de ses gens, échappé de la mêlée, vint à toute bride à Francfort en apporter la nouvelle. M. de la Grange le crut d'abord, car le moyen de ne pas croire un homme qui avait vu la chose! Puis s'étant mis à se promener à grands pas, et révaut profon* dément, comme pour rappeler en sa mémoire les anciennes idées de ce qu'il avait autrefois remarqué en son frère, il s'écria tout d*un coup, mais avec auUmt de certitude que s*il en eût cru ses yeux : « Non, dit-il, mon frère

« D'est point mort, mais il faut qu*il soit blessé aux cuis- « ses. v En effet, étant monté à cheval aussitôt, il trouva qu*on le rapportait en Téiat qu'il avait dit. Quand il volilait faire quelque prédiction bien certaine, il examinait nonseulement le front et les mains, mais encore les mains et la poitrine ; et prétendait que Dieu avait mis en toutes les parties de notre corps des marques et des signes de l'avenir, qui s'éclaircissaient les uns par les autres. 11 est certain qu'il a prédit des choses surprenantes en beaucoup de rencontres, et telles que, comme ce n'était pas un homme qui eût beaucoup de religion, on le soupçonnait d'employer dans sa science quelque chose de plus que la chiromancie ou Tastrologie judiciaire ^. »

«Je me souviens, dit ailleurs le même écrivaittr d'une espèce de prédiction que fit M. Arnauld quelques mois auparavant remprlsonn ornent des princes. Il s'amusait quelquefois en badinant à l'astrologie judiciaire, et se servait entre autres moyens d'une certaine pirouette où étaient marquées les constellations célestes. Il la prenait à pleine main quand elle tournait, et, remarquant les figures qui se rencontraient sous ses doigts, il en tirait des conséquences. Un jour donc, MM. les princes étaient à Ghaillot, dans la maison du maréchal de Bassompierre; ils s'y étaient retirés sur le mécontentement qu'ils témoignaient avoir ait sujet du gouvernement du Pont-dc-F Arche, qui avait été refusé à M. de Longueville : et l'on peut dire que ce fut la première étincelle du feu qui embrasa la France. M. le prince se trouvant en assez bonne humeur, dit en riant à M. Arnauld : <( Eh bien, ne pourriez-vous point,

*' Collection Michaad-Poajoulat, 2« série, t. ix, p. 496.

PROPHETIES ET PREDICTIONS. 45

< avec votre pirouette, nous dire ce quel deviendra tout « ceci? •— Oui-da, monsieur, )» lui répondit M. Ârnauld avec le même enjouement. Et ayant fait ensuite plusieurs figures: « Ma foi, dit-il, je ne sais ce que tout cela vent « dire, mais je ne trouve ici qu*une prison. ? On a*y fit pas grande réflexion alors ; mais Févénement ne tarda guère à justifier sa prédiction. Ce n*était pas là la seule qa'il eût faite : il y rencontrait souvent . assez juste; et un jour entre autres que son père se moquait de lui, sur ce qu'il s'amusait 5 une chose si vaine : a Eh bien , lui dit- « il, voulez-vous que je vous dise ce qui vous doit arriver «demain? » Et après avoir fait ses observations, il lui prédit trois choses : Tune, que sa maison courrait fortune d'être brûlée, ce qui arriva; une autre dont je ne me souviens pas, et qui arriva aussi ; et la troisième, qu*il ne dînerait pas chez lui le lendemain. <( Âh I pour celle-là, « lui dit mon père, je vous attraperai bien, car je ne sor- « tirai point de chez moi. » En effet, il n*en sortit poiilt le matin ; mais comme il allait se mettre à table, il vint un laquais de M. de Carbon, son ami intime (c'était le père de M. Farchevêque de Sens d'aujourd'hui). Ce laquais lui apportait un billet par lequel on lui donnait avis que M. de Carbon venait d'être mis en prison pour quelque dette. Cette nouvelle lui fit oublier toute autre chose; et, sans songer à son dîner et à la prédiction de M. Âr« nauld, il courut dans le même instant au secours de sok ami. Mais il ne se trouva pas peu étonné de voir, quand il fut de retour, qu'il avait ainsi accompli la prédiction *. »

«Madame de Rambouillet, ditTallemant des Beaux ^^ ^ Collection Michaud-Poujoalat, 2^ série, t. ix, p. S3I.

46 CÏÏRIOSITES DES TRADITIONS. 5

toujours on peu trop affecté de deviner certaines choses. Elle m*ca a coiité plusieurs qu'elle avoit devinées ou prédites. Le feu n4 Louis XIH étant à Textrémité , on disoit : « Le roi mourra aujourd'hui ; » puis : « Il mourra demain. )) — « Non, dil-elle, il ne mourra que le jour de PAscensioo, comme j'ai dit il y a un mois. i> Le matin de ce jour-là on dit qu'il se portoit mieux : elle soutint toujours qu'il mourroit dans le jour ; en effet , il mourut le soir ^ »

On connaît nn certain nombre de prophéties composées sur divers rois de France. Gilons seulement : la Prophétie de CharUi F///, manuscrit conservé à la Biblioihèque du roi ', et la Prophétie du comte Bombast, a chevalier de la Rose-^roix, neveu de Théophrasie Paracelse, publiée en 1609, sur la naissance de Louis le Grand ; les circoastancesde sa minorité; lextirpaiion de l'hérésie ; Punion de 1 Espagne à la maison de Bourbon, avec la destruction de lempire oiioman, etc.; expliquée et présentée au roi,» par Fr. Alar, docteur en médecine, Rouen, 1701, in-8 de trente et une pages. Cet ouvrage bizarre, qui a été supprimé, est devenu fort rare.

On ne satiraitéuumérer toutes les prédictions que Too a trouvées dans lApocalypse, ni donner le nom de ceux auxquels on les a appliquées. On a pris pour TAntechrist, tantôt des (lérctiques, tantôt quelque prince païen ou musulman, tantôt un roi chrétien en guerre avec

TËglise, tmiôt le pape lui-même : quelquefois, mais plus rarement) des (lutteurs trouvaient dans les rêveries

* Histofietiê 4e la marquise de Rambouillet^ édit in-18, 1. 1, p. 2?1.

s V07. l'analyse qu'en a donnée Foncemagiie, dans le Recueil de TAcademie des inscriptions, Uistoire, années f 741-4743, édit. in-12, u vnr» p. 449 et saiY.

PROPHETIES ET PREDICTIONS. 47

<ie Jean rannonce d'aa grand homme auqael ils toulaient faire leur cour ^.

Des nombreuses prophéties que Too appliqua à la rë* TolutioQ française, Tune des plus célèbres est celle qui, imprimée dans le Mercure de France, vers le nn!icu du dix-liuiiième siècle, et publiée de nouveau par Fréron, avait été, disait-on, trouvée dans le tombeau de Regiomoatanas, à Liska, en Hongrie. Elle annonçait de grands ffialheors pour Tannée 1 788 et se composait des huit vers smvanis :

Post mille expletos a partu Tirginis asnos.

Et septingenlos rursus ab orbe dalos, Oclogesimus octavus mirabili ^ ànnus

logruet : îs secum triatia fata trahet.

Si non hor. anno lotus malus occidet orbis, * Si non in nihilum terra fretumque ruent; Cuacta tamen roundi sursom ibunt atque de*rsum

Imjtcria : et luctus undique grandis eril.

Cette prophétie fort singulière embarrassait beaucoup de gens, lorsqu'après quelques recherches, on découvrit entre autres choses : V que Regiomontanus, autrement dit J. Muller, ayant été enterré à Rome, où il était mort en 1476, son tombeau, qui se voit encore dans cette ville, ne pouvait se trouver en Hongrie ; 2® que ces vers latins, publiés en 1555 dans VOdœporicon de Bruscbius, se rapportaient à Tannée 1588, et avaient pa être appliqués à Tannée 1788 par la substitution du mot

* ^Vhiston, mathématicien et théologien anglais, mort en 1752, ayant prétenda qu'Eagèèe de Savoie avait (té prédit par Tapôtre, ee prince se eoDfnUi de dire : J'ignorais que j'easse l'honneor d^être connu d*nn si ^and saint.

seplingentoa aux mois poftquingentos qui commençaient ]e secon 1 vers. Il faiil reconnaître toutefois que les auteurs de celte supercherie n avaient pas trop mal rencontré.

La manie des prédictions a été de tout temps, et surtout de nos jours, commune aux écrivains politiques; et sL Mercier, Fauteur des Rues de Parii,pTéieu(ïiï\i2i\o\r annoncé Ions les changements amenés par la révolution, depuis la destruction des parlements jusqu'à l'adoption des chapraux romis^ on a vu Tun des plus grands esprits de notre siècle, Joseph de Maislre, débiter un certain nombre de pré()ictions, avec cette hardiesse qui le caraclérise. Voici, par exemple, ce qu'il prophétisait en 4797 sur la ville de Washington :

(( P(on-seulement je ne crois pas à la stabilité du gouvernement américain, mais les établissements particuliers de rAmérique anglaise ne mluspirent aucune confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie trèspeu respectable, n'ont pu convenir du lieu où siégerait )è congrès ; aucune n'a voulu céder cet honneur à Tautre. Eii conséquence, on a décidé qu'on bâtirait une ville nouvelle, qui serait le siège du gouvernement. On a choisi remplacement le p!usavanlageux,sur le bord d'un grand fleuve ; on a arrêté que la ville.s'appcllerait Washington^ la place de tous les édifices est marquée ; on a mis la main à Toeiivre, et le plan de la cité reine circule déjà dans l'Europe. Essentiellement, il n*y a rien là qui passe les bornes du pouvoir humain ; on peut bien bâtir une ville; néanmoins, ily a trop de délibération, trop d'humanité dans cette affaire ; et Ton pourrait gager mille contre un, que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington^ ou que le congrès n'y rési-

PROPHETIES ET PREDICTIONS. 49

dérapas^» Aujourd'hui, la ville est bâtie, elle s'appelle Washington, le congrès y réside, et elle renferme eDvîPOB 20 000 habitants.

Disons maintenant quelques mots des prédictions re^ latives à la fin du monde, prédictions qui, jusqu'au dix* septième siècle, ont eu le privilège de remuer profondément les esprits.

« Gommuniquez-mel vos lumières (écrivait à la Junta des docteurs un professeur en théologie à l'université deSatamanque, Zapata, dont Voltaire se rendit Fînterprête), sages maîtres, communiquez-moi vos lumières sur laprédction que fait Notre-Seigneur dans saint Luc, ani chap. 2t . Jésus y dit expressément « qu'il viendra dans « les nuées avec une grande puissance et une grande « majesté, avant que la génération à laquelle il pari e « soit passée '. » II n'en a rien fait, et il n^cst pas venu dans lesnnées. S'il est venu dansquelques brouillards, nousn*en savons rien ; dites-moi ce que vou5 en savez. Paul, apô*tre, dit aussi à ses disciples thessaloniens (( qu'ils iront « dans les nuées avec lui au-devant de Jésus. » Pourquoi n'ont-ils pas fait ce voyage? en coûte-t-il plus d'aller dans les nuées qu'au troisième ciel ' ? »

Les premiers chrétiens attendirent avec effroi la réa* lisation des promesses du Christ. Pourtant, après plusieurs» générations, ils commencèrent à se rassurer. Mais lors de rinvasion des barbares, comme on était persuadé que*

* Conaidéraiions tur la France, cb. 7, Londres, 1797, in-8, p. 1 19.

< Et tanc videbunt Filiam Hominis venieiitem in nabe cum potestatc nagoa et majestate (vers..â7). -

Amen dico vobis quia non prœteriblt generatio Hœe donee omnîa fiant (vers. 32).

' Voliaire, les QuetUims de Zapata, tradoiles par le sieur Tampon et^ docteur en Sorj^oune.

ladttfée du monde éuU liée à cdle de Teoipire romaÎR, chaque teai^ôte, chaque Irefubtemeiii de terre, chaque phénomèue céleste, sembla un présage de la veuueiia Fils de rHomcne. Au quatrième siècle, Ilésychius, évéque de Salone, écrivait à satot Augustin, pour lui demaiitief s'il était vrai que Ja fin 4u moiuleapprechait. L'évéque d*fitppone lui répondit que Dieu accorderait probabiemeui encore quelques années de répit an genre humaifi, car il était écrit que TËvaugile serait prêché partout, avMfi l'aocomplissemeni des temps ^. Cette époque si redoutée, se reculant toi^urs d année en donée, an arriva unsi an neuvième siècle, où les terreurs 'des fwuples se renouvelèrent, et durèrent fusqu'à l^n 44M)0^, assigné définitivementcomme le 4eri»e de] existence de ruaivers. Aussi, lorsque cette époque fatak eut été dépassée, les bômmes semblèrent renalire à une nouvelle vie.^ G etaity a dit Raoul Glaber, oeiaBie si le moade, secouait et dépouUlaiftt sa vieillesse, eût revêtu ia robe Uancbe des églises. Les fidèles, en e£Eet, ne se eoBtentëreiit pas de reconstruire presque toutes les églises épisoopaScs, ils eudiellirent aussi les monastères dédiés à difliérciils saints et jusqu'aux chapellefi des vtUages. Les basiliques des églises furent renouvelées dans presque ii>ut l'univers, surtout en Italie et enGasle, bien que la (dupart fussent encore assez belles pour n'exiger aucune réparation ^. D

1 Voy. Revue de Paris, année 18*2, t. xiup. 26et suiv. , le curieax article de M. Ch. I^aandre sor la fin du monde.

s On sait qaei pruQt le clergé sut tirer de ceue croyance superstitieuse. Dès le neuvième siècle, on trouve, dans ua grand nombre de chartes 4e donations faites à des églises ou à des monastères, la fonmile suivante: Termina mutidi appropinquanle,

1 1. iii, eb. 4. Voy. aussi i^i(f.,ch. S.

PBOPHËTlËS ET PREDICTIONS. 51

Depuis cette époque, la croyance à la fin prochaine eu monde ne reparut plus qu'à de rares iutervalleSf et nexerça guère d'influence que sur la crédulité d'indl> vidus isolés. Voici, paresemple, ce querhislorien byzantin Nicéias Ghoniates raconte de Manuel Gomnène.

« Ce prince, dit-il, était entouré d*exécrables imposteurs qiti le menaçaient de tourbillons, de tempêtes et d'un renversement général du monde, et, non contents de prédire Tannée, le mois ou la semaine, ils marquaient les heures et les moments que le Père a résarrés à sa puissance^ et que le Fils défendit à ses disciples de rechercher par une curiosité indiscrète. — Aussi, nonseulement Tempereur fit préparer des cavernes pour se mettre à couvert, mais ses parents et les filaiteurs de la conr creusèrent la terre comme des fourmis pour s'y cacher ^. j»

Les astrologues effrayèrent plus d'une fois le monde par leurs sinistres prophéties '. La terreur fut universdie en 1521, grâce à la prédiction de Jean Stolfler, célèbre astrologue allemand, qui avait annoncé un grand déloge pour le mois de février de cette année, a A cette époque^ dit Jean Bouchet dans ses Annules d'Aquitaine, toutes les provinces des Gaules Curent en merveilleuse crainte et doute, d'universelle inondatUiu d'eaues, au moyen de ce que les astronomiens a voient pronostiqué qu'il y auroit vingt conjunctious grandes et moyennes, dont en y avoit seize qoi posséderoient signes aquatiques, siguifians presque à l'universel monde, et aux climats, règnes, provinces, estais, dignités, et à tontes créatures terres-

i L. ni, dk 7.

s Voy. Rigord, Vie de PhiUjtpe-Auguftfe, année 1 '96.

d2 CURIOSITES DES TRADITIONS.

très et marines, indubilée rautaiion, variation et altéralion, telle que noz pères n avoient veu, ne sceu par les historiens, ny autrement au moyen de quoy hommes et femmes furent en grand* double. Et plusieurs deslogèrent de leurs basses demourances, cherchèrent haults HcuiL^, feirent provision de farines, et autres cas, et si fcirent processions et oraisons générales et publiques, à ce qu'il pleustà Dieu avoir pitié de son peuple. Toutefois il n'en advint rien: mais au contraire, le dit mois de février fut aussi beau qu'on le vitonc, et les autres mois ensuivans, mieux disposés qu'on ne les avoit veus dix ans auparavant. Eu quoy Dieu montre par expérience que la science d'astronomie n'est chose asscurée, et quelque cltose que démonstrent et pronostiquent les astres, Dieu est par .dessus. »

Ce ne fut pas seulement en France qqe les prédictions de Sloffler répandirent une terreur, qui du peuple passa aux princes et aux savants. Il en fut de même en Italie, est Espagne et dans tout le reste de TEurope. Le célèbre philosophe italien Augustin Nifo (mort en 1S38J , 4)ublia en vain, à Naples, 1519, in-4, son livre de Falsa dUuvii prognoslicalione. Suivant Gabriel Naudé , le géuéral Guy Hangon , craignant que les arguments de ItiDd ne tissent impression sur Gharles-Quiut , engagea 4ID célèbre médecin de Ravenne, nommé Thomas, à ré- (iuer le philosophe, afin d'engager l'Empereur à pourvoir à sa propre sûreté, et h nommer des commissaires qui auraient pour but de visiter le terrain dans les provinces, cl d'assigner aux habitants les endroits où les hommes

> Auriul, docteur en droit canon à Toulouse, se ût coostruire une arche. V«y. Bodin, de la République, 1. iv, p. 530, cité dans le dictionnaire de Ujyle, an, Stoffler.

«t les bétes seraient le moins exposés aux inondalions ^

Le même Stofûer fit, à ce qu'il parait, sur Tannée 1588, d'autres prédictions' analogues à celles de Regiomontanus, dont nous avons parlé plus haut '.

(c L'an 1599, dit le chanoine Moreau, historien contemporain, if courut un grand bruit qui, en peu de temps, s'épandit d'une merveilleuse vitesse par toute TËurope, que TAotechrist était né en Babylone,etquedéjà les Juifs en tout pays s'avançaient pour Faller recevoir, et reconnaître pour leur Messie. Ces nouvelles vinrent d'Italie et d'Allemagne, passant jusques en Espagne, Angleterre, et tous les auires royaumes d'Occident, ce qui troubla beaucoup les peuples, même les plus avisés, et encore que plusieurs doctes n'y ajoutassent pas foi, disant que tous les signes prédits par les Écritures devoir précéder son événement, n'étaient encore accomplis, et entre autres que l'empire romain n'était encore du tout aboli, ce qui était, disaient-ils, nécessaire, avec quelques autres raisons. Les autres disaient que, quant aux signes, pour la plupart de notre connaissance, étaient déjà arrivés, et que pour le regard des autres, ils pouvaient avoir été en d'autres régions , quoique nous ne les avions vus ni ouïs, et pour l'empire romain c'est si peu de chose, égard à ce qu'il a éié autrefois, qu'il ne mérite le nom d'empire; joint que Ton pourrait se tromper en Tintelli- ^^ence ou interprétation de ce passage ; qu'il y a plusieurs siècles, et dès la primitive Eglise, que les plus doctes et pieux ont cru humainement que l'Antéchrist

' Voy. Opuscula moralia et polUica de Nifo, publiés par G. Naudé* Paris, 4645, in-4.

i Voy., poar plus de détails, Bîiyle, ait. Stoffler.

M CUIIOSITÉS BES TRADITIONS.

était procbe, les uns le croyant même venu k cause de& grandes persécutions qu'ils voyaient et expérimentaient tous être laitesaax chrétiens; les autres, peur foelques signes qu'ils voyaient en Tair/ soit feux ou éclipses, ou tremblement de terre. L'on croyait pour lors le jugement être proche ; bref, que c'est chose certaine qu'il viendra, combien que le temps en soit incertain, et vaut mieux se référer à la volonté de Dieu, que sur ces raisons des signes non accomplis, s'opiniétrer en son propre sens ; que les Juifs qui avaient, on qui pouvaient avoir plus spéciales connaissances de Tavénement du Fils de Dieu , vrai Messie tant prêché en leur loi, par leur opiniâtreté se sont bien trompés, ne voulant avouer, le voyantde leurs propres yeux, lui et ses œuvres phisqu^admirabies. Chacun était ainsi ému ; les uns disaient, telle nouvelle pouvait élre vraie; les autres n'en croyant du tout rien,, et le bruit alla si avant, qu'il fallut que le rm Henri IV, lors régnant , par édit exprès, fît défense d'en parler ^» Aujourd'hui, il n'est plus guère question de la un du monde que dans les almanachsde Mathieu-Laensberg *.

i Itisteire de a ^«1 ^eH pasêè e» Breta§ne pemUnU lu gverm de la iifM, par le chanoine Moreao, Brest» tS36» in-S,p.S47 et wiv.— Hentionoons encore les prédictions du moine Carion pour l'année 4532, de Léovitius pour Tiinnée 1580, et celles du savant suédois Bure pour les années comprises entre 1617 et 1674.

t On attribue à on asironone toscan, Pwl Da^omari (connn aussi sons le nom de Pail le géomètre on Paul d^' Abbaoco), mort vers 4&3S, lespremters aimanacbscouienant des prédictions.

«I Pendant le sommeil, dU Teimilien, sont révélés les ho^aews qui attendent les hommes; j^dantle sommeil des remèdes smii iaëiqués, des larcûis ééToilés^des trésors découverts. €e fui ainsi que la nourrice de Gicéron pot fyrévoir la gloire réservée à celui-d ; ce fut ainsi qu'Achille guérit €léoiiyme ^ »

On voit qne Tertuiiie» adopuit toutes les eroyaneesde Fantif^ité relativement aux songes. Nous ne pourrions réellement décider si, à cet égard, les chrétiens des premiers sièckfi et du moyen âge ne se sont pas montrés pfaK CTédules que les païens. Pour ceux-là, en effet, les rêves, suivant leur nature, éiaient Touvrage de Dieu, des saints, ou des esprits infernaux. Be là, le soin qu'ils metuûent à expliquer du mieux qu'il leucr était possible les rêves les plus msîgaifianis. a Un de mes religieux, dit <^ert de Nogent que nous aurons à ciler souvent dans le cours de ce chapitre, aperçut en songe trois poutres énormes placées cootre les genoux du crucifix dans réalise de la bienheureuse Vierge Marie, et le lieu où Gérard fut assassiné, lui parut couvert de sang. Le crucifix désigne ici Gaudri (évêqoe), le persomiage le plus éiuinent de l'Eglise de Laon; les trois pouires près de tomber sar lai, soni évidemment les mauvais moyens dont il se servit pour arriver à l'évèché, le crime qu'il commit conire Gérard, et cehii enfin dont il se rendit coupable envers le peuple ; trois choses qui furent pour lui de

* TertnlUen,' Lf'^er de anima^ cb. 46.

grandes pierres d'ackoppement el amenèrent sa mori^» . Ailleurs, en parlant d'un certain Raoul qui fut assassiné, a ce chevalier, dit-il, eut une vision qui lui pronostiquait le sort dont il était menacé dans Pavenir. Il lui sembla entendre son écuyer lui dire : « Seigneur, je viens (( de trouver ton cheval d'un énorme et extraordinaire (( embonpoint dans la partie antérieure de son corps, (( mais d'une telle maigreur dans la partie postérieure, (( que jamais je ne vis rien de semblable. )> Raoul possédait beaucoup de biens et une grande opulence ; mais toute cette abondance de richesses fut réduite à rien parla mort cruelle qu'il éprouva. Cette vision élail claire ^ car le cheval désigne la gloire de ce monde '. »

L'avènement de Gui, archevêque de Vienne, à la pa* pauté ', fut prédit par une vision non moins claire que les précédentes, au dire de Fabbé Suger. ((Pendant son sommeil, Gui eut un songe miraculeux qui le regardait clairement, quoiqu'il n'en saisit pas d'abord le sens: il vit un^être puissant qui portait la lune cachée sous un manleau, et la lui donnait à garder ; mais il reconnut parfais tement la vérité de cette vision, quand ceux de FËglise romaine, réfugiés alors en France, l'élurent bientôt aprè& souverain pontife ^. »

Les visions les plus fréquentes dans Taniiquité et au moyen âge étaient celles qui avaient pour but le culte de nouveaux dieux ou de nouveaux sainls ^. Les histoires de la translation de reliques sont pleines devisions de ce

i De Vila sua, 1. iii, ch. f S, collection Guizot, t. », p« 72.

s II succéda sous le nom de Galixte à Gélase II, le 39 janvier IHir.

* Suger, Vie de Louis le Gros, colleciion Guizot, t. vni, p H3.

8 Voy. la vision de Plolénitîc Sot r, TacitL*. Histoire, 1. iv, ch. 83f.

gtore ^ nous nous contenlerons de renvoyer le lecteur AUX Bollandisles et aux annales de Tordre de Saint-Benoît.

Dans les Cubiosités littéraires * nous avons mentionne quelques visions relalives aux destinées de rhonime après la mort, et entre autres celles du chevalier irlandais Owen, et du prêtre Gauchelin'. Les questions d'enfer , de purgatoire , de paradis , préoccupaient tellement les esprits pendant le moyen âge, qu'il est peu de chroniques où ne soit rapporté quelque récit merveilleux des mystères de Tautre vie. Nous allons citer ceux qui nous ont paru les plus propres à montrer quelles étaient à celte époque les étranges rêveries qui couraient par le monde.

« Sunniulphe, abbé de Ranc^an (monastère de Glermont), avait coutume de raconter que, dans une vision, il avaitété conduit auprès d'un fleuve de feu dans lequel venaient tomber une foule de gens qui couraient sur les bords comme un essaim d*abeilles: les uns y étaient jusqu'à la ceinture, les autres jusqu'aux aisselles, plusieurs jusqu'au menton, et ils criaient avec beaucoup de gémjsseinents, à cause de la violence de la brûlure. Sur le fleuve

était placé un pont si étroit, qu'à peine pouvait-il contenir la largeur du pied d'un homme. Sur Taulre rivage, paraissait uae grande maison toute blanche par dehors; et lorsqu'il demanda à ceux qui étaient avec lui ce que cela voulait dire, ils lui répondirent : « Celui qui sera

^ L'une des plus remarquables est celle qui eut pour résultat la translation do corps de saint Antoine en France. Voy. Bollandisles, janvier n,t.ii, p. 155.

> Cbapitre Analogie de tujets, p. ISO et suiv.

' La première est rapportée par Mathieu Paris, la seconde par Orderie Vital.

« trouve lâche et mou à contenir le troupeau confié ^ (( ses soins, sera précipité du haut de ce pont; celui qui € s*y appliquera avec exactitude, passera sans danger, « et arrivera plein de joie dans la maison que tn vms « sur Tautre bord. )> En entendant ces paroles, il se rë- Teîila, et se montra depuis pins sëv&re en\*ers ses moines *. »

Saint Sauve *, qui fut pins tard évêque d*A)by, tomba une fois en léthargie dans un monastère dont il était abbé. Les moines le crurent mort, et ils se disposaient à célébrer ses funérailles, lorsqn*il s*agita dans son cercueil, parla comme sortant d*un profond sommcif, et, rendu à la vie, resta trois jours sans boire ni manger. — Le troisième jour, il rassembla les moines et leur raconta ce qui suit :

«Lorsque, il y a quatre jours, vous m*avez tu mort « dans ma cellule, je fus emporté et enlevé an ciel c par des anges, de sorte qu'il me semblait que favais c sous les pieds, non-seulement cette terre fangeose,. c mais aussi Te soleil et la lune, les nuages et les astres ; « on mlntrodnfsit ensuite par une porte plus briffante c que le jour dans une demeure remplie d'une lumière c ineffable, dont tout le pavé était resplendissant d'or et f d'argent ; elle était obstruée d'une si grande multitnde c de différents sexes, que, ni en longueur, ni en largeur, « les regards ne pouvaient traverser la foule. Quand les « anges qui nous précédaient nous eurent frayé un chea min parmi les rangs serrés, nous arrivâmes à un enc droit que nous avions déjà aperçu de loîa et sur lec quel était suspenda un nnage fàn& lunineiix que to«t&

1 Grégoire de Tonrs, L it, ch. 33, tradact. Gaizot, t. i, ? 489. t II mourut ea 5S4.

t lomière; od n'y poevaH distinguer ni le soleîl, ni !• c looe, ni aocuoe étoâe, et il brillait par sa propre ckrlé c beaoooop plos que tons les astres; de la noe sortail f une voit seaaUable à la voix des grandes eaax.... liTé» i tant placé dans Tendroit qu'on m'indiqua, je iîis inondé

< d'on parfam d'nne doneeur exquise, qui me nourrit « teflement, que je n'ai encore ni laim ni soif. J'entendis « tme Toix qui disait : Qu'il ret&wmê wr la terre, car U

< eu méeeisairê à meê Églites, J'entendais nne voix, car f OQ ne pouvait voir celui qui parlait... Ayant donc laissé f mes compagnons» je descendis en pleurant, et sortis « par où j*élais entrë.w A ce discours, tous restèrent sln* péfaits.... En écrivant ceci, ajoute Grégoire de Tours» saisi d'un scmpule qui s'eniparaût quelquefois des écrî> vains du moyen âge, je crains qne qnelque lecteur ne le trouve incroyable... J'atteste le Dieu tout-puissant que j'ai eBteadn dire de la propre boucbe de saint Sauve ce que je raconte ici K a

Ce fut aussi pendant une létbarg^ qu'on moine d*E* Teslttro eut, en i 196, une vision qu'il raconta longuement à ses frères. Guidé par saint Nicolas, il marcba vers Torient et mnrîva dans une plaine marécageuse, où il y avait une si grande mukitude d'âmes, que le nombre dépassait tout ee que l'on pouvait imaginer. Chaque pécheur tiaftpuni dedivers tourments, sdon la nature de safaute et de la profession qu'il avait ^erccependant sa vie terrestre*

< La variété des supplices dont j'ai été le témoin était infinie : ceux-ei étaient rètis au feu, eeux-lè étaient frits dans des poêles, ceux-ci avaient la ehair labourée par des ongles de fer qui mettaient â découvert la charpente os-.

^ L. VII, cb. I, coUect. Gaizot, 1. 1, p. 375.

seuse ; ceux-là étaient plongés dans des bains de poix et de soufre qui exhalaient une odeur affreuse, et où se trouvaient mêlés de Tairain, du plomb et d'autres métaux fondus; les uns étaient rongés par lesdents venimeuses de reptiles monstrueux; les autres étaient lancés sur des pieux surmontés de pointes d^ fer rouge. Les tourmenteurs les déchiraient avec des ongles de fer, les meurlrissaient à grands coups de fouet, leur enlevaient la chair à force de tortures. Je reconnus parmi ces malheureux des gens que j'avais connus et avec qui j'avais été liédans cette vie; leur sort n'était pas le même : parmi eux se trouvaient des évoques, des abbés, et des personnages élevés en dignité, soit dans le clergé, soit dans les emplois séculiers, soit dans le cloître ^ » — Après avoir traversé ce premier lieu de douleurs, ils arrivèrent dans une vallée profonde et ténébreuse, entourée de montagnes escarpées, et au fond de laquelle coulait un large fleuve aux ondes noires et fétides. D'un côté, des flammes ardentes s'élevaient jusqu'aux cieux, de l'autre, la neige, la grêle, les vents sévissaient à Tenvi. Cette vallée était remplie d'une mallitude immense d'âmes.

« Les pécheurs étaient plongés d'abord dans le fleuve fétide; à leur sortie, ils devenaient la proie des flammes allumées sur le bord ; ces flammes, en se succédant, les emportaient en l'air comme des étincelles échappées d'une fournaise, et ils retombaient dans les profondeursde l'autre rive où ils étaient entrahiés par le vent, morfondus par les neiges, frappés par la grêle; puis leur supplice recommençait; de nouveau précipités par ia violence

1 Mathieu Pftrts, année H06, tradact. Huillard-Bré^olles, t. ii, p. 316.

de TonragaD dans les flols félidés du fleuve, ils c.'aieni exposés de nouveau aux flammes dévorantes de rincendie. Les uns étaient tourmentés par la chaleur ou par le froid, plus longtemps que les autres ; ceux-là faisaient on plus long séjour dans les eaux fétides du fleuve ; d*autres, enfin, ce qui est horrible à dire, étaient écrasés dans les flammes comme des olives sous le pressoir, et je voyais leur angoisse interminable ^

a Nous quittâmes, mon guide et moi, cette vallée de larmes, et nous atieignimes une plaine immense, située dans les profondeurs de la terre, et dont Taccès semblait fermé à tout autre qu'aux démons qui torturent, et qu'aux âmes qui sont torturées. Sur cette plaine régnait un chaos époivantable: c'était un mélange et comme un tournoîemeai d une fumée de soufre, d'une vapeur intolérable et fétide, d'un noir tourbillon de poix eitflammée ; et ce mélange s' élevant comme une montagne remplissait &^ vide horrible. La plaine était couverte d'une multitude de reptiles, aussi nombreux que les tuyaux de paille dont on jonche les cours des maisons. Ces bêtes hideuses, monstrueuses, et dont l'imagination ne peut se figurer les formes étranges, effrayaient par le feu qm sortait de leurs naseaux et de leur gueule horriblement distendue. Leur insatiable voracité s'acharnait sur les malheureux pécheurs. De tous côtés arrivaient des démons courant çà et là comme des fd'ieux, et augmentant les supplices. Tantôt ils les coupaient par morceaux avec des instruments de fer rougis an feu ; tantôt ils leur enlevaient la chair jusqu'aux os; tantôt ils les jetaient dans un brasier, et les faisaient fondre comme on fait fondre des métaux, ou les rendaient rouges comme la flamni.e

' Mathieu Paris, t. ii, p. 339.

fiî CURIOSITES DES TRADITIONS.

clle-méffle... En un instant, ces malbeiireDx sobissaient plus de ceni supplices différents. Je voyais ces malheareax anéantis, puis reparaissant, perdant de nouveau tonte forme humaine, puis reprenant une figure. Tel était le sort de ceux qti^une Tie eriminelle amenajl en ce lien. Leurs transformations étaient sans fin; rnd ferme, nuHe borne an renouvellement de leur supplice.. « Il me reste à vous dire qu'oïl y ann supplice abominable, bontenx et horrible plus que les autres, auquel sont coaéamnés ceux qui, dans leur vie mortelle, se sontrendus coupables de ce crime qu'un dirétien ne peut nommer, donc les païens même et les gentils avaient borrenr. Ces misérables étaient assaillis par des monstres énormes, qui paraissaient de feu, dont les formes hideuses et épouvantables dépassent tout ce que rimagination peut concevoir. Malgré leur résistance et leurs vains efforts, ils étaient contraints de sonfTrnr leurs aboHûnables attouchements. An m9îeo de ces hideux accouplements, la douleur arrachait à ces infortunés palpitants, des lamentations et des rugissements. Rîentbt ils tombaient privés de sentiment et comme morts; mais il leur fallait revemr à la vie et renaître de nouveau pour le sappHce... douleur! la foule de ces infâmes était anssi nombreuse que leur supplice était épouvantable. Dans cet horrible lien, je ne reconnus ni ne cherchai à reconnaître personne ; tant fénormité du crime, Tobscénité dn supplice et la pnanteur qui s'exhalait mlnspiraienton insurmontable dégoût ^»

Après avoir quitté ces lieux de tortures, saint Nicolas et son compagnon approchèrent enfin du paradis ,

* Mathieu Paris, t u, p. 265 et sniY.

doni la descripiion donnée par le narratenr rappelle beaaeeop eeUe des Elysëes. — Riantes campagnes, parfiuBs déUeieux, miirs de crislal, foule velue de bbnc, Dieu, assis sur le trôae de gloire, et à ses côtés Jésus- Christ sous la figure humaine, voilà ce que vit le moiue dans le séjour deshîenheureui.

Une autre vision du même genre, rapportée aussi Ion* gnemeut par Matliieu Paris, arriva en 1206, à un villageois des environs de Londres, nommé Thurcill, qui, avec la proteetionde aaiat Julien, visita aussi le p«rgatoire, l'enfer et le paradis.

Rapportons encore la visioa suivante empruntée à un cbrooiqueur que nous cii'iais à chaque instant, car ao- Gon peut-être n'est phis riche en récits de ce genre.

a Une certaine nuit d*été, après matines, ma mère ayant reposé ses membres sur un banc excessivement étroit , fut bientôt accablée par le sommeil, et il lui sembla qu'elle sentait son âme sortir de son corps. Son 4me, après avoir élé conduite comme à travers une galerie, se trouva transportée vers le boid d'un poils. Lorsqu'elle s*en fut bien rappro- ^ée, il sortit du fond de ce puits des ombres d'bomnes, doAlla chevelure paraissait rongée de teigne, et liai voalaknt la saisir de leurs mains et Tentralner dans le gouffre. Mais voici qu'une voix, se faisant entendre denière cetie femme loute iremblasile et misérablement i^tée par lemr aitaque, s'adressa à eux, et leur cria : « Gardez -voua de toucher à cette femme. » Chassées par cette voix, les ombres se reploDgèrcat dans le puits. Ainsi délivrée , elle s'arrêta sur le bord, et tout à coup elle vit apparaître mon père devani elle, avec la flgure qu'il avait dans sa jeunesse : Tayant regardé bien

fjî CURIOSITES D.ES TRADITIONS.

stlotitivcmenl, elle lui demanda d'une voix suppliante s1l était eu ^effet cet homme qu*on appelait Everard (car c'est ainsi qu'il se nommait jadis) ; et celui-ci lui répondit négativement. y> Ici Guibert ajoute une curieuse explication, a II n'est pas étonnant, dit-il, que l'esprit ait nié d'êire distingué par le nom qu'il portait jadis, quand il •était homme; car un esprit ne doit faire à un esprit d'auire réponse que celle qui convient aux choses spirituelles. Or il serait complètement absurde de croire que les esprits puissent réciproquement avoir connaissance de leurs noms, puisque dans ce cas nous ne devrions, dans 4a vie à venir, connaître que ceux qui ont été des nôtres. •D'ailleurs il n'est nullement nécessaire que les esprits aient des noms, eux pour qui toute vision, toute science même de vision est intérieure. Celui qui apparaissait à ma mère ayant donc nié qu'il s'appelât ainsi qu'elle disait, et ma mère- cependant n'en ayant pas moins la «conviction que c'était lui-mAme, lui demanda en quel' 4ieu il séjournait : il lui indiqua une place non loin de eellc où ils étaient. Elle lui demanda encore comment il «e trouvait. Lui, alors, découvrant son bras et son flanc, 4es lui montra l'un et l'autre tellement meurtris, tellement déchirés de nombreuses blessures, que celle qui le vit en «prouva une grande horreur et un violent ébranlement «iaus tout snn corps, etc. ^. o

On sait (lue, diaprés les idées des chrétiens nu moyen âge, une âme venait à peine de quitter le corps qu'elle ovait habité, qu'il s'élevait immédiatement dans les ;iirs, entre les anges ou les saints et les démons, un combat dont elle devait être le prix. Aussi les clironi- ><|ueurs, et surtout les hagiographus, soni-ils remplis de

» L. I, (*.:4i5,.c«mcfl. Guizof, 1. 1\, p. 453 et suiv.

^^^^mmmÊmmmmmmmmmmmmimmmifm

oes laites où les esprits célestes n^avaient pas toujours le dessus. Le narrateur concluait ordinairement par quelque moralité, comme le respect des biens de TE^lise, Texaciitude à payer la dîme, la soumission des moines oa des prêtres à leurs supérieurs, etc. ^

Les visions où Oguraient des saints avaient souvent des suites fuuesti' s pour ceux qu'ils honoraient de leur présence.

Un pauvre homme, pris de vin, ayant été enfermé par mégarde dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, vit -tout à coup, au milieu de la nuit, Féglise resplendir de lumières, et apparaître deux saints personnages qui se saluèrent et $e demandèrent réciproquement de leurs nouvelles. Le plus âgé apprit ensuite à Tautre que Dieu, touché de ses prières, lui avait enfin accordé la vie d'Àétius (qui combattait alors Attila en Gaule), bien que d'abord, il en eût été décidé autrement, a Mais j'engage, « ajouia-t-i1, celui qui entendra ces paroles à se taire et à ^ ne pas oser divulguer les secrets du Seigneur, de peur < qu'il ne soit promptement enlevé à la terre.» Malgré cet avis, le pauvre homme ne put garder le silence ; il découvrit à la femme d*Âétius tout ce qull avait entendu, et, « lorsqull eut parlé, ses yeux se fermèrent à la lumière*. »

Un saint (Grégoire de Tours ne dit pas lequel) apparut 4 au abbé de Lyon, et lui ordonna d'aller réprimander

' Voy., enire autres, Goibert de Nogent, de Vita *««, 1. m, ch. 20; Raool Glaber, 1. ii, cl). 9. — Voy. aussi la vision de Gontran sur ChU- 'Téric (Grég. de Tours, 1. viii, ch. 5), celle de saint Enchère sur Charles Martel (Frodoard, 1. ii, eh. 13), d*un moine de Saint-Âlban sor Jeaiisans-Terre et d'un cardinal sur Innocent IV (Mathieu Paris, années 1226 <tlS54).

^ Grégoire de Tours, 1. ii, cb. 7.

ê6 CURIOSITES DES TRADITIONS.

rérèque Prise» snr ss maiaTaîse edndoîte. Cette mioaiott ii*ëfoiit pas trop éa goét de l'abbé , U 8*e& remit da min ée la remplir sur un diacre. « Mais cek»-ci, cbaageantde pensée, B'ei> voiilttt pas parler. La miît, comme H était en* dormi, le saint lui apparat, disant : «Pourquoi n'as-tv pa« été dire- ce que t*avaft dit l'abbé? » Et il commença k lui frapper le couàpwngsfermés.Le matin arrivé, le diacre^ la gorge eufl^e et sentant de grandes donleurs, s'en alla Tevs t'évéque et hti dit tout ce qu'il avait entendu K x

La Yierge elle-même ne dédaignait pas de combattre vaillamment, et souvent même pour des causes assez nii^ nîmes. « Un homme d'armes ayant voulu enlever à l'église de logent la pêche de la rivière de FAigle... la poissanle reine da monde, pour le punir, le frappa de paralysie dans quelques-uns de ses membres; comme II attribuait son mal au hasard et non à la vengeance divine, la pieuse Vierge loi apparut pendant qn'il donnait-, et lui apfriff ua sur hi fiice quelques soufflets nu peu rodes. Saisi d'effroi et rendo plus sage par les coups qu'il avait reçus, il vint k moi y nn-pieds, demanda humblement pardon, me décowrit toute la colère que loi avait fait sentir la bie»henreose Marie, et restîlmi ce qniW avait envahi *. v

Il parait que celte intervention bratale des satnis était chose assez commune, car lorsque, en 616, Laurent, qui prenait le litre d'archevêque de File deBreiagae, fut sur te point d'être renvoyé snr le continent par Bdbald^ roi de Kent, a la dernière nuit qu'il devait passer chez les Saxons, il lit dresser son lit dans Téglise de Saint-Pierre,, bfttie i Canterbnry ; or, au matin, il en sortit meurtri de coups, blessé et tout coirvert de sang. Dans cet état, W se

1 Grég. de Toors, 1. iv, p. 195.

t Guibert, de YHa ra«, I. ni, cli. fS.

rendit aoprès d^dbald : « Vois, lui dit-il, ce que m^a fait «rapôlrePierre, pour me punir d'avoir songé à quitter « son troupeau, d Le roi saicon fut frappé de ce spectacle, et trembla d'encourir lui-même la vengeance du saint apôlre qui cbâtiait si durement ses amis. 11 invita Laurent à demeurer ^.»

Souvent même les saints se donnaient la peine d*interveiiir dans des cas assez singuliers. « Plusieurs visions, 4fit Frodoard, ont signalé la chapelle que Févêque de fieims, Ebbon, dédia à saint Pierre et à tous les apôtres, martyrs, confesseurs et vierges, Tai vu un serviteur de mon nourricier Gundacre qui demeurait vis-à-vis de Végfise, auquel il arriva d'aller lâcher de Peau près de la fenêtre de cette chapelle, et qui fut puni de sa témérité par la terrible vision d*un homme armé venant à lui. Le malfacureuK en fut si frappé, qu'il faillit perdre la raison. Un diacre do lieu, nommé Bohing, fut aussi arrêté par one vision semblable, au moment où il allait commettre la même faute *.» On voit qu'en pareille circonstance Hnterrentlon directe des saints était beaucoup plus efTicace pour protéger les monuments publics que toutes les prohibitions et défenses sous peine d'amende auxquelles en est Téduîte depuis longtemps l'autorité municipale.

Si tels étaient les résultats de la visite de la Vierge ou des saints, on se figure facilement quelles devaient être les suites de celles du démon, qui ne respectait ni le ^^e ni l'âge. Guibert de Nogent en parle à chaque in- ^nt; il a raconté dansplusieurs endroits de ses mémoires 4e combieD de terreurs son enfance fut assiégée.

' Aug. Tbierry, Histoire de la eonquêle ^Angleterre, 1835, t. i,p. W. s Hi^oire de VÊgliu 4e Reim, 1. u, ch. 49, coUtot. Calio^ g. ▼,

a J*ai lieu de croire, père céleste, dil-il quelque part^ que mes pieuses disposîiions irrîtaieni excessivement le diable, lequel devait plus tard se laisser apaiser par mon oubli de celte sainte ferveur. Ainsi, par exemple, une nuit que j*avais été réveillé par de misérables angoisses ( c'était, si je ne me trompe, en hiver), je restai dans mon lit où je croyais être plus en sûreté , grâce à la proximité d'une lampe qui répandait une très-vive clarté. Voici que tout à coup, au milieu du plus profond silence, je crus entendre, non loin de moi, un grand nombre de voix venant d'en haut. Ces voix ne proféraient aucune parole ; seulement elles présageaient un malheur. Au même instant, ma tète fut ébranlée comme dans un rêve, je perdis Tusage de mes sens, et je crus voir apparaître un homme mort dans un bain. Effrayé de celte image, je m'élançai hors de mon lit en poussant un cri, et dans mon premier mouvement, regardant tout autour de moi, je vis la lampe éteinte, et., à travers les tépèbresde ces redoutables ombres, j'aperçus le démon, se tenant debout auprès du mort. Une si affreuse vision m*cût réduit au désespoir, si mon maître, qui veillait trèssouvent pour me secourir dans mes terreurs, n'eût pris soin de calmer peu à peu le trouble et l'agitation qui m'avaient jeté hors de moi ^* »

a Le démon, dit-il ailleurs, me présentait très-fréquemment en songe les images des trépassés, et principalement de ceux que j'avais appris avoir péri en des lieux divers, soit par le glaive, soit par toute autre mort violente. Il effrayait mou esprit engourdi dans le sommeil par de telles apparitions, que, durant la nuit, si mon maître n'était auprès de moi pour me don-

i L. I, ch. 45, p. 419.

VISIONS. 6i>

ner du courage, il ne m'était possible ni de me tenir an lit, ni de m'empêcher de crier ; je pouvais à peine être maître de ma raison ^. »

La mère de Guibert semble, d'après ce que son fils nous a raconté, avoir été toute sa vie tourmentée par les visions les plus effrayantes, et, entre autres, par les démons incubes que sa beauté attirait auprès d*elle. — « Une nuit, lorsque, durant le calme desténèbres, en proie à la plus déchirante angoisse, elle baignait son lit de ses larmes, le démon, selon sa coutume d assaillir les cœurs déchirés par la tristesse, vint tout à coup s'offrir à ses yeux que ne fermait point le sommeil, et Toppressa, presque jusqu'à la mort, d'un poids étouffant. Ne pouvant plus ni respirer, ni remuer, ni faire entendre le son d'aucune parole, mais maîtresse de sa» raison , elle implorait intérieurement le secours du Seigneur : voici que du chevet de son lit un esprit se mit à crier d'une voix aussi affectueuse qu'intelligible: a Sainte Marie, aide-nous !» Et lorsqu'il eut ainsi crié à plusieurs reprises, et que la Vierge céleste l'eût entendu, l'esprit s'élança avec une telle violence,, que celle qui souffrait s'en aperçut. A son attaque, le démon incube seleva sur ses pieds, mais il fut saisi par le bon ange, qui, fort sans doute du secours de Dieu, le renversa avec un tel fracas, que sa chute ébranla violemment la chambre, et réveilla d'une manière extraordinaire les servantes accablées par le sommeil. Le malin esprit ayant été ainsi chassé par l'effet des secours divins, le bon^ ange, qui avait invoqué Marie et terrassé le démon, setournant vers celle que ce méchant esprit avait abattue :

1 L. I, ch. 15.

<« Atfache-toî, hii dk-il, i être une femme de bien, i G<^peiuhnt les serrantes, épouyaatëes ée ce vacarme loaltendu, coururent auprès de leur maltresse, qa* elles 'trouvent moribonde, pâle et privée de toute force ; et ayant appris 4a cause dn brait, elles parent à peine, par leur présence, par leur entretien et par le secours des kitraières, rendre le cabne à son esprit ^. »

« Partent, dit ailleurs le teéme écrivain, on cite mille •eieiwplcs de démons qm se font aimer des femmes, et s'introduisent même dans leur lit. Si la décence no«s le .permettait, nous raconterions beaucoup de ces aiKoers -de démons, dont quelques-uns sont vraiment atroces dans le choiic des tourments qu'ils font souffrir à ces pauvres femmes, tandis que d'autres se contentent d'assouvir leur lubricité •. »

Le démon n'épargnait même pas les personnagfcs les plus respectables par leur sainteté. Une certaine miit qu Eparcbius, évêque d\\uvergne , allait prier Bien, Ë trouva Féglise remplie de démons, et leur prince luimême, vêtu à la manière des femmes et assis dans la <:baire épiscopale. Le pontife lui dit : « Infâme comti- <c sane, tu ne te contentes pas d'infecter tous les Item « de tes profanations ; tu viens souiller le siège consacré « à Dieu, en y posant ton corps dégoûtant 1 Aetire-toi de •« la maison de Dieu, ne la profane pas davantage. » Celui-ci lui répliqua : a Puisque tu me donnes le nom de « courtisane, je te tendrai beaucoup d*embûches , en « t'enflammant de passion pour les femmes.» A ces mots, 41 s'évanouit comme de la fumée. H est vrai que k ponlîfe

' Golben, de VUa sua,], i, ch. 18, p. 393.

s Ibtd,<t I. m, ch. SO.

VISIONS. Yf

éproavai de Tiolenls accès de concupisceBce charnelle ; mais, armé da signe de la croix, rennemi ne put lui faire aucun mal ^. »

Au reste, jamais personne ne se serait avisé de douter de la véracité et de Fexaciitude de tous ces récits ; car, aux incrédules, on n'aurait pas manqué d^ofTrir les preavres matérielles les plus convaincantes. Une religieuse, ayant vu en songe une femme placée au milieu du feu de la cheminée, ei frappée de deux côtés à la fois par deux esprits malins qui la battaient à coups de marteau, (( il lui sembla qfi*une étincelle, échappée sous les coups de l'un des marteaux, venait Tatteindre à Toreilie. La brûlure la réveilla, et il en résulta que ce qu'elle avait vu en esprit, elle le souffrit en effet en son corps, et que la réalité de sa vision fut attestée par le témoignage authentique d'une blessure *. »

Là, c'était un homme d'armes du diocèse de Léon (Bretagne), qui montrait le sillon où son maître, mort récemment, mais revenu sur terre, Tavaît jeté la veille, après lui avoir fait faire à cheval une promenade infernale ^. Ailleurs, c'était un noble seigneur du même diocèse qui, mort récemment, venait charger un paysan d'aller ordonner à son exécuteur testamentaire d'exécuter avec plus de fidélité ses dernières volontés ; et, pour donner plus de force à ces paroles, « il saisit de ses dotgts la cuisse du paysan, et disparut. Les traces de ses doigts

i Grég. de Tours, I. n, di. 21. — Voy., poar le vffle da âémoB an mo]fen âge, l'âirlicle de M. Cb. Loaanike^ le hiakU^ sa vie et aon intertieidian dans les chotea humaines, Revae de Paris, 45 août 1842.

t Gnibert, 1. i, ch. 24.

tGaiUftanie ie Bietoo, Vie de PhiUppe- Ait^usie, collection Gaizot, t. XI, p. SIS.

parureol longtemps après sur la cuisse du paysan, en cinq endroits qu'ils avaient noircis et brûlés liideuseincnt. )) Gomment aurait-on pu douter de pareilles choses, quand le chroniqueur ajoute : <( De semblables événements arrivent fréquemment dans ce pays (en Bretagne]^ et les habitants ne s'en étonnent pas ' ? n

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